Gilbert Sinoué, « L’Enfant de Troie »

4 mai 2017

 

SinoueEnfantDeTroie

Référence : Gilbert Sinoué, L’Enfant de Troie, Paris, Larousse, collection « Les contemporains, classiques de demain », 2017.

Présentation de l’éditeur

« La guerre de Troie dure depuis dix ans déjà. L’armée grecque encercle la ville, tandis que soldats et héros combattant sous l’œil attentif des dieux. Poussés par leur curiosité, Adonis et Philippos, deux garçons troyens âgés de 12 ans, vont vivre une grande aventure qui leur permettra d’être mêlés de très près à ce conflit et à ses principaux épisodes. Un roman qui invite à voyager entre l’histoire et la mythologie, dans un monde antique riche en couleurs. »

Mon avis

Ça a l’air bien, annoncé comme ça, hein ? Et j’ai commencé ma lecture avec confiance. Tout me promettait un bon petit roman historique dans une édition parascolaire fiable, avec présentation, dossier, notes, etc.
Je ne connaissais pas l’auteur : une double page avant le début du roman le présente sur le mode épique. Une vie trépidante, un auteur à succès unanimement reconnu, traduit dans (insérez ici un nombre élevé) langues, etc. Et surtout, un paragraphe où il est cité pour assurer que dans ses romans, « l’aspect historique doit être irréprochable ». J’ai acquiescé, content de cette rigueur annoncée. Fou que j’étais !
Certes, ce début de dossier contient quelques approximations minimes. « Sinoué », le pseudonyme de l’auteur, est expliqué comme une référence à un roman historique du XXe siècle, alors qu’il s’agit avant tout du nom du héros d’un récit égyptien antique, dont plusieurs romanciers se sont inspirés ensuite. La carte en page 14 mélange un peu maladroitement des noms antiques (« mer Egée », « Troie », etc.) et des noms actuels ou non-antiques (« Dardanelles », « Turquie actuelle »). Mais rien de bien grave.

Je commence donc ma lecture en confiance. Une première scène est introduite par la mention « Troie, 1180 av. J.-C. » Ah, l’auteur situe la guerre de Troie dans le temps en reprenant une date inspirée d’Hérodote, alors que plusieurs autres périodes ont été proposées, et que selon une bonne partie des chercheurs actuels la guerre de Troie telle qu’elle est racontée dans l’Iliade est un mythe qui ne correspond à aucune époque réelle. Mettons, peut-être qu’il va historiciser un peu le mythe, comme ça se fait parfois.

Bon, cette première scène est lestement racontée, très vivante. Tiens, l’auteur présente l’aulos comme une double flûte émettant des « sons stridents », alors que c’était plutôt un genre de hautbois. Pas tout à fait à jour dans sa documentation, l’auteur, mais ce n’est pas bien grave. Tiens, il présente les sirènes comme des « femmes-poissons » alors que dans la mythologie grecque ce sont des femmes-oiseaux. Là, c’est plus gênant. Quand même, ce sont des créatures de base de la mythologie grecque…

Allons, je continue, c’est un détail. Après tout, d’autres détails historiques sont bien rendus : les noms des personnages, l’enseignement par l’intermédiaire d’un pédagogue et d’un « grammatiste », le matériel d’écriture… d’écriture ? Je m’étrangle. Depuis quand l’écriture existait en Grèce au XIIe siècle avant J.-C. ?! Depuis quand les héros de l’Iliade et du cycle troyen écrivent-ils ? Sacré anachronisme !

… Bon, le miroir de bronze a l’air bien vu, lui. Et les deux personnages d’adolescents sont habilement insérés dans le décor de la grande épopée homérique. Allez, ça peut quand même être bien, ça peut quand même être bien…

Tiens, un paragraphe sur le papa d’Adonis, qui a une maison. Deux… deux paragraphes pour détailler précisément comment il a construit sa maison, étape par étape, alors que ça n’a aucun intérêt immédiat pour l’intrigue ? Bon, mettons, c’est un peu maladroit mais c’est pour la bonne cause, il faut instruire nos jeunes lecteurs. On continue.

Ouh, il case des chiffres sur la population de Troie et sur le nombre de soldats grecs, ha ha, fine allusion pour les passionnés d’histoire ancienne qui s’étripent sur l’ampleur du conflit.

Mh, un Troyen appelé Andreas ? Ça ne fait pas un peu trop grec moderne ? … Une fille appelée Maria ? Non, là je n’y crois plus. Pourquoi pas Jésus pendant qu’on y est ? En plus ce n’est pas comme si on manquait de noms grecs antiques dans les textes anciens pour nommer des personnages fictifs… Bon allez, allez, tout ça c’est du détail, on continue, on est confiant.

Ah, une leçon de lecture. Ahem. Lisons, oui. Un paragraphe pour caser la notion d’écriture en boustrophédon, qu’il est certes intéressant de faire apprendre à nos petits (mais pas avec un pareil anachronisme sur la date de l’apparition de l’écriture en Grèce !).

On continue, et… oh, ils lisent du Ésope ! Voilà qui est fascinant ! Nous sommes au XIIe siècle av. J.-C., les Grecs écrivent et ils lisent Ésope, qui a vécu aux VIIe-VIe siècles av. J.-C., soit au moins cinq siècles après. Je n’avais pas vu que c’était un roman de science-fiction : j’attends la première mention d’une machine à voyager dans le temps d’une page à l’autre.

Chapitre 2. Adonis et Philippos sont riches, donc au lieu de terminer leurs études à 14 ans, ils étudieront jusqu’à 18 ans ! Je sens que l’auteur essaie de me faire apprendre quelque chose, mais quoi ? Visiblement c’est encore un mélange improbable entre des périodes historiques décidément incompatibles : on ne sait rien d’aussi précis sur le système éducatif dans l’Asie Mineure de l’époque de la possible guerre de Troie, et Gilbert Sinoué recase des bouts de documentation concernant d’autres époques au petit bonheur la chance.

Première attaque des Grecs. Ils enlèvent Chryséis. Jolie façon de raccrocher la vie des deux jeunes héros à l’intrigue de l’Iliade (dont cet enlèvement forme l’un des premiers événements marquants). Enfin, ce serait très bien s’il n’y avait pas cette documentation erratique.

Petit récit sur le jugement de Pâris et les causes de la guerre de Troie, nettement plus à sa place dans le roman que les pages de supposée histoire ancienne anachroniques qui ont précédé.

Allez, j’attaque le chapitre 3. Une page oppose les charlatans invoquant Asclépios aux vrais médecins connaissant les plantes : problème, cette distinction est complètement anachronique puisque magie et médecine ne s’opposent pas du tout dans l’Iliade ou l’Odyssée, et que ce type de polémique n’apparaît en Grèce que plusieurs siècles après les périodes auxquelles la guerre de Troie a pu se produire. Alleeeez, c’est du détail. La scène avec Cassandre jeune est assez réussie et, encore une fois, nettement plus à sa place dans un pareil livre qu’un développement expliquant que les petits Troyens s’appelaient Andreas et savaient lire un texte cinq siècles avant que son auteur naisse.

Je suis chaud bouillant et j’entame le chapitre 4. Le père d’Adonis raconte l’histoire de… pardon ? Crésus ? Crésus, qui a vécu au VIe siècle av. J.-C., environ six siècles après la date à laquelle l’histoire du roman est censée se dérouler ? Et qui régnait sur l’empire perse ? Et le tout est présenté comme ayant déjà eu lieu ? Mais l’auteur est au courant que l’empire perse recouvrait notamment la Troade, la région de Troie ? Genre, il veut dire qu’il y a eu l’empire perse et qu’après la défaite de Crésus il y a eu la guerre de Troie ? Il se moque du monde ou il se croit dans À rebrousse-temps ?

Pantelant, je tourne la page. Nous sommes à la page 50. Au milieu, j’apprends qu’on est au mois de « maimakterion« . Sauf que ce mois est le deuxième mois de l’automne dans le calendrier de l’Attique, c’est-à-dire la région d’Athènes. Problème, c’est un calendrier local qui n’était utilisé qu’à Athènes et dans sa région. Chaque cité avait le sien, ce qui fait qu’il est impossible qu’il ait été utilisé à Troie, surtout qu’il n’est attesté que bien après la période à laquelle… enfin, encore un anachronisme. De détail, certes, mais omnes vulnerant, ultima necat, comme disait l’autre.

Je risque un œil terrifié vers le bas de la page, et j’apprends que le maître d’école d’Adonis lui a raconté l’origine de la nudité des athlètes : elle « remontait à une époque très lointaine, au moment des jeux Olympiques de l’année 720 ». Au cas où une bonne âme aurait pu imaginer qu’il s’agit là d’un calendrier troyen et pas du calendrier utilisant la naissance de Jésus-Christ comme année 1, car j’imagine mal un type qui vit en 1180 av. J.-C. utiliser déjà ce calendrier (!), une note confirme que c’est bien une date avant J.-C. en rappelant que les premiers jeux ont eu lieu en 776 av. J.-C.

Je suis désolé, chères et chers internautes : parvenu à ce stade de ma lecture, j’ai été définitivement convaincu que l’auteur du roman et/ou l’auteure du dossier et l’éditeur étaient occupés à se payer notre tête après avoir abjuré le soin de cohérence interne le plus basique pour ce roman, et j’ai arrêté là ma lecture. À ce niveau-là, ce n’est pas du boustrophédon, c’est du dekikisphoudon.

Je vous avais dit que j’avais trouvé le livre d’occasion ? Je crois deviner pourquoi la personne qui l’avait acheté l’a revendu.

N’achetez pas ce livre. C’est une honte pour le genre du roman historique, une honte pour la littérature de jeunesse, et une honte pour les éditions Larousse, qui l’ont édité cette année. Par chance, on ne manque pas de vrais bons romans historiques pour la jeunesse, alors n’infligez pas celui-ci à vos enfants et prenez le temps de vous renseigner.

Message ouvert à M. Nicolas Castelnau-Bay, directeur de la collection « Les contemporains, classiques de demain », qui a publié cette chose : si vous en êtes là, par pitié, cessez de prétendre publier de nouveaux manuscrits et contentez-vous de réimprimer du Odile Weulersse, ça limitera les dégâts.


[Film] « Aïda » (« Aida degli alberi »), de Guido Manuli

19 août 2013

Couverture du DVD français du film "Aïda" de Guido Manuli.Référence : Aïda (titre original : Aida degli alberi, c’est-à-dire Aïda des arbres), film d’animation réalisé par Guido Manuli, Italie-Royaume-Uni, 2001. Dessin animé en deux dimensions avec éléments modélisés en images de synthèse.

La vie d’un amoureux du cinéma d’animation ne pouvant pas être faite que de bonnes surprises, j’ai le regret de vous apprendre que j’ai vu en DVD Aida degli alberi, une coproduction italo-britannique sortie en 2001, et que c’est très mauvais.

L’histoire

L’histoire s’inspire très librement de l’opéra de Verdi Aïda, qui se déroule dans l’Égypte antique et met en scène les amours impossibles entre un preux guerrier égyptien et une esclave éthiopienne. Ici, l’intrigue a été transposée dans un univers de fantasy, l’histoire n’a qu’un rapport assez vague avec l’intrigue d’origine et le dénouement ne sera évidemment pas tragique. Le film ne cherche donc pas à être une adaptation de l’opéra, mais se contente de s’en inspirer. (La musique, elle aussi, n’a rien à voir, pour autant que j’aie pu en juger.)

Les deux peuples en guerre sont, d’un côté, le peuple d’Arboréa, qui vit dans la forêt, et de l’autre le peuple de Petra, qui vit dans une énorme cité de pierre dans une région entièrement déboisée. Les deux peuples sont composés d’humanoïdes aux formes et aux couleurs diverses : les gardes de Petra, par exemple, ont des têtes de serpents et ont la peau turquoise, tandis que Radamès et son père ont un aspect léonin et ont la peau rouge ; les Arboréens ont aussi la peau turquoise mais ont des têtes différentes. Je n’ai pas trop vu la cohérence du machin. La faune locale est assez abondante, il y a diverses montures et animaux plus ou moins grands avec les inévitables animaux de compagnie anthropomorphes à vocation semi-comique.
Aïda est la fille du roi d’Arboréa ; sa monture, une sorte de singe géant rose à oreilles rondes, est capturée par les guerriers de Petra et devient l’animal favori de la princesse Amneris, fille du roi de Petra. Amneris est amoureuse de Radamès, fils du général en chef de l’armée de Petra et jeune héros promis à un brillant avenir militaire, voire au trône. Mais le méchant grand prêtre, serviteur du dieu maléfique Satam, complote pour que ce soit son fils Kak qui épouse Amnéris et monte sur le trône. Manque de chance, Kak est le meilleur ami de Radamès, et c’est aussi un type rondouillard, gros *et* gourmand (évidemment) et assez stupide, et lâche (évidemment aussi) avec une voix aiguë (*soupir*), qui n’aide pas vraiment son Jafar de père dans ses plans. De son côté, Radamès va être amené à rencontrer par hasard Aïda et tous deux tomberont naturellement amoureux, ce qui marquera le début de la fin pour les plans du méchant prêtre.

Un film laid

Avec son budget de 7 millions de dollars, Aida degli alberi est une grosse production par rapport aux moyens habituels dont disposent les films d’animation européens. Les créateurs alignent parmi les atouts du film l’emploi fréquent des images de synthèse pour les décors et les effets spéciaux, ainsi qu’un grand nom pour la musique : Ennio Morricone en personne. Dans un cadre pareil, on comprend que le scénario fasse dans le classique. Le choix de marcher dans les traces de Disney et plus généralement des grosses productions à public familial américaines n’a rien de très surprenant non plus. Hélas. C’est l’une des raisons de l’échec cuisant du film.

Le film se destine avant tout à un jeune public, ce qui peut en partie expliquer mon agacement devant les ficelles archiclichées du scénario, les méchants toujours ridicules qui rendent toute tension dramatique improbable, le montage souvent précipité, les voix de doublage françaises stridentes, et les inévitables animaux de compagnie comiques. Mais je n’en suis pas à mon premier film d’animation pour la jeunesse visionné après mes 18 ans, et je suis capable de relativiser un brin. On fait de très belles choses pour la jeunesse de nos jours (parfois même dans la catégorie « simili-Disney »). Sauf que là c’est vraiment mal fait. J’évacue le doublage français médiocre, en souhaitant que la VO ait été meilleure. Mais il reste pas mal de défauts au tableau.

L’un des plus gros défauts du film est qu’en dépit de son gros budget et des images de synthèse (et même surtout à cause des images de synthèse, en fait), c’est un film laid. Et laid tout le temps, voire surtout dans les plans qui essaient d’être impressionnants. On peut concéder à l’univers visuel des choix de couleurs originaux, mais le résultat fait mal aux yeux (le turquoise, passe encore, mais constamment accompagné de rose, de vert, de rouge vif, etc. ça commence à moins aller). Et les images de synthèse sont horriblement laides. La modélisation en elle-même est correcte, mais l’intégration dans les images en animation traditionnelle ne passe pas du tout, et les lumières et les ombres sont fausses. C’est simple, on dirait que le film a été fait au moins dix ans plus tôt. Ou alors qu’il s’agit d’un de ces coups d’essais de studios asiatiques ou africains auxquels on pardonne leurs défauts parce que ce sont parfois les premiers films d’animation tout courts conçus dans les pays en question. Mais là ce n’est pas le cas, et le résultat est une insulte au cinéma d’animation britannique et au cinéma d’animation italien. En plus de ça, autant les éléments en animation traditionnelle multiplient les couleurs vives, autant les images de synthèse restent très monochromes, grises ou dorées, et les deux se marient très mal. Et quand on en vient au combat final, les créatures concernées font effectivement peur, mais pas de la façon qu’elles auraient voulu.
Quant à l’animation traditionnelle, parlons-en : elle est saccadée, du niveau d’une série animée bon marché et non d’un film de cinéma doté d’un budget pareil. C’est assez incompréhensible.

Un scénario étique

Passons à l’histoire. J’espère que vous connaissez bien vos Disney, parce que les emprunts sont multiples. On reconnaîtra au passage des bouts d’Aladdin ou de Mulan, selon les cas. Le méchant prêtre est une espèce de Jafar et d’ailleurs il hypnotise les gens. (En poussant un peu, la statue animée qu’on voit régulièrement fait penser à celle de la grotte du début d’Aladdin.) Kak veut se faire des antisèches à un moment mais il se met de l’encre sur le visage (oui, c’est Mulan).
Si j’étais méchant, je comparerais volontiers le petit crocodile et ses pouvoirs divinatoires à ceux du cochon de Taram et le chaudron magique. Mais ce serait méchant car en réalité, ce crocodile qu’il faut faire pleurer afin de contempler dans les flaques de ses larmes ce qui est en train de se passer ailleurs, c’est plutôt original et ça ressemble à une bonne idée. C’en serait une si les bruitages pour les larmes qui tombent sur le sol étaient un peu plus appropriés, parce que là on n’a pas l’impression que c’est de l’eau et les plus de 13 ans auront de très mauvaises pensées (mais à la rigueur ce n’est pas grave, le public principal n’en saura rien). Ce qui est plus réussi, c’est quand il change le bout de sa langue en petite main pour indiquer qu’il veut à manger. Ce qui reste tout de même assez perturbant (en plus, c’est le seul élément vraiment cartoonesque du film, le reste étant plus raisonnablement réaliste).

Mais ce qui est plus gênant que ça ou que les ficelles archiclichées (la page TV Tropes du film doit être énorme), c’est le fait que l’intrigue est racontée de façon vraiment brouillonne et décousue, avec des changements de scène étranges, des personnages au comportement défiant la logique (même Disney est plus cohérent que ça, quand même).

[SPOILER] Sans parler du dénouement étonnamment mal ficelé : Radamès est en plein combat final contre le dieu maléfique, mais pouf, on ne sait pas trop comment, il sent que pour le vaincre il doit embrasser Aïda. Il le fait, et le démon fait en images de synthèse vraiment horribles se liquéfie en faisant : « Rargh, l’Amour me tue ». En soi, c’est cohérent, mais c’est incroyablement mal amené (et aussi incroyablement cliché). [FIN DU SPOILER]

Ajoutons l’humour assez douteux autour du malheureux Kak, qui est gros, gourmand, lâche, etc. à un point qui en devient embarrassant.

Des chansons qui achèvent

Ce qui m’amène à la musique. Ennio Morricone, mh ? Alors en effet, il y a une belle musique d’Ennio Morricone, notamment celle, tout en subtilité, qui accompagne les scènes qui ont lieu dans la forêt. Je vous recommande donc la BO du film, mais alors surtout pas le film. Car dans le film, vous aurez surtout droit aux chansons. Bon, il y a la chanson pop romantique formatée habituelle du générique de fin (ça, encore, on l’oublie dès que ça arrive aux oreilles). Mais il y en a d’autres, plus insubstantielles les unes que  les autres. Ça, encore, à la limite, ça tombe à plat, c’est ennuyeux et c’est tout. Mais ce qui ne s’avale vraiment pas, c’est la chanson de Kak ! Eh oui, en plus le malheureux est le seul à chanter vraiment, avec les lèvres qui bougent. Il est entouré d’espèces de rats transgéniques aux yeux rouges hideux, et il se fait des hamburgers. Et c’est horrible. Une des rares fois où j’ai carrément pris la télécommande pour faire avance rapide.
Tout ça se sentirait moins si le film en mettait plein la vue, s’il était simplement beau et/ou si l’histoire était un brin mieux racontée. Mais tout ça ensemble, cela donne un naufrage. On ne peut que comparer Aida degli alberi aux Disney ou aux Dreamworks de l’époque avec lesquels il essayait de rivaliser, et convenir que le résultat est un échec complet.

L’édition DVD : le minimum syndical

Le film n’est jamais sorti au cinéma en France à ma connaissance. Je l’ai découvert en fouinant sur Internet (j’ai déniché de nombreuses petites merveilles de cette façon, dont j’espère pouvoir dire quelques mots une autre fois). En revanche, le film a été édité en DVD de zone 2 en France sous le titre Aïda, dans une collection appelée « Les Incontournables », où j’avais déjà trouvé le très honorable L’Enfant qui voulait être un ours de Jannick Astrup (une coproduction franco-danoise sortie d’ailleurs la même année qu’Aïda et qui se déroule dans l’univers des contes inuits). Malheureusement, Aida est au contraire très contournable. Et le DVD aussi, puisqu’il ne contient que la VF (moi qui espérais entendre un peu d’italien histoire d’assurer un alibi culturel minimal à la séance…) et ne propose pas le moindre bonus (non seulement on est laissé devant cette entité mais on ne saura jamais pourquoi).

Bilan

Que sauver dans ce film ? Oh, tout n’est pas mauvais. Il y a un personnage de monture de Petra, un genre de dromadaire, qui est grognon, bien doublé et qui m’a arraché mes uniques éclats de rire au premier degré du film (malheureusement on ne le voit pas beaucoup). Il y a des idées originales simplement mal utilisées (comme les larmes du crocodile, j’imagine ce que Mathieu Gaborit aurait pu en faire, tiens). Et parmi beaucoup de personnages plats, celui d’Amnéris est paradoxalement le seul à avoir une certaine profondeur, mais cela tient tout bêtement à l’histoire d’origine, qui impose qu’elle aime Radamès et n’arrive jamais vraiment à le détester même lorsqu’elle sait qu’il en aime une autre.
En étant gentil, on peut ajouter l’univers visuel de fantasy, qui évite au moins quelques clichés (pas d’elfes ou d’orques ou de nains, c’est déjà ça). Le problème, c’est que ce n’est pas dur de trouver aussi bien voire mieux dans la même catégorie, que ce soit du côté de l’honorable Château des singes de Jean-François Laguionie ou des corrects Enfants de la pluie de Philippe Leclerc en animation française, par exemple.

Alors, bon… J’imagine que les enfants doivent voir pire à la télévision de nos jours, ou même au cinéma… mais franchement, ils méritent bien mieux que ça.

Moralité : par pitié, les Européens, arrêtez de vouloir copier les studios américains en reprenant les pires travers de leurs productions formatées sans avoir les effets visuels pour compenser, le résultat fait mal aux yeux et menace la santé mentale. C’est trop demander que de faire tout simplement quelque chose d’autre plutôt que de copier servilement ce qui existe déjà ? Le grand paradoxe de cette situation est que ce sont les petites productions modestes, voire fauchées, qui sont largement en tête en termes de créativité, d’originalité et de réussite artistique, tandis que, dès que le budget grimpe et qu’il faut convaincre des investisseurs, soudain tout courage manque, on oublie les idées, on oublie l’originalité visuelle et on copie les Américains. (Et l’Europe n’est pas la seule à tomber dans ce panneau : l’Asie, l’Afrique et l’Amérique du Sud commettent régulièrement des bévues coûteuses du même genre…)

Bref, en animation italienne, allez plutôt voir les films d’Enzo d’Alo, c’est plus original et plus réussi à tous points de vue… Quant à moi, je parlerai de meilleurs films d’animation la prochaine fois, parce que ça me serre le cœur de devoir descendre un film qui représentait une alternative possible aux mastodontes américains ou japonais. Tout n’est pas si mauvais parmi les alternatives de ce genre, heureusement !


[Film] « Melancholia », de Lars Von Trier

19 juillet 2012

Forum elbakin.net, 28 août 2011.

Vu Melancholia. Pas convaincu, j’hésite entre Déconseillé et Sans plus. Le film m’attirait malgré les commentaires beaufesques de Lars Von Trier au festival. Le sujet est intéressant, le traitement est vaguement plus subtil que ce que la grosse production américaine de base aurait fait… mais finalement pas beaucoup plus.
La première partie (sur Justine) est bien, peut-être en partie parce que le sujet de la fin du monde y reste assez effacé et se prête donc à des interprétations fantastiques (est-ce que ça va vraiment être la fin du monde ou est-ce que c’est juste l’histoire d’une dépression). Mais la deuxième partie (sur sa soeur, Claire) m’a paru bizarrement beaucoup plus faible. Le film hésite trop entre un traitement réaliste du sujet (avec données scientifiques, spéculation sur les réactions des gens, etc.) et quelque chose de plus symbolique ou psychologique. Et finalement ça ne ressemble pas à grand-chose, et ça ne se détache pas assez des clichés fantastiques (la femme qui sait les choses d’instinct, joue la prophète de malheur et regarde impassible le monde s’écrouler… ouais, bon, ça va deux secondes) et des stéréotypes  vus et revus (bon, on se retrouve tous en famille et on fait joujou avec les enfants). Du coup, il n’y a pas vraiment de réflexion fouillée, moins d’originalité que ce que j’attendais… et la claque visuelle du début du film ne se prolonge pas dans la suite. J’ai été déçu…


[Film] « Avatar », de James Cameron

19 juillet 2012

Forum elbakin.net, 8 janvier 2010.

Vu hier. En 3D, naturellement (mon premier film en 3D, et j’espère pas le meilleur).
C’est un très beau nanard…

Visuellement, c’est pas mal, ça va du moyen au très bon selon les séquences. On sent quand même lourdement l’ordinateur, un peu comme dans les derniers Star Wars, et les choix graphiques pour les animaux et les plantes donnent des résultats très variables, allant du très beau au « Pitié, j’ai mal aux yeux… ». Certaines ambiances colorées font penser à des posters cheap avec du bleu nuit, du violet et du rose et des effets lumineux faciles (i.e. même pas spécialement beaux). Et certains plans sont ruinés par une mise en scène pas spécialement raffinée…

(spoiler : exemple : les montagnes volantes de l’affiche : on a une belle montée en puissance avec le dialogue entre les personnages, puis le vol et l’arrivée devant les monts flottants ; les personnages découvrent les monts Hallelujah, plan large sur les rochers volants, bouches ouvertes des personnages… et c’est déjà fini. J’ai eu l’impression de les voir à peine, alors que pour le coup c’était beau.)

(spoiler : autres exemples : certains plans larges, vers la fin, sur la flotte des vaisseaux approchant des montagnes, ou bien sur les ikrans, sont ruinés par des effets d’ajustement de zoom complètement inutiles.)

Les Na’vis sont très crédibles, très humains… beaucoup trop proches des humains ! Au point qu’on a parfois l’impression de voir des acteurs grossièrement maquillés. Pour une peuplade lointaine, ça aurait marché, mais pour une espèce extra-terrestre, ce n’est pas génial.

Restent les vaisseaux, les engins et les décors des jungles de Pandora, qui sont en effet superbes (sauf les passages en violet et rose).

L’univers ? Passable. L’aspect visuel est bien, oui, pas de problème. Mais Pandora est un monde très classique, ce qui pourrait quand même donner quelque chose de très bien si le background ne restait pas aussi affreusement simpliste. Deux ou trois décors, deux ou trois créatures, un cadre général beaucoup trop terrien (la jungle) avec quelques plantes assez jolies, mais, au niveau créativité, ça n’atteint pas la cheville d’un Dark Crystal. Le tout sous-tendu par un symbolisme lourdingue au possible qui n’a aucun scrupule à utiliser des ficelles énormes déjà archi rebattues :

(spoiler) l’arbre-monde, le coup du « Mais en fait tout ça forme un réseau », la divinité simili-Gaia (évidemment ils sont monothéistes et évidemment c’est une déesse-mère) qui fournit d’ailleurs opportunément le deus ex machina de la fin, sans oublier l’élément le plus nanar du monde : les animaux USB. (/spoiler)

Et les Na’vis sont têtes à claque au possible : le cliché du peuple proche de la nature, au niveau technologique bas (aucune trace d’une évolution technologique, naturellement), réduit à une religion (aucune tension politique ou sociale, pas d’économie, pas de rivalité avec les voisins…), avec une culture réduite au minimum syndical (quelques colifichets génériques au possible, c’est tout ce qu’on verra de leurs arts), incapable de prendre des décisions par lui-même sans l’intervention du Bl- heu, Terrien venu de l’extérieur, et dont on retourne l’opinion comme une crêpe sans aucun problème, puisqu’il se comporte comme un bloc de foule soudé derrière un ou deux « vrais » personnages qui sont les seuls à avoir un minimum de volonté (et encore). Bref, le cliché du personnage collectif muet et télécommandé par les personnages principaux…

J’avais entendu le pire au sujet du scénario, et j’avais très peur, mais j’ai plutôt bien accroché… pendant la première demi-heure. Hélas, le film durait 2h40, et le scénario est devenu de plus en plus à baffer. C’est un amoncellement de clichés usés jusqu’à la corde, complètement téléphoné, bourré d’incohérences et d’invraisemblances plus grosses que le budget du film et si évidentes que ça en devient indécent. Le tout mortellement sérieux (ou alors drôle involontairement). On m’avait dit que c’était outrageusement copié sur Pocahontas : on avait eu raison. J’ajoute que si vous avez vu le dessin animé récent Mia et le migou, c’est exactement la même histoire, avec exactement le même pseudo-écologisme affreusement moralisant et culpabilisateur qui semble à la mode en SF/fantasy en ce moment (l’homme est forcément opposé à la nature, d’ailleurs la Nature va finir par tous nous tuer et ce sera bien fait pour nous ! *coups de fouet répétés*).

Bref, j’ai eu l’impression très agaçante de voir un film qui prend le spectateur pour un crétin, qui lui parle comme à un petit enfant, et qui n’hésite pas à sacrifier au passage l’univers et le scénario à un esprit allégorique moralisant dépourvu de toute nuance. Pour les gens qui n’ont jamais vu/lu de SF ou de fantasy, et qui ne verront pas à quel point c’est bourré de clichés, ça passera peut-être pour une belle fable écologique. Mais pour quelqu’un qui a un minimum l’habitude des (bons) univers de SF/fantasy, Avatar ressemblera surtout à un énorme gâchis de temps et de moyens, alors même que la trilogie du Seigneur des Anneaux et plusieurs autres bons films des années suivantes avaient montré que ce n’est pas parce qu’on a un gros budget et qu’on vise un large public qu’on est obligé de restreindre le scénario à un truc à peine digne d’être vu par un enfant de 5 ans.

Je continue à rêver à ce qu’un Spielberg aurait pu faire avec un sujet pareil… pas forcément beaucoup mieux, mais au moins la réalisation aurait été meilleure et le scénario un minimum décent…