Elisabeth Ebory, « La Fée, la pie et le printemps »

29 janvier 2018

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Référence : Elisabeth Ebory, La Fée, la pie et le printemps, Chambéry, éditions ActuSF, 2017.

Quatrième de couverture de l’éditeur

En Angleterre, les légendes ont été mises sous clé depuis longtemps. La fée Rêvage complote pour détruire cette prison et retrouver son pouvoir sur l’humanité. Elle a même glissé un changeling dans le berceau de la reine…

Mais Philomène, voleuse aux doigts de fée, croise sa route. Philomène fait main basse sur une terrible monture, des encres magiques, un chaudron d’or et même cette drôle de clé qui change de forme sans arrêt. Tant pis si les malédictions se collent à elle comme son ombre… Philomène est davantage préoccupée par ses nouveaux compagnons parmi lesquels un assassin repenti et le pire cuisinier du pays. Tous marchent vers Londres avec, en poche, le secret le plus précieux du royaume.

Des personnages empreints d’une légèreté désespérée, une aventure aussi féerique que profondément humaine. Élisabeth Ebory renoue avec le merveilleux des anciens récits, sans nier leur part d’obscurité.

Mon avis

J’avais remarqué la novella Novae, par la même auteure, qui était prometteuse (et dont j’avais dit un mot ici en 2013), alors j’ai entamé la lecture de ce roman. Mes conditions pratiques de lecture m’ont beaucoup ralenti dans ce livre : j’avais peu de temps pour le lire chez moi et je crois que je l’aurais terminé beaucoup plus vite si j’avais pu l’emporter dans les transports, mais le volume était trop gros pour que je puisse me le permettre. Néanmoins, chaque fois que je l’ai lu chez moi, j’y suis resté plongé plus de temps que prévu, ce qui est toujours bon signe. C’est un roman qui se lit vite, en raison du style et de la mise en page : nombreux retours à la ligne, nombreux dialogues, c’est une écriture légère au sens du nombre de caractères en dépit du grand nombre de pages qu’on aurait tort de trouver intimidant (encore une fois, ça se lit vite).

Le style m’a dérouté au début car il n’est pas du tout académique : léger et, comme je disais, rempli de retours à la ligne et de dialogues, au risque de laisser une impression de vide… mais malgré tout habile et fin, avec de belles images poétiques par ci par là (ce qui n’est pas si fréquent) et des personnages plus fouillés qu’ils n’en ont l’air. C’est finalement un style « fée », avec ce que cela implique de fantaisie, de facéties, mais aussi de brusques détours cauchemardesques de temps à autre.
Sans doute à cause du style, on pourrait croire les personnages moins redoutables qu’ils ne sont vraiment, mais on est vite détrompé, surtout dans le cas de Rêvage (pour ne citer qu’elle).
Pour ce qui est de la qualité éditoriale, le volume est solide et la couverture jolie sans révéler grand-chose de l’univers ou des personnages. J’ai croisé quelques coquilles, mais nettement moins nombreuses que ce que j’ai pu connaître avec les livres des Moutons électriques, par exemple.

L’intrigue a mis un peu de temps à démarrer. C’est souvent le cas dans les romans qui font avancer de front plusieurs intrigues. Cette fois-ci, nous suivons d’un côté Philomène (une voleuse, d’où son surnom de pie) et de l’autre Rêvage. Or, si des mystères et des enjeux se dessinent vite du côté de Rêvage et assez vite du côté de la Pie, c’est beaucoup moins à partir du moment où Philomène rencontre Clem, Vik et Od, dont le groupe semble errer au petit bonheur la chance. En soi, ce n’est pas désagréable, et je comprends l’impression de hasards picaresques qui peut s’en dégager. Mais je n’ai pas pu m’empêcher de trouver cela trop plan-plan et cabotineur par endroits, et de me demander un peu où tout cela nous menait. Il y a ici des ventres mous qui auraient pu être sabrés ou consolidés afin que la mise en place des enjeux de l’histoire se fasse plus vite et plus nettement. Par la suite, heureusement, le problème disparaît à mesure que l’intrigue se noue et l’ensemble devient bien rythmé. Les nombreux mystères qui planent sur les personnages et l’univers contribuent aussi à la tension dramatique.

J’ai apprécié dans ce roman :

– Une « méchante » réussie, Rêvage, qui fait bel et bien peur sans être « maléfique » au sens caricatural du terme. Elle a ses sentiments mais aussi ses raisons : à certains égards, c’est une idéaliste, et on peut hésiter sur le jugement à porter à son sujet (et sur la façon dont elle va tourner au fil du roman). Cela renforce beaucoup la profondeur et l’intérêt du personnage. Et chacun sait qu’un « méchant » réussi est une des conditions primordiales pour une bonne intrigue d’aventure (dès lors que « méchant » il y a, bien entendu).

– L’originalité de l’écriture, légère et sans prétention en apparence et certainement perfectible, mais capable d’idées brillantes et de fulgurances ici et là. Très déroutante à mes yeux car pas du tout académique, mais j’avais déjà repéré ce style étonnant dans Novae, la novella de la même autrice chez Griffe d’encre.

– Les personnages sont ambigus, tout en nuances de gris, chacun ayant ses qualités mais aussi de véritables défauts qui pèsent sur l’intrigue. Philomène est une « vraie » voleuse qui a de sales coups à se reprocher, Clem a un lourd secret sur la conscience, Vik a un caractère difficilement supportable parfois, etc. Pour autant, tous s’avèrent attachants (même Rêvage).

– La magie de cet univers relève d’une magie de conte, vraiment mystérieuse et dangereuse :  personne ne peut prétendre maîtriser complètement. Nous sommes aux antipodes de Harry Potter et de la plupart des systèmes de magie de jeux de rôle sur table ou de jeux vidéo, avec leur combinatoire trop lisse et maîtrisée qui n’a justement plus grand-chose de magique. Quant aux fées, elles sont réellement redoutables.

– De belles atmosphères brumeuses et inquiétantes, que ce soit Londres ou le pays des fées ou encore ailleurs. C’est inégal selon les scènes, cependant.

– Une intrigue riche en péripéties : les amateurs d’action et de rebondissements ne devraient pas s’ennuyer, ou alors plus après le premier tiers.

Je suis resté moins convaincu par certains aspects du roman :

– Les noms des personnages sont disparates et très inégalement évocateurs. « Rêvage » est superbe (avec son hésitation savante entre « rêve », « âge » et « ravage » ou même « rivage »), « Philomène » est bien aussi, « Sean Leavesofalder » appelle des images de pubs et de lutins irlandais et les origines du nom « Vik » s’expliquent en cours de route… mais « Od », « Clem » et « S » ? On a ici un nom de fantasy française à la Mathieu Gaborit (que j’adore), un nom issu de la mythologie grecque, un nom anglais et quatre diminutifs dont la brièveté m’a étonnamment frustré. Je n’ai pourtant rien contre les univers faisant entrer en collision toutes sortes de cultures et les noms qui vont avec, mais cela m’a gêné que les noms de plusieurs personnages principaux se réduisent à une seule syllabe peu évocatrice (qui sonnait peut-être aussi trop comme le diminutif d’un vrai nom dans la réalité contemporaine).

– Le revers des choix stylistiques de l’autrice. Ce style reste perfectible sur plusieurs points. L’abus de tournures orales et familières à fins d’humour et d’autodérision, qui contribue à l’aspect « fée » quelque peu excentrique de l’écriture (on ne peut mieux adaptée aux personnages mis en scène), vient souvent briser ou trop attiédir la tension dramatique.  Ce style court aussi le risque de tirer à la ligne dans certaines scènes (typiquement les premières scènes avec Clem, Vik et Od). J’avais apprécié dans Novae la force des images poétiques régulièrement convoquées : je les ai retrouvées ici, toujours aussi fulgurantes… mais beaucoup plus rares. La flamme de l’écrivaine s’est-elle perdue ? Est-ce le genre ou le type d’intrigue choisi qui lui permet moins de mettre en valeur ce que je considère comme la grande force de son écriture ? Dommage, en tout cas, car Novae, plus court, s’avérait aussi plus dense et plus frappant de ce point de vue.

– Un mot tenant à la fois au style et à la structuration du récit : le peu de goût de l’autrice pour les descriptions rend parfois le récit trop rapide et nuit à la mise en place convenable d’une atmosphère. Beaucoup de scènes sont à peine posées et peu voire pas décrites. Il y a des paysages et des atmosphères à très fort potentiel, mais les choix d’écriture font que parfois j’ai trouvé que le mélange ne montait pas assez en neige, qu’il n’était pas assez évocateur, comme si le roman faisait naître dans ma tête des images trop floues, sans détails. L’autrice se repose beaucoup sur l’imagination de son lectorat, et dans mon cas ça a marché, mais j’aurais quand même aimé plus de détails, d’épaisseur, de luxuriance dans les paysages. Trop de forêts, de landes et de paysages urbains sont expédiés en trois mots. Avec des décors comme Londres et un pays des fées emprunté à l’Angleterre, il y avait de quoi écrire de si belles pages !

– Trop de mystères exploités pour créer de la tension dramatique n’obtiennent aucune réponse à la fin du roman alors qu’on pouvait en espérer une. C’est en particulier le cas de plusieurs personnages. Si vous avez déjà lu le roman et que vous voulez davantage de détails sur ce que je veux dire, j’y reviens en fin d’article dans une annexe séparée, afin que cette critique ne dévoile pas trop l’intrigue.

– Somme toute, le roman fait évoluer un très petit nombre de personnages pour un si vaste univers. Les personnages principaux sont très seuls au milieu de Londres et même au pays des fées : tout a l’air désert, voire abandonné, et on se retrouve vite seul. Les rares apparitions de tierces personnes au pays des fées sont expédiées en quelques lignes. Or le récit fait advenir des événements spectaculaires qui attirent l’attention de beaucoup de monde, à Londres comme au pays des fées : j’ai eu du mal à croire que seuls quatre ou cinq personnages s’en émeuvent au point d’y réagir activement. D’un autre côté, cet isolement des personnages au milieu de décors immenses contribue aussi à l’atmosphère du roman, donc ce n’est pas un pur défaut, mais cela m’a frappé.

– Certains dialogues, tendent trop vers le cabotinage et provoquent à mon avis des longueurs. Ces échanges familiers contribuent à planter les personnages et à alimenter une ambiance « féerique », au sens d’un peu éparpillée et extravagante, mais parfois c’est inutilement long.

En dépit de ces défauts qui peuvent paraître nombreux, j’ai refermé le livre avec un sourire et l’impression d’avoir vécu un voyage immersif en compagnie de figures attachantes, parfois marquantes. Les (trop rares) interviews de l’écrivaine que j’ai pu lire montrent qu’il y a eu un gros travail de réécriture et de correction mené avec l’éditeur, et c’est tout à l’honneur tant d’Elisabeth Ebory que des éditions ActuSF d’avoir donné à la fois une chance et du temps à ce roman. Force est de constater que le résultat, quoique cohérent, comporte encore quelques défauts nets, sans arborer autant d’originalité et de puissance stylistique que Novae. Est-ce dû aux figures imposées de la fantasy et du conte qu’Ebory manie peut-être moins bien ? Elle parvient tout de même à insuffler une dose non négligeable d’originalité tant dans les personnages et leur évolution que dans l’écriture, et il faut reconnaître au roman cette qualité. La Fée, la pie et le printemps reste ainsi un premier roman prometteur, et je compte bien continuer à suivre les prochaines publications de l’autrice, dans l’espoir qu’elle s’améliore avec l’expérience.

Note sur les mystères non résolus (contient des révélations sur l’intrigue et le dénouement) : Voici quelques exemples de questions auxquelles je n’ai pas obtenu de réponses en terminant le roman, et qui m’ont fait penser que l’intrigue n’était pas bien ficelée. 1)  Pourquoi Clem a-t-il pour nom complet « Clémente de la Rochelle » alors que tout laisse penser que c’est un homme ? Qu’il y ait un mystère là-dessous, je veux bien, mais autant que le roman s’en serve. 2) Qui sont Od et la dame au chaudron ? J’ai pensé à Odin et à Frejya, mais rien ne vient ni le confirmer, ni l’infirmer, ni même orienter le lectorat en faveur de cette piste. Que la dame au chaudron reste en partie mystérieuse dans son pays lointain, mettons, mais dans le cas d’Od, c’est beaucoup plus gênant. 3) On ne sait pas non plus grand-chose sur S non plus et ça a fini par me gêner un peu. L’amour qu’il porte à Clem est révélé bien tard sans avoir été très préparé avant et il n’en ressort plus rien dans la suite. 4) De même, plusieurs mystères sur l’univers tournent court. On ne sait pas qui sont les supposés gardiens de la prison des fées, ni si Od en était un ou non, ni au fond pourquoi ces fées ont été emprisonnées… du moins tout ça aurait pu être clarifié ou redit vers la fin du roman.

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[Fanzine] « Aventures oniriques et compagnie » n°46

15 janvier 2018

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Référence : Aventures oniriques & compagnie (AOC), Paris, Club Présences d’esprits, n°46, automne 2017 (numéro spécial concours Visions du futur 2017).

Présentation de l’éditeur : sommaire d’AOC n°46

Premier prix : Comme un têtard dans l’eau, d’Andrea Deslacs
Dans une ville marquée par un désastre écologique et social, les enfants n’ont pas perdu le sourire, ni leurs rêves. Petit protégé d’un jeune garçon, Napoléon, le têtard bicéphale connaîtra-t-il un jour la nature ?

Deuxième prix : Le miroir d’Hécate, de Sylwen Norden
Le Consortium a bien l’intention d’exploiter jusqu’à la moelle les ressources d’Hécate, planète inhospitalière ravagée par les tempêtes et la fonte des glaces. Même si pour cela, ses membres doivent supporter l’encombrante apparition des doppelgangers, ces doubles fantomatiques qui révèlent au grand jour leurs plus obscurs fantasmes.

Troisième prix : Ø Ensemble vide, d’Alexandre Garcia
Usé par un travail difficile, Arthur démissionne pour intégrer un centre de recherche où il pourra lever le pied. À son nouveau poste, il doit scruter chaque jour le néant et noter tout événement singulier. Rien à signaler. Rien à signaler. Rien à signaler… Vraiment ?

Accessit : Silence et la Verte, de Lilie Bagage
Un petit groupe de survivants déambule dans un monde dévasté, balayé par des vents puissants. Dans leur recherche d’un lieu épargné par la catastrophe, ils sont guidés par un colosse presque muet, qui veille jalousement sur une mystérieuse plante verte.

Accessit : La retraite d’Eugénie, de Bernard Henninger
Jeune retraitée, Eugénie emménage dans un petit patelin, loin de Paris. L’installation d’un camp de réfugiés pour extra-terrestres à quelques pas de chez elle va bouleverser son quotidien…

Mon avis

Ce numéro d’AOC regroupe les nouvelles lauréates du concours Visions du futur 2017. Si toutes les nouvelles ne m’ont pas également convaincu, toutes présentent des qualités de fond ou de forme qui m’ont ménagé une lecture plaisante. Si le sommaire présente les nouvelles par ordre d’importance décroissante du prix, elles sont généralement disposées dans l’ordre inverse au sein du numéro, puisque Silence et la verte ouvre le recueil et que Comme un têtard dans l’eau le referme. C’est donc dans ce dernier ordre que je vais dire un mot de chacun des textes.

Silence et la Verte présente un cadre post-apocalyptique assez classique et de nombreuses scènes d’action… peut-être un peu trop nombreuses, car elles m’ont laissé une impression de scène de jeu vidéo ménageant peu d’émotion, ou pas autant qu’on aurait pu en ménager. Cependant, elles montrent l’intention de l’auteur, qui goûte visiblement le genre du survival horror par endroits. En toute franchise, ce n’est pas ma tasse de thé, et ce n’est donc pas nécessairement de la faute du texte si je n’ai pas été scotché par l’aventure. J’admets volontiers m’être attaché aux personnages suffisamment pour être sensible à la détresse croissante du narrateur. Le principal intérêt de la nouvelle réside cependant dans le personnage de Silence (décrit de l’extérieur) et de la mystérieuse plante verte en plastique sur laquelle il veille jalousement, ainsi que dans sa chute, ingrédient quasiment obligé d’une nouvelle courte actuellement, et qui parvient à ménager une jolie surprise.

La retraite d’Eugénie est une nouvelle d’anticipation proche engagée, qui utilise le truchement du premier contact avec une civilisation extra-terrestre comme moyen de commenter l’actualité sur l’accueil des réfugiés. J’ai apprécié la façon dont le récit saisit les questionnements et les décisions d’Eugénie au quotidien, sans donner dans les grands mouvements de masse, sans non plus tomber dans le dolorisme ou le pessimisme facile. Cet équilibre n’est pas si facile à ménager quand on aborde par le biais des littératures de l’imaginaire un sujet aussi actuel, et c’est tout à l’honneur de l’auteur d’y être parvenu.

Ø Ensemble vide, avec son évocation des déboires d’un chercheur en astrophysique dans ses manipulations et des avanies auxquelles il fait face dans un milieu ultra-concurrentiel, fera vibrer une corde sensible chez tous les lecteurs et lectrices qui fréquentent les milieux de la recherche. Son principal point fort est une intrigue joliment ficelée qui a des allures de transposition scientifique du Désert des tartares de Dino Buzzati, tout en tirant parti au maximum de la forme de la nouvelle à chute. En dépit des nombreux détails qui lui confèrent un réalisme très crédible, il ne faut surtout pas en attendre de la hard science (c’est-à-dire un respect strict de la documentation scientifique), car les libertés prises avec l’astrophysique sont assez criantes pour que même moi les remarque (!), mais je ne pense pas que ça ait été une seconde l’intention de l’auteur. Une autre qualité de la nouvelle est la façon dont elle fait vivre le personnage d’Arthur, par le biais de la narration à la première personne.

Le miroir d’Hécate est la plus sombre de toutes, et aussi celle qui m’a le moins convaincu : gratuitement sombre, m’a-t-elle semblé, appuyée sur une lecture psychanalytique assez datée et conclue par un message d’une misanthropie facile. Trop convenues aussi m’ont semblé les usages et abus des ficelles du sexe et de la mort. Je dois lui reconnaître cependant une plongée progressive dans l’horreur bien menée. Mais ce n’était vraiment pas ma tasse de thé.

Comme un têtard dans l’eau m’a laissé d’abord une impression mitigée en raison de son style assez quelconque (je m’attendais à une prose encore plus travaillée pour une nouvelle primée). Et pourtant, voilà un texte qui n’en manque pas par ailleurs, de personnalité ! La nouvelle n’a pas volé son premier prix : une anticipation qui fourmille d’allusions aux problèmes environnementaux, sociétaux, économiques et technologiques actuels en les extrapolant juste assez pour rester crédible et rendre le résultat encore plus inquiétant.. Le point de vue du personnage choisi et le style tout en faux enthousiasme renforcent puissamment l’ironie tragique (ou le tragicomique grinçante) qui émane de cet futur trop proche. Comme La retraite d’Eugénie, mais sur un plan tout différent, cette nouvelle montre que la science-fiction a plus que jamais beaucoup de choses à dire sur notre réalité présente. En l’occurrence, elle le dit avec une acidité qui décape comme une lessive salutaire.

J’ai posté une première version de cette critique sur le forum Le Coin des lecteurs le 12 novembre 2017 avant de la retravailler pour la publier ici.


Michael Crichton, « Jurassic Park »

1 janvier 2018

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Référence : Michael Crichton, Jurassic Park, New York, Alfred A. Knopf, 1990. Traduction française : traduit de l’américain par Patrick Perthon, Paris, Robert Laffont, 1992. (J’ai lu le roman en anglais dans l’édition britannique parue à Londres chez Arrow en 1991.)

Il est possible que, comme souvent, le grand public connaisse le film Jurassic Park de Steven Spielberg (sorti en 1993) mieux que le roman dont il est adapté. Pourtant, Jurassic Park est bien d’abord un roman publié par Michael Crichton en 1991, un de ces « techno-polars » dont l’auteur américain, mort en 2008, s’était fait une spécialité. Certes, le lien entre le roman et le film est étroit, puisque Crichton a pris part au scénario de l’adaptation réalisée par Spielberg. Mais le roman lui-même connut les honneurs (relatifs) des palmarès des meilleures ventes, et aussi (c’était moins gagné d’avance) ceux de la critique, bien avant la sortie du film, puis des suites au livre et au film. Qu’en est-il de ce roman qui a tant influencé l’imaginaire des dinosaures depuis vingt ans ?

Non ex nihilo

D’abord, il va de soi que ni l’intérêt des romanciers pour les dinosaures, ni l’idée de leur faire rencontrer des humains ne sont des inventions de Crichton. Depuis leur découverte, les dinosaures ont stimulé l’imagination des artistes avec une belle régularité. Le roman Le Monde perdu de Conan Doyle, paru en 1912, est l’une des premières fictions à mettre en scène une rencontre entre humains et dinosaures dans le monde actuel. Et plusieurs des espèces de dinosaures présentes dans le roman de Crichton étaient déjà devenues des personnages de fiction récurrents, que ce soit les grands sauropodes (très tôt exposés dans les musées et utilisés par les cinéastes) ou le tyrannosaure (par exemple dans le King Kong de 1933).

L’idée de tenter de recréer des dinosaures en utilisant de l’ADN fossile est nécessairement plus récente, puisque le rôle de l’ADN ne commence à être cerné que dans les années 1940 et que c’est seulement dans les années 1970 qu’on commence à concevoir la possibilité de le décoder et de le manipuler. Mais là encore, Crichton n’est pas le premier : on trouve déjà cette idée dans au moins un texte de science-fiction, Notre-Dame des sauropodes (Our Lady of the Sauropods), une nouvelle de Robert Silverberg parue dans le magazine Omni en septembre 1980 (1). Dans cette nouvelle, une scientifique du futur se retrouve naufragée sur un monde artificiel, Dino Island, où son équipe de recherche a recréé plusieurs espèces de dinosaures en combinant l’emploi d’ADN fossile et le recours à la synthèse par ordinateur. L’histoire diffère toutefois notablement de celle du roman de Crichton.

Entre vulgarisation et effets de réel : l’art de la tragédie scientifique

Lorsqu’il publie Jurassic Park, Michael Crichton n’en est ni à son premier roman, ni à sa première fiction solidement documentée. Originaire de Chicago, né en 1942, Crichton commence à publier des polars sous pseudonyme en 1966 pour payer ses études de médecine à Harvard ; son premier roman publié sous son vrai nom, La Variété Andromède, paraît en 1969 et devient un best-seller, le premier d’une longue série qui lui permet de se consacrer à l’écriture mais aussi en partie au cinéma et à la télévision (il est notamment le créateur de la série Urgence en 1994). Remarquons que Crichton a déjà exploré le thème d’un parc d’attraction bardé de haute technologie qui se détraque dans un téléfilm qu’il réalise en 1973, Mondwest, où des cow-boys et des Indiens robotisés s’en prennent aux visiteurs. Le titre original du téléfilm, Westworld, parlera davantage aux gens aujourd’hui puisque le principe de ce téléfilm a été repris par la chaîne de télévision américaine HBO en 2013 sous la forme de la série télévisée Westworld, nettement après la mort de Crichton (qui est mort en 2008).

Crichton manifeste très tôt un intérêt évident pour les nouvelles technologies et pour la façon dont elles ne débouchent jamais sur les résultats prévus (son tout premier roman, Odds On, imagine une tentative de vol planifiée par informatique à l’aide d’un outil statistique supposé tout prévoir). Ces deux éléments se retrouvent par la suite dans toute une partie de ses romans, qui relèvent d’une forme de « tragédie scientifique » : Crichton s’empare d’une technologie récente, se documente à fond à son sujet, puis en extrapole les avancées futures pour mieux en montrer les dangers.

On connaît l’intrigue générale du roman : un milliardaire américain, John Hammond, à la tête d’une société de génie génétique, a réussi à recréer une quinzaine d’espèces de dinosaures sur une petite île au large du Costa Rica, et il s’apprête à les dévoiler au public dans un onéreux parc d’attraction, Jurassic Park (le « Parc jurassique »). Mais devant les multiples retards et incidents qui ponctuent la construction du parc, les investisseurs contraignent Hammond à inviter un groupe d’experts pour évaluer la sûreté du parc : deux paléontologues, Alan Grant et Ellie Sattler, et le mathématicien Ian Malcolm, auxquels se joignent les petits-enfants de Hammond.

Dans l’intervalle, l’un des principaux informaticiens du parc, Dennis Nedry, est corrompu par un espion industriel qui cherche à dérober des embryons de dinosaures. Pour pouvoir commettre son vol et s’esquiver sans problème, Nedry neutralise tous les systèmes de sécurité du parc, y compris les clôtures électrifiées qui retiennent les dinosaures dans leurs enclos, le tout au moment où les visiteurs sont au beau milieu du circuit. Dès lors, la question n’est plus de savoir si le parc pourra ouvrir mais si quelqu’un survivra au week-end.

La grande qualité de Crichton est sans aucun doute la virtuosité avec laquelle il insère et exploite dans le cours de sa fiction la masse de documentation scientifique qu’il a consultée pour l’occasion. On trouve régulièrement de courtes synthèses portant aussi bien sur la génétique et la paléontologie que les mathématiques ou l’informatique, le tout exposé avec une clarté qu’un enseignant pourrait envier. Ce n’est jamais bien long, mais cela fournit autant d’accroches qui éveillent l’intérêt et la curiosité des lecteurs. On n’exagère pas en disant que le roman donne envie de s’instruire, ce qui n’est pas rien étant donné les domaines ardus qu’il aborde.

Mais l’autre fonction de ces vrais morceaux de science, et même leur fonction principale, est de renforcer la vraisemblance de l’intrigue et de rendre invisible la couture entre les synthèses de connaissances réelles et les extrapolations de l’auteur. Crichton use (ou abuse, selon les avis) des langages techniques, mais aussi du procédé consistant à insérer des documents techniques dans le texte : les chapitres sont rythmés par des diagrammes mathématiques, des copies d’écrans et des morceaux de code informatique, sans oublier les multiples références extrêmement précises à des noms de modèles de superordinateurs, à des substances chimiques, etc. Crichton va jusqu’à inventer des abréviations familières des noms des dinosaures pour rendre plus crédible le jargon courant des employés du parc (les vélociraptors surnommés « raptors », c’est lui). La lecture est d’autant plus prenante et glaçante que ces multiples effets de réel vous persuadent d’avoir affaire à un enchaînement d’événements logique et implacable à partir des découvertes réelles.

Bien entendu, on sent qu’il y a un truc, même sans tout maîtriser. Dans l’application de la théorie du chaos au contrôle d’un parc d’attraction, par exemple, qui a arraché des rires ou des mines gênées à mes amis mathématiciens et semble quelque peu forcée. Dans les capacités prêtées au génie génétique, ensuite : comme Crichton le reconnaissait volontiers, les vestiges réels d’ADN fossile sont bien trop maigres pour permettre de reconstituer des génomes entiers de dinosaures. Le roman laisse d’ailleurs dans un certain flou artistique le détail des manipulations effectuées par le généticien Henry Wu, directeur du programme génétique d’InGen.

Cependant, il est bien dit que les créatures du Parc jurassique ne sont pas identiques aux véritables dinosaures : ce sont des reconstitutions hasardeuses qui ne ressemblent à rien de connu… en d’autres termes, des monstres. En cela, Jurassic Park a davantage de parenté avec L’Île du docteur Moreau d’H. G. Wells ou Frankenstein de Mary Shelley qu’avec Le Monde perdu de Conan Doyle. Et de fait, le propos principal de l’histoire est au fond moins d’imaginer la collision entre deux époques (même si le roman est constamment tenté par cette piste, surtout vers la fin) que d’inviter à une réflexion philosophique et politique sur le rôle des sciences et sur leurs dérives dans une société ultralibérale. « Vous ne savez pas exactement ce que vous avez fait, mais vous l’avez déjà publié, breveté et vendu », reproche Malcolm à Hammond.

Lequel Hammond apparaît comme un personnage assez sombre, beaucoup plus que dans le film de Spielberg. Car Crichton s’attaque aussi aux dérives des grandes entreprises en général : manœuvres pour contourner la loi, exil fiscal, gestion inhumaine d’un personnel réduit au minimum au profit d’une automatisation excessive, décisions absurdes, etc. Quant à Dennis Nedry, il se venge après des années de travail sous-payé et de pressions abusives de sa hiérarchie.

Le livre ne sombre pas pour autant dans le manichéisme ou le roman à thèse. Il n’y a pas de héros unique, mais un groupe de personnes très diverses essayant de survivre ; pas de « méchant » sans nuance ni de personnage qui incarnerait le Bien. La voix de l’auteur résonne davantage dans les tirades de Ian Malcolm, mais Malcolm lui-même a ses outrances, puisqu’il apparaît comme un croisement entre une médaille Fields à la mode et une Cassandre dépendante à la morphine.

Ces multiples invitations à la réflexion ne prennent jamais le dessus sur le récit proprement dit : elles sont placées de manière à alimenter la tension dramatique. Les contraintes du genre sont impeccablement respectées : si les dinosaures n’apparaissent que progressivement, l’action s’accélère au fil des pages et ménage des confrontations variées avec de multiples espèces. Les défauts du roman résident ailleurs. Dans le traitement inégal des personnages, décevant dans le cas des personnages féminins (notamment Ellie Sattler, plus convaincante dans le film). Et aussi dans son style. Les descriptions des dinosaures restent allusives, trop peut-être pour qui n’y connaît vraiment rien (d’autant qu’il n’y avait pas Wikipédia à l’époque). Et pratiquement tous les (nombreux) dialogues sont introduit par « (Untel) said », monotonie que Patrick Berthon a pris le parti de briser dans sa traduction.

Les raptors en héritage

Ce roman vieillira-t-il bien ? Si la génétique n’a pas encore progressé autant que dans Jurassic Park, les progrès de l’informatique et de la téléphonie nous éloignent déjà de ce monde où un fichier de 20 gigaoctets est un prodige impressionnant et où l’on s’extasie devant un écran tactile. L’ensemble ne manque pas d’un charme suranné qui l’inscrit dans l’histoire de l’imaginaire geek.

Les connaissances scientifiques sur les dinosaures employées par Crichton sont encore valides dans l’ensemble, d’autant qu’il est bien tombé en mettant l’accent sur la proximité entre certains dinosaures et les oiseaux. Hélas, l’un des principaux personnages du roman, le vélociraptor, a nettement changé d’apparence depuis 1990 : on sait depuis 2007 qu’il portait des plumes et ressemblait plus à un poulet géant éventreur qu’au saurien écailleux décrit par Crichton. Mais est-ce si grave ? Le roman exagérait déjà un peu la taille de Velociraptor mongoliensis (qui mesurait 1,20 m de haut, bien moins qu’un humain), mais aussi et surtout son intelligence, pour en faire une nouvelle figure du superprédateur. Quelles que soient les transformations que subira Velociraptor dans les fictions à venir, je suis certain qu’auteurs, lecteurs et spectateurs résisteront difficilement au plaisir de mettre encore en scène ce personnage créé par Crichton et qui a peuplé les cauchemars de nombreux enfants (et adultes ?) depuis vingt ans.

 (1) On peut la trouver en français dans l’anthologie de Jacques Sadoul, Univers 1981 (J’ai lu, 1981), ou dans celle de Serge Lehman, Les Dinosaures (Librio, 1999).

J’ai d’abord publié cet article dans la revue étudiante Disharmonies n°40 en juin 2013 puis je l’ai repris et modifié pour publication ici en décembre 2017.