L’épopée de Gilgamesh

27 juillet 2012

L’édition de Jean Bottéro, dans la collection L’aube des peuples, chez Gallimard.

C’est une critique-présentation d’un grand classique : si vous n’y connaissez rien, restez, c’est fait pour !

L’histoire :

Et donc, l’épopée de Gilgamesh, ce sont ces aventures légendaires d’un roi de Mésopotamie écrites en akkadien dans un syllabaire cunéiforme sur douze tablettes quelque part vers 1700-1600 avant J.-C. (pour comparaison, l’Iliade et l’Odyssée, c’est vers 800-750 av. J.-C.), perdues depuis, retrouvées en 1853, traduites en 1873 par George Smith, et qui font de nouveau rêver l’humanité entière…

Gilgamesh, roi de la ville mésopotamienne d’Ourouk, a deux tiers de sang divin dans les veines et n’est mortel que pour un tiers seulement. Roi puissant, doté d’une force surhumaine, il accomplit exploit sur exploit, mais son orgueil effréné finit par inquiéter les dieux. Pour le calmer, ceux-ci lui envoient un adversaire à sa taille : c’est Enkidu, l’homme sauvage.

Enkidu et Gilgamesh, après s’être affrontés, finissent par se lier d’une amitié indéfectible, et accomplissent ensemble des exploits plus grands encore. Mais Ishtar, déesse de l’amour et de la guerre, dont Gilgamesh a repoussé les avances, va envoyer aux deux amis des épreuves ardues, et va finir par s’attaquer à Enkidu lui-même pour affaiblir indirectement Gilgamesh. Frappé par une maladie mystérieuse, Enkidu dépérit et finit par mourir. Le grand Gilgamesh, jusqu’à présent invincible, découvre brutalement la mort ; à travers celle de son ami, il est désagréablement rappelé à sa propre mortalité.

Gilgamesh entreprend alors un voyage jusqu’au bout du monde, dans l’espoir de découvrir un moyen de devenir immortel…

Mon avis :

L’épopée de Gilgamesh est nettement plus courte que des classiques comme l’Iliade ou l’Odyssée. Elle a aussi été plus abîmée par le temps, puisqu’il en manque quelques passages, mais, pour un poème vieux de plus de 3500 ans, elle ne se porte pas si mal ! Depuis la redécouverte du texte, il y en a eu plusieurs éditions (certaines regroupant le texte le plus connu avec plusieurs autres versions et épisodes de la légende de Gilgamesh) et d’innombrables adaptations et réécritures, mais le texte original n’a rien d’inaccessible.

Or c’est une histoire limpide, rythmée, riche en péripéties et en éléments merveilleux, et qui combine une aventure extraordinaire avec une réflexion sur la condition humaine. On y trouve aussi le plus vieux récit du Déluge (bien avant les déluges des autres mythologies puis des textes sacrés des grands monothéismes).

Le texte est d’autant plus accessible qu’il a été édité il n’y a pas si longtemps par Jean Bottéro (mort il y a quelques années), qui n’avait pas son pareil pour écrire des livres et des articles à la fois rigoureux et extrêmement clairs, accessibles sans difficulté au grand public. Il a notamment publié une traduction de l’épopée chez Gallimard dans la collection « L’aube des peuples ». C’est dans cette édition que j’ai découvert ce beau texte.

Il y a aussi une autre édition savante aux éditions du Cerf (qui réalise pas mal d’éditions scientifiques de textes antiques), mais je ne l’ai jamais eue en main.

Bref, si vous êtes un peu curieux de lire le texte antique et pas simplement une de ses nombreuses adaptations plus ou moins libres, je ne peux que vous conseiller de mettre le nez dans une traduction du texte original : la narration est rapide, les péripéties nombreuses, l’ensemble est assez court, et les traductions actuelles sont accessibles, alors autant en profiter pour faire carrément le voyage dans le temps.

L’édition parue aux éditions du Cerf.

Si vous avez aimé, il y a aussi…

Gilgamesh, roi d’Ourouk, de Robert Silverberg, un roman de fantasy historique qui s’inspire de très près de l’épopée mésopotamienne, mais en fait une réécriture « rationalisée ». Le résultat m’a un peu déçu, justement parce que je n’y retrouvais pas la dimension merveilleuse du texte original. Mais Silverberg a une belle écriture et s’est visiblement documenté. J’ai fait une critique plus détaillée de ce roman ici même.

– Il y a aussi eu plusieurs adaptations en BD récemment : l’une, complète, en deux tomes, de De Boneval et Duchazeau, chez Glénat, titrée simplement Gilgamesh, avec un style graphique relativement sobre et qui s’intéresse à la psychologie de Gilgamesh ; l’autre, inachevée, L’épopée de Gilgamesh par Blondel et Brion chez Soleil, dans un style graphique plus « heroic fantasy à grand spectacle » (seul le premier tome, Le trône d’Uruk, est paru, puis la série a été interrompue).

– … et il commence à y avoir une foultitude d’adaptations en albums illustrés pour la jeunesse. Si vous voulez faire découvrir cette belle épopée mythologique à des enfants, il y a ce qu’il faut, il suffit de chercher un peu ! (Je n’ai pas de référence en particulier, par contre, n’ayant pas encore eu l’occasion d’en feuilleter un en détail.)

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Robert Silverberg, « Gilgamesh, roi d’Ourouk »

19 juillet 2012

Forum elbakin.net, 12 janvier 2009.

Personnellement j’ai été un peu déçu par le roman de Silverberg, mais pour des raisons en partie subjectives, ce qui fait que je le considère quand même comme un fort bon roman.
Ce que j’ai aimé : la documentation apparemment très soignée (je ne peux en juger que pour l’épopée et les mythes mésopotamiens, je connais moins bien la société mésopotamienne elle-même, mais ça avait l’air bien documenté), la puissance évocatrice de l’univers, l’écriture soignée.
Ce que j’ai nettement moins aimé, c’est la lecture « réaliste » et pseudo-historicisante que Silverberg donne de l’épopée de Gilgamesh. C’est un parti pris, qui est assez répandu en fantasy antiquisante (cf. le film Troie et le cycle de Gemmell « Troie », par exemple), mais un parti pris que je n’aime pas, car cela revient à prétendre « retrouver la vérité historique » alors qu’il s’agit de mythes, où les personnages évoluent dans un univers qui ne correspond à aucune réalité précise et où les événements merveilleux ne sont nullement des transpositions d’événements réels. De plus, ça diminue beaucoup l’aspect fantasy du récit.
Un exemple sans vous révéler grand-chose (mais je mets ça entre balises spoiler quand même) :

(spoiler) l’un des premiers combats de Gilgamesh et d’Enkidu consiste à vaincre le démon Humbaba, qui garde une forêt de cèdres dont ils veulent se servir pour construire un temple. Dans l’épopée, on voit le démon et il y a un vrai affrontement. Dans le roman de Silverberg, le démon est plus ou moins « expliqué » par des phénomènes telluriques naturels, et le combat se résume en gros à verser de l’eau dans une crevasse qui fume pour qu’elle arrête de fumer. Pas très exaltant… (/spoiler)

darkfriend a écrit:

« En fait, j’ai lu l’original (un bien grand mot puisque je me suis contenté de la traduction en français, le sumérien étant une langue plus qu’horriblement difficile, surtout que les connaissances d’aujourd’hui en sont encore largement lacunaires…la grande partie du texte de l’épopée de Gilgamesh est reconstituée à partir de supputations savantes entre crochets, du genre :
« Gilgamesh [dit à Enkidou] que [Humbawa] est mo[che] » ect…(je précise que mon exemple reste entièrement fictif…  ).
Donc c’est pas très agréable à lire mais on saisit quand même l’essentiel de l’histoire…! »

Tu fais un peu la fine bouche, là  ! Je ne sais plus combien on a retrouvé de tablettes sur l’ensemble, mais ça doit être quelque chose comme 10 sur les 12 que comptait l’épopée : c’est déjà énorme ! Par comparaison, il y a de nombreux poèmes du Cycle de Troie (pas celui de Gemmell, hein, le vrai, celui auquel appartenaient l’Iliade et l’Odyssée) qu’on ne connaît que par quelques malheureux fragments (par chance on en a des résumés dont on sait de quoi ça parlait, mais c’est pas pareil).
Accessoirement, l’épopée de Gilgamesh n’est pas écrite en sumérien, mais en akkadien, qui est nettement moins complexe : en très gros, le sumérien utilise des idéogrammes, un peu comme le chinois, donc il y en a des milliers, tandis que l’akkadien emploie un syllabaire (un signe = une syllabe), ce qui fait encore quelque chose comme 300 signes différents je crois, mais est déjà nettement moins affreux. De plus, alors que le sumérien ne se rattache à rien de connu, l’akkadien appartient à la famille des langues sémitiques, qui comprend aussi l’arabe et l’hébreu, et certains mots sont étonnamment proches de ce qu’on trouve encore dans ces langues aujourd’hui : là encore, c’est déjà plus pratique !

darkfriend a écrit:

« Il ne s’agit pas d’une légende mais d’un mythe, ce qui est encore mieux…! 😉

(…)
P.S. : et, concernant Gilgamesh et plus généralement le Proche-Orient ancien, l’autorité ultime en la matière reste le français Jean Bottéro qui a écrit moult vulgarisation pour le grand public…un auteur très sympathique et passionnant à lire!! »

*vigoureuses manifestations d’approbation*
Je recommande en particulier Quand les dieux faisaient l’homme, de Bottéro et Kramer, qui regroupe la majorité des textes connus concernant les mythes mésopotamiens : on y retrouve les aventures de la déesse Inanna/Ishtar, celles d’Enki/Ea le dieu rusé, et les exploits du dieu Ninurta contre les « Pierres ». (L’épopée de Gilgamesh, en revanche, est publiée à part, car il ne s’agit pas à proprement parler d’un texte mythique mais d’une épopée, donc d’une oeuvre littéraire qui utilise un matériau mythique à sa façon.)

Luigi Bosse a écrit:

Et en plus, il y a apparemment foule de demoiselles dévêtues…
Ah, on me murmure que ce n’est pas le but premier…

Faut voir : à se demander si les auteurs n’ont pas choisi l’épopée de Gilgamesh précisément parce qu’elle met en scène une déesse de l’amour et de la guerre en petite tenue qui correspond très bien aux clichés actuels de la fantasy pour ados prépubères… Mais ça a l’air très bien dessiné, hein.

De mon côté, j’avais déjà croisé au rayon BD une autre adaptation de l’épopée, dans un style beaucoup plus dépouillée « à la Sfar », celle de Gwen De Bonneval (scénario) et Frantz Duchazeau (dessin), en deux tomes : (images des couvertures).