Anne-Marie du Bocage, « Les Amazones »

29 avril 2019

DuBocage-Amazones

Référence : Anne-Marie du Bocage, Les Amazones, tragédie. En cinq actes, Paris, chez F. Merigot, 1749, avec approbation et privilège du Roy. Réimpression à la demande du fichier numérisé de l’édition sur Gallica : Paris, Hachette/Bibliothèque nationale de France, sans date (commande passée en décembre 2018).

Une tragédie mythologique

Les Amazones est une tragédie mythologique dont le sujet s’inspire directement des auteurs antiques grecs et romains. L’action de la pièce se déroule à Thémiscyre, la capitale du royaume des Amazones, sur les bords du fleuve Thermodon. Au moment où la pièce commence, les Amazones, menées par leur reine Orithyie (orthographiée Orithie dans le texte), viennent de remporter d’éclatantes victoires contre le peuple voisin des Scythes, mené par le roi Gélon, mais aussi contre les Athéniens conduits par Thésée, qu’elles ont fait prisonnier. La question qui se pose alors est de savoir que faire du héros. En vertu des lois des Amazones, d’où l’amour est banni, tout homme capturé doit être mis à mort, et c’est ce que le peuple des Amazones réclame à la reine, par la bouche de la cheffe des armées, Mélanippe, de loin la plus belliqueuse de toutes. Mais Orithye temporise et tarde à trancher, laissant Thésée libre de ses mouvements en son palais dans l’intervalle.

La raison en est simple : la reine Orithye est tombée amoureuse de Thésée. Elle s’en ouvre à son amie intime, Antiope, princesse héritière du trône, et la presse de faire la cour à Thésée pour elle. S’il se laisse fléchir, Orithye est prête à tout pour le sauver ; sinon, dans sa colère, elle oubliera ses sentiments et trouvera enfin le courage de le faire exécuter. Mais Antiope a également un secret. Si Thésée a été capturée, c’est parce qu’au beau milieu de la mêlée, ébloui par la beauté d’une Amazone blessée, il a pris sa défense et a couru des risques inouïs, au point de se laisser isoler de ses troupes, emporter et capturer. Or cette Amazone, c’est elle… et elle nourrit également des sentiments pour le héros. Ce double affrontement, entre le sentiment et le devoir et entre deux amies devenues rivales, forme le cœur du mécanisme tragique, de la « machine infernale » que la capture de Thésée enclenche au palais de la reine des Amazones.

Une tragédienne à redécouvrir

J’ai découvert l’existence de Mme Du Bocage grâce au manuel scolaire Des femmes en littérature. 100 textes d’écrivaines à étudier en classe, coédité par Belin et les éditions Des femmes l’année dernière. Grand amoureux des mythes et par ailleurs pas du genre à refuser de beaux vers, j’ai été très heureux d’apprendre qu’une tragédie avait été consacrée aux Amazones dès le XVIIIe siècle, non pas par Corneille, Racine ou Rotrou, mais bien par une femme : Anne-Marie du Bocage (orthographié à l’époque « Boccage »), déjà connue à l’époque pour ses poèmes et pour une traduction du Paradise Lost de Milton. Les Amazones, lu et approuvé pour la représentation par nul autre que Fontenelle, semble avoir remporté un succès net, en dépit de quelques commentateurs immondément sexistes cités par son article sur Wikipédia (mais non sourcés pour le moment). Entre autres œuvres postérieurs, Mme du Bocage consacre une épopée à l’exploration des Amériques par Christophe Colomb. C’était l’une des premières femmes à s’illustrer dans ces deux grands genres poétiques, genres « nobles » par excellence, jusqu’alors pratiqués exclusivement par des hommes. Par quel mystère a-t-elle été oubliée en dépit de ses succès et de son statut de pionnière ? Je vais encore faire les gros yeux à la postérité, cette marionnette dont les ficelles ont été trop longtemps orientées par des mains mâles.

À la question, légitime, qui demanderait si cette pièce a d’autres mérites que d’avoir été écrite par une femme à une époque où c’était rare, je peux répondre : oui, sans hésitation. Son sujet est original (j’ai découvert depuis d’autres pièces consacrées aux Amazones au XVIIIe siècle, mais pas sous le même angle) et rien que son trio d’Amazones dans les rôles principaux suffit à justifier sa lecture. Les dilemmes, les craintes et les colères d’Orithye, d’Antiope et de Mélanippe sont dépeints en répliques d’une belle énergie, qui montrent une grande habileté à saisir les subtilités des passions humaines. La pièce est bien construite et son sujet, inspiré de personnages et d’épisodes célèbres sans coïncider tout à fait avec eux, rend sa découverte d’autant plus pleine de suspense, car rien ne permet de savoir comment la pièce va se terminer. On se doute que l’introduction de l’amour au pays des Amazones aura des conséquences funestes pour elles, tandis que Thésée, normalement, survit pour poursuivre son règne à Athènes et ses exploits ; mais qu’arrivera-t-il au juste ? Je me garderai bien de vous le dire, mais j’ai apprécié le choix d’un dénouement qui n’était pas celui auquel on pourrait s’attendre.

Dans un genre dominé par les figures féminines solitaires (Médée, Phèdre, Andromaque, Antigone), isolées parmi les hommes en dehors de confidentes occasionnelles et effacées, il est passionnant de voir le mécanisme tragique transposé dans un environnement entièrement féminin, où Thésée n’est qu’un enjeu. Le personnage du héros athénien apparaît d’ailleurs bien pâle par rapport aux héroïnes véritables de la pièce : il est manifeste qu’il n’est qu’un personnage secondaire, catalyseur du conflit davantage qu’acteur, bien que ses choix conditionnent et entretiennent l’engrenage tragique. Il ne reprend davantage le devant de la scène que vers la fin. J’ai noté avec intérêt, d’ailleurs, que plus la tragédie avance, plus les hommes réinvestissent la scène, cernant et contraignant de plus en plus le royaume des Amazones (même si pas toujours de la façon qu’on pourrait croire).

Au moment où j’écris, il n’existe pas d’édition des Amazones aisément accessible au grand public. L’édition que je chronique ici est une impression à la demande et à l’identique de la première édition du texte en 1749, sous une reliure brochée et une couverture souple. Dépourvue d’introduction ou de notes qui en éclaireraient le contexte ou les difficultés de langue propres à une œuvre de cette époque, cette édition présente des obstacles typographiques à la lecture pour qui n’a pas un peu tâté des ouvrages anciens : par exemple, elle utilise le s long ſ, ancienne forme du s qui ressemble furieusement à un f, ce qui peut donner l’impression trompeuse que tous les personnages parlent comme le chat Grosminet (« Reine, dont les vertus paſſent l’éclat du thrône… ») et altère quelque peu l’atmosphère solennelle de la tragédie. J’ai pu surmonter l’obstacle sans problème, mais le lectorat grand public, notamment les élèves et les étudiants, ne devrait pas avoir à se le coltiner.

Il existe, depuis peu, deux éditions scientifiques de la pièce, qui la regroupent toutes les deux avec d’autres tragédies de la même époque : le tome II de l’anthologie Femmes dramaturges en France, 1650-1750, réunie par Perrine Gethner en 2002, et le tome IV de l’ouvrage collectif Théâtre de femmes de l’Ancien Régime, réuni par Aurore Evain, Perry Gethner et Henriette Goldwyn en 2015. Mais ce sont d’épais et coûteux volumes, destinés à un public d’universitaires ou d’étudiants spécialisés. L’étape d’après – et je me joins à celles et ceux qui l’appellent de leurs vœux – serait une édition de la pièce seule, avec apparat critique, dans une édition de poche plus accessible. De cette façon, la pièce pourrait, pourquoi pas, figurer bientôt au programme d’un concours ou d’un examen. Il me paraît indéniable qu’elle présente l’intérêt littéraire nécessaire pour cela. Plus généralement, une réédition commentées des œuvres complètes de Mme du Bocage ne serait pas un luxe.

Une telle tragédie ne manquerait pas, non plus, d’alimenter l’inspiration des artistes, à commencer par les troupes de théâtre, qui feraient bien de s’y intéresser. Je rêve aussi à ce que les dramaturges et metteuses en scène d’aujourd’hui pourraient créer en s’inspirant librement du sujet de la pièce pour en écrire et en monter une au goût du jour.

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Mary Shelley, « Frankenstein, or The Modern Prometheus »

15 avril 2019

Shelley-Frankenstein

Référence : Mary Shelley, Frankenstein, or The Modern Prometheus, Londres (Royaume-Uni), Scholastic Classics, 2013 (première édition : Lackington, Allen & Co., 1818).

Un classique à exhumer de sous sa propre célébrité

Prenons le temps d’un court jeu  : quand vous lisez le nom « Frankenstein », quelles idées, images ou sensations vous viennent spontanément à l’esprit ?

Pour ma part, avant de lire ce roman, j’avais aussitôt en tête l’image de la créature cousue de morceaux de cadavres, au teint verdâtre, au visage prognathe, au cheveu rare et graisseux, au front bas, aux tempes peut-être même percées de vis, bref : le monstre tel que les multiples adaptations du roman par Hollywood nous l’ont mis en tête, et tel qu’il apparaît du même coup dans les multiples reprises, parodies ou simples allusions massivement présentes sur toutes sortes de supports, de la BD aux attractions des parcs à thème en passant par les séries animées ou la publicité. J’avais en tête des mots tels que « monstre », « horreur » et « savant fou ». S’y ajoutaient de nouvelles images : celles d’un manoir isolé bâti dans une pierre noirâtre, rendu plus sombre encore par un ciel bas et lourd d’orage, tandis que le savant attire la foudre à l’aide d’un paratonnerre afin d’insuffler la vie à sa créature.

Je me remémorais, ensuite, dans l’ordre, les grandes lignes de l’histoire telles que tout le monde les a plus ou moins en tête. Un savant plus ou moins fou ambitionne de créer la vie ; il y parvient en assemblant des morceaux de cadavres qu’il anime grâce à des machines obscures, utilisant notamment l’électricité ; ce monstre maléfique se retourne contre lui et cause toutes sortes de dégâts et de victimes. Une histoire faite pour faire peur, fondatrice du genre de l’horreur.

En poussant un peu plus loin, on peut avoir entendu parler de quelques détails supplémentaires : que « Frankenstein » n’est pas le nom de la créature (qui n’en a pas) mais celui de son créateur, Victor Frankenstein ; et que le roman ne relève pas seulement de l’horreur mais aussi de la science-fiction.

Rien de tout cela n’est faux, et pourtant le tout additionné donne une idée très réductrice du roman de Mary Shelley et de ses personnages. Frankenstein, comme beaucoup de romans fondateurs d’un genre (voire deux : la science-fiction et l’horreur) et comme beaucoup d’œuvres à l’origine d’un archétype de personnage tenant du mythe littéraire (voire deux, ici encore : le savant fou et la créature monstrueuse), Frankenstein, disais-je, tend à disparaître sous l’accumulation de ses adaptations plus ou moins fidèles et des innombrables œuvres qui se sont créées dans sa lignée. Pourquoi ne pas exhumer ce roman de sous l’amas de sa postérité, en tâchant d’oublier ce que nous pensions en savoir ? Bien entendu, si j’en parle, c’est que la lecture en vaut la peine.

Des aspects oubliés

Pour quelques grands thèmes retenus par le cinéma et déclinés à plaisir par l’horreur ou la science-fiction, que de facettes oubliées dans le roman d’origine ! Voici quelques dimensions du livre qui m’ont particulièrement marqué à la lecture.

Les premières pages du roman, d’abord, pourront surprendre un lectorat actuel par deux aspects. La forme épistolaire est le premier : nous n’avons pas directement affaire à Frankenstein, mais à un capitaine de navire qui écrit à son épouse restée à terre. On comprend vite que son récit n’est qu’un récit-cadre destiné à introduire le récit véritable, celui de Victor Frankenstein. Le second aspect surprenant est le lieu où commence le roman : un navire en plein voyage vers le pôle Nord !

Ces deux aspects, assez exotiques pour le public actuel qui les a complètement oubliés, sont en revanche des thèmes peu surprenants à l’époque de Mary Shelley. En ce début de XIXe siècle, le roman épistolaire, qui n’a rien de nouveau mais est particulièrement en vogue depuis le XVIIIe siècle (qui a vu par exemple en France Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos), est encore à la mode. Cependant, la majeure partie du roman est occupée par le récit de Frankenstein : la forme épistolaire n’est qu’une introduction prenant quelques chapitres. Quant aux expéditions polaires, elles forment l’actualité scientifique du moment et l’une des destinations qui font le plus rêver les foules et les artistes. C’est dans ce contexte qu’il faut aussi replacer des romans fantastiques comme Laura. Voyage dans le cristal de George Sand (1864), Voyages et aventures du capitaine Hatteras de Jules Verne (1866) ou, plus tard et dans l’autre sens, Les Montagnes hallucinées d’H. P. Lovecraft (1936), qui se déroule du côté du pôle sud.

Lorsqu’on arrive (assez vite) au récit de Frankenstein proprement dit, la trame principale du roman s’avère riche de plusieurs thèmes que la postérité a parfois oublié (en particulier à Hollywood). J’y vois trois niveaux : l’un religieux, le deuxième philosophique et le troisième moral, les trois étant naturellement liés.

L’aspect religieux était sans doute le plus évident pour le lectorat de l’époque. Frankenstein a essayé de créer la vie : il a donc tenté de devenir l’égal de Dieu. Le sous-titre choisi par l’autrice est éloquent : le savant ambitieux devient un « Prométhée moderne », car il détourne le feu du ciel (l’électricité) pour en tirer l’étincelle de vie qu’il insuffle à sa propre création. Les amateurs de mythologie grecque le savent bien : Prométhée a mal fini, ayant provoqué le courroux de Zeus auquel il avait volé le feu pour en confier la maîtrise aux humains. Victor Frankenstein, lui, rêve de percer le secret de la vie, mais, ce faisant, il se condamne à un destin aussi sombre que celui de Prométhée. Dans la religion chrétienne, prétendre faire soi-même ce que seul Dieu peut normalement faire est une très mauvaise idée (un thème qu’on retrouve dans pas mal d’autres religions jusqu’en Afrique, et même dans la genèse de la Terre du Milieu de Tolkien). Frankenstein, qui est un personnage de chrétien, se repent vite de ce qu’il a fait et se considère comme maudit, ce qui renforce le caractère sombre du roman, narré largement de son point de vue.

Un deuxième niveau de lecture, celui pour lequel j’ai le plus d’affection, est l’aspect philosophique du roman. Quoi ? Le monstre de Frankenstein, philosophe ? Eh oui ! dans une certaine mesure, du moins. Reprenons : Frankenstein, donc, crée un être vivant, puis le rejette avec horreur. Cet être, qui n’a ni nom, ni famille, découvre seul le monde et les humains dont il devait être le semblable. Lui qui ne connaît rien et qui n’a personne pour s’occuper de lui, comment va-t-il apprendre quoi que ce soit ? Restera-t-il ignare ? Va-t-il devenir bon ou méchant ? Victor Frankenstein est persuadé d’avoir affaire à un être fondamentalement mauvais. Mais au cours de l’histoire, on a l’occasion d’adopter l’autre point de vue, celui de la créature, et c’est extrêmement intéressant. Le temps du récit de la créature, l’histoire se change en un roman philosophique de formation, où la créature fait beaucoup penser aux « enfants sauvages », ces enfants livrés à eux-mêmes qui grandissent loin des autres, un thème qui a passionné le siècle des Lumières et le XIXe siècle. Ce récit est surtout le moyen, pour Mary Shelley, de montrer clairement que, contrairement à ce que pense le savant, la créature de Frankenstein n’est pas fondamentalement mauvaise.

Cela nous conduit au troisième niveau de lecture du roman : sa dimension morale. La création du monstre par Frankenstein fait penser en général à la question de l’éthique scientifique : doit-on faire tout ce qu’on a les moyens techniques de faire ? Ce problème est bien présent, mais il est loin d’être le seul. Car Mary Shelley, avec la créature, s’intéresse aussi au problème de l’origine du mal. Pourquoi la créature de Frankenstein devient-elle meurtrière ? La réponse est bien plus nuancée que ce qu’on pourrait craindre. On est à mille lieues du monstre aussi méchant qu’il est hideux. J’avais tendance à penser que les multiples variations de point de vue et les mille et une réflexions morales ou philosophiques sur la créature, ses réflexions, son passé, etc. avaient été produites petit à petit après le roman d’origine, au fil des adaptations, suites, parodies ou réécritures critiques. Il n’en est rien : Shelley elle-même développe d’emblée une réflexion fouillée, qui donne de la créature de Frankenstein une vision bien plus nuancée que celles qu’on en a parfois donnée par la suite.

Cette dimension morale du roman est liée de près à la question de la justice, comme le montre une péripétie du roman où l’on recherche l’assassin d’un petit garçon. On y voit à l’œuvre une foule en colère et une justice expéditive, injuste, guidée par des préjugés sociaux et non par une authentique recherche de la vérité. Le roman se fait ici engagé, très critique envers la justice (ou une certaine forme de la justice) de son époque.

Des aspects vieillis ?

Deux siècles après sa première parution, Frankenstein vaut donc largement la peine d’être lu, et sa lecture devient même paradoxalement rafraîchissante quand on se lasse des monstres verdâtres ou zombesques qu’on nous vend couramment comme autant de Frankensteineries. Pour autant, ce roman a-t-il vieilli ? Dans une certaine mesure, oui, tout de même, et c’est pour cela que je prends autant la peine de le replacer ici dans le contexte de son époque, afin de ne pas lui intenter de mauvais procès.

Le lectorat actuel pourra ainsi s’agacer, par endroits, d’un pathétique excessif par rapport au goût d’aujourd’hui. Pour ma part, j’ai surtout été gêné pendant le procès du faux assassin du petit garçon dont je parlais plus haut, et qui traîne un peu en longueur. Là encore, il faut se souvenir que le dosage du pathétique n’était pas le même à l’époque de la première publication du livre. Et c’est un défaut partagé par de nombreuses autres œuvres. En matière de théâtre, les drames bourgeois du XVIIIe siècle nous semblent parfois presque illisibles dans ils paraissent en faire des tonnes. Mais ce défaut se retrouve même dans le genre du roman fantastique ou d’horreur. Je l’ai retrouvé un peu, tout récemment, dans le Dracula de Bram Stoker, dont je compte pourtant dire à la première occasion à quel point c’est malgré tout un roman incroyablement moderne (en particulier par son sens du suspense).

Un autre aspect du roman qui peut agacer aujourd’hui est le personnage de Victor Frankenstein. Un avis de lecteur lu sur un forum de discussion déplorait le caractère peu sympathique de ce personnage. Or, à mes yeux, cela fait justement partie de l’intérêt du roman : pendant la plus grande partie du récit, le narrateur n’est pas complètement fiable, puisqu’il présente tout de son point de vue, celui d’un savant trop exalté naguère, désormais rongé par la peur et le regret. Frankenstein présente sa créature pratiquement comme un démon descendu sur terre, et il fait preuve d’un grand fatalisme – mais ce n’est pas la vérité du roman.

Conclusion : un classique à redécouvrir

Ces quelques obstacles n’ont rien d’insurmontable : Frankenstein ou le Prométhée moderne  reste très lisible. C’est d’ailleurs un roman court, et le lire vous fera découvrir ou redécouvrir un récit bien plus profond que ce que peuvent laisser attendre (ou craindre) le sobriquet « histoire d’horreur » et la trame basique de l’intrigue. C’est l’exemple typique de l’intérêt de revenir à la source d’un mythe littéraire.

Un mot sur l’édition dans laquelle j’ai lu ce classique en anglais : l’édition Scholastic de 2013, avec sa couverture en nuances de vert arborant un œil stylisé, a l’avantage de proposer le texte anglais sous une couverture souple et pour une somme modique, mais je ne la recommanderai pas particulièrement dans la mesure où elle n’inclut ni introduction, ni notes, ni dossier ou aide quelconque qui permettrait de surmonter les difficultés du texte ou de comprendre l’œuvre.

Dans le même genre

Sur Mary Shelley, sa vie et les circonstances dans lesquelles elle a imaginé et écrit Frankenstein, je vous recommande le beau film Mary Shelley réalisé par Haifaa al-Mansour en 2018, qui propose une belle reconstitution portée par une distribution très convaincante. J’en parle ici.

Parmi les mille et une adaptations, suites, reprises ou parodies auxquelles a donné lieu ce roman, je peux vous parler un peu de l’adaptation théâtrale écrite par Nick Dear : Frankenstein, créée en 2011 au Royal National Theatre de Londres au Royaume-Uni. Sa grande qualité à mes yeux est de remettre en avant l’aspect philosophique du roman en insistant sur le parcours de la créature autant et même davantage que sur celui de son créateur. Elle a en revanche le défaut de trop vouloir en rajouter dans l’horreur à certains moments. (Elle y ajoute en particulier un viol, ce qui à mon sens ne servait à rien, à part faire genre « Ouh, attention, il y a un viol donc c’est une histoire sombre ». Bon.) Les rôles principaux (Frankenstein et la créature) étaient joués en alternance par Benedict Cumberbatch et Jonny Lee Miller, excusez du peu !


[Film] « Mary Shelley », de Haifaa al-Mansour

2 avril 2019

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Référence : Mary Shelley, film britannique réalisé par Haifaa al-Mansour, produit par Gidden Media, HanWay Films et Parallel Films, 120 minutes, sorti au Royaume-Uni le 6 juillet 2018 et en France le 8 août 2018.

Comment Mary Wollstonecraft Godwin devint Mary Shelley

Nous sommes en 1814. Mary Wollstonecraft Godwin est la fille d’une pionnière de la pensée féministe, Mary Wollstonecraft, qui a publié notamment une Défense des droits de la femme en 1792, et d’un homme de lettres, William Godwin. Femme hors du commun, la mère de Mary conspuait tant le patriarcat de son siècle que l’institution du  mariage ; elle n’avait pas hésité à avoir des liaisons et à concevoir un enfant hors mariage, sans craindre le scandale. Par malheur, la mère de Mary est morte quelques jours à peine après la naissance de la petite fille. Mary a donc été élevée par son père, qui s’est remarié quelques années après avec Mary Jane Clairmont, laquelle a déjà des enfants de son côté elle aussi et les favorise par rapport à ceux de son nouveau mari.

Mary a reçu une éducation inhabituellement poussée pour une jeune fille de son époque. Elle a dix-sept ans, elle est pleine de vivacité de de curiosité… et elle se passionne pour les romans gothiques : à vrai dire, elle écrit même des histoires d’horreur en secret. Elle apprécie peu sa belle-mère, mais s’entend bien avec sa belle-sœur, Claire Clairmont, avec laquelle elle partage lectures et confidences. Pendant ce temps, son père, libraire et éditeur, s’arrache les cheveux car ses affaires vont mal.

C’est dans ce contexte de tensions que Mary rencontre Percy Shelley. Un peu plus âgé qu’elle, il est cependant jeune, beau, poète, lecteur vorace, et il défie les conventions. C’est le coup de foudre. Mais voilà que le père de Mary s’avère beaucoup plus conformiste que sa défunte femme. Percy Shelley ? Mais il est déjà marié ! L’amour libre ? Hors de question ! Le scandale serait trop lourd à porter ! Mary finit ne plus y tenir : elle a trop envie de marcher sur les pas de sa mère, de mettre ses idées en pratique, de défier les mœurs rigides de son époque, de vivre une vie romanesque en même temps qu’elle lit et écrit. Elle s’enfuit de la maison paternelle en compagnie de Percy, en emmenant Claire Clairmont. Ce voyage est le premier pas d’une relation tumultueuse, qui l’amène à rencontrer de nombreux écrivains et hommes de lettres, dont le sulfureux poète Byron. C’est au cours d’un séjour en Suisse, sur les rives du lac Léman, deux ans plus tard, que Mary, inspirée par les soirées pluvieuses passées au coin du feu à parler d’histoires de fantômes avec Percy, Byron et leurs amis, conçoit l’idée qui aboutira en 1818 à la publication de son premier roman : Frankenstein ou le Prométhée moderne, considéré actuellement comme l’un des tout premiers romans de science-fiction.

Une rude époque

On peut dire qu’aux yeux du grand public, la réputation de Mary Shelley elle-même a été largement éclipsée par celle du personnage de Frankenstein, qui lui-même est très souvent oublié au profit de sa créature (Frankenstein étant le savant qui crée un être vivant, lequel n’a pas de nom), qui elle-même disparaît sous une multitude d’adaptations et de représentations monstrueuses très simplifiées par rapport au portrait nuancé qui est fait du « monstre » dans le roman de Shelley. Voilà pourquoi ce n’est pas un luxe de consacrer un film à Mary Shelley, de relater comment a-t-elle eu l’idée d’écrire Frankenstein et quelles difficultés elle a dû surmonter dans sa vie.

Et les difficultés n’ont pas manqué ! Comme beaucoup de films biographiques récents consacrés à des écrivains, Mary Shelley se concentre sur la genèse d’une plume, la période qui va de la jeunesse de l’autrice jusqu’au moment où son talent est reconnu. Dans le cas de Mary Shelley, c’est une période courte : quatre années à peine séparent sa rencontre avec Percy et la parution de Frankenstein. Mais ce sont de rudes années. La première chose que le film montre bien, c’est à quel point les protagonistes de cette (més)aventure sont jeunes. À dix-sept ans, Mary est encore une adolescente avec des rêves, des idéaux et de l’audace plein la tête, qui brave vaillamment la société sans prévoir à quel point le prix pourrait en être dur à payer (notamment dans la rupture avec son père). Quant à Percy, c’est certes un poète brillant, mais il s’avère être aussi un flambeur à qui l’argent semble brûler les doigts. Il veut mener une vie romanesque et pleine d’aventures, mais il comprend un peu tard que sa famille ne va pas continuer à financer tout ça sans rien dire, et qu’il va devoir trouver de l’argent pour nourrir et loger sa nouvelle famille, y compris le futur enfant de Mary…

Mary découvre aussi que Percy ne déborde pas non plus d’humanité envers les femmes qu’il séduit. Rappelez-vous : Percy est déjà marié quand il rencontre Mary. Et il se montre si odieux avec sa femme qu’il la pousse au suicide. De quoi susciter quelques questions chez Mary. Et ses amis ? Byron, par exemple ? Lui aussi est un bel homme, un noble plein d’assurance (c’est qu’il est Lord Byron, s’il vous plaît), un poète brillant (une véritable star de son vivant) et un homme qui défie les conventions (il ne séduit pas que des femmes)… mais il peut aussi s’avérer toxique. La malheureuse Claire Clairmont, qu’il a séduite, s’en rend compte à ses dépens.

La jeune Mary Shelley et son compagnon (ils se marient quelques années après) connaissent donc la détresse financière, la pauvreté et la précarité. Mary, enceinte, devient mère… pour peu de temps, par malheur. Le film évoque avec justesse cette horreur qui n’a rien de surnaturel et qui a frappé de plein fouet la jeune écrivaine. Une manière de rappeler qu’il n’y a pas toujours besoin d’aller chercher très loin pour savoir comment une jeune femme a pu concevoir l’envie et même le besoin de relater une histoire aussi sombre que celle de Frankenstein.

Les monstres naissent au sec sous la pluie

Cependant, le film s’adonne à l’exercice classique de la mise en scène de l’inspiration. Là aussi, on trouvera des rappels utiles sur le contexte de l’élaboration du roman, à commencer par la fascination générale de ce début de XIXe siècle pour l’énergie électrique, qu’on pense être à la source même de la vie. Mais Mary Shelley s’inscrit aussi dans la continuité du roman gothique qui s’est développé à la fin du XVIIIe siècle (l’un des premiers livres marquants du genre est Les Mystères d’Udolphe d’Ann Radcliffe, que je n’ai pas encore lu, mais dont le seul titre emballe mon imagination : si le nom « Udolphe » ne vous semble pas l’archétype du nom propre évocateur pour une histoire de mystères, je ne sais pas ce qu’il vous faut). L’époque est aussi celle des premières histoires de vampires inspirées du folklore de la Hongrie, des Balkans et de la Grèce.

Les circonstances de la première idée de Frankenstein sont devenues fameuses, et sont dûment reconstituées : ce séjour en Suisse, sur les bords du lac Léman, pendant un été pourri en 1816, où pluie et orages contraignent tout un groupe d’amis, dont Mary, Percy, Byron et le docteur Polidori, à rester au sec et au chaud. C’est pour passer le temps plus agréablement que Byron décide de lancer un défi littéraire : écrire chacun une histoire fantastique. Sans cette météo infâme, la littérature britannique aurait été privée de plusieurs textes célèbres. Outre que c’est ce défi qui donne à Mary Shelley l’occasion d’écrire ce qui deviendra Frankenstein, le docteur Polidori, injustement oublié sous nos latitudes, écrit à cette occasion une nouvelle intitulée The Vampyre (Le Vampire, qu’on écrivait avec un y à l’époque : on aurait dû continuer, c’était très évocateur). Classique, me direz-vous ? Pas à l’époque : on est près de 75 ans avant la parution du Dracula de Bram Stoker et c’est The Vampyre qui, sans innover totalement, a le mérite d’avoir popularisé ce type d’histoire, avant d’être oublié au profit de personnages plus récents. Plus loin dans le film, Polidori et Mary Shelley se lient d’amitié et le docteur confie à la jeune écrivaine que le vampire lui a été inspiré par… mais enfin, vous verrez, c’est amusant. Cela paraît un peu trop bien ficelé pour être vrai, mais, à jeter un œil sur la documentation, il semble que ce soit bel et bien le cas.

La lutte pour la reconnaissance, encore et toujours

Le roman une fois écrit, de nouvelles épreuves attendent Mary Shelley. C’est qu’à cette époque, il n’est pas convenable pour une femme d’écrire, et surtout pas d’écrire une histoire aussi horrible. Pour faire paraître l’ouvrage, Mary doit renoncer à y faire figurer son nom. Que pensent les lecteurs ? Que c’est son mari Percy qui l’a écrit, bien sûr ! On pourrait songer un peu vite : « C’est normal, c’était il y a deux siècles ». Ce qui est terrible, c’est de se rendre compte que, de Sappho à Colette en passant par Anne-Marie du Boccage ou Georges Sand, les femmes ont bavé pendant des millénaires pour faire reconnaître leur travail et leur talent – et pour le faire reconnaître durablement.

En somme, Mary Shelley est un film biographique classique mais de très bonne facture. Les acteurs sont très convaincants (Elle Fanning et Douglas Booth, dans les rôles de Mary et Percy, suffisent à porter le film, mais les seconds rôles ne sont pas en reste). La reconstitution historique m’a semblé soignée, tout comme les ambiances de couleur et surtout de lumière, tout en clairs-obscurs.

Le film s’achève quelque temps après la parution de Frankenstein. Par rapport aux films précédents consacrés à Mary Shelley, celui-ci semble moins exclusivement centré sur les circonstances de la première rédaction du roman. D’ailleurs, un film ne peut pas parler de tout. Mais tout de même : c’est une nouvelle occasion manquée pour faire redécouvrir au grand public le reste de l’œuvre de Mary Shelley. Car Mary Shelley n’a pas écrit que Frankenstein. On lui doit plusieurs romans dans plusieurs genres, de la science-fiction philosophique (Le Dernier Homme, en 1826, raconte la fin de l’humanité) à l’étude psychologique réaliste (Falkner en 1837) en passant par la fiction autobiographique (Matilda en 1819), mais aussi deux récits de voyages, de nombreuses nouvelles, un conte pour enfants, des articles… Curieuse habitude de la postérité que de réduire bien des auteurs à une toute petite partie de leur œuvre !

Mais n’en demandons pas trop à un film qui, plus encore qu’un livre, doit se plier à de multiples contraintes : Mary Shelley est un film solide, prenant, instructif et plaisant à la fois, qui ne pourra pas manquer de vous donner envie de lire ou de relire Mary Shelley (j’ai justement consacré mon billet suivant à Frankenstein ou le Prométhée moderne), et pourquoi pas aussi Percy Shelley, Byron et Polidori.