[Film] « Kochadaiiyaan », de Soundarya R. Ashwin

1 juin 2014

2014, Kochadaiiyaan

L’Inde dispose d’un cinéma foisonnant, extrêmement varié, mais trop peu connu en France où les films indiens sont encore trop mal diffusés ou peu commentés par les médias, en dehors de quelques exceptions (notamment la fastueuse version de Devdas réalisée par Sanjay Leela Bhansali en 2002, avec les stars Shahrukh Khan et Aishwarya Rai Bachchan dans les rôles principaux). Or depuis une bonne quinzaine d’années, l’Inde s’est aussi dotée d’un cinéma d’animation de plus en plus florissant. D’abord cantonnés au rôle de sous-traitants pour des studios étrangers (le plus souvent américains ou européens), les animateurs indiens ont pris leur autonomie, ouvert leurs propres studios et commencé à réaliser leurs propres films animés, destinés avant tout au public indien et jamais diffusés en France… jusqu’à maintenant.

Pas encore de miracle, cela dit : Kochadaiiyaan est sorti dans très peu de salles (moins d’une dizaine, à ce que j’ai pu trouver), et dans un silence médiatique aussi impeccable que désolant, du moins de la part des grands titres de presse que j’ai pu consulter. Cela dit, cela valait peut-être mieux pour lui : les mauvais journalistes de cinéma ont tendance à méconnaître complètement la richesse extraordinaire des techniques et des styles d’animation et à estimer que tout ce qui n’est pas un film animé en images de synthèse à très gros budget, de préférence américain et avec un style à la Pixar, ne peut être qu’un mauvais film ou une curiosité anachronique (à l’exception des films de Hayao Miyazaki qui sont tous qualifiés de chefs-d’œuvre, mais c’est l’exception qui confirme la règle). C’est naturellement loin d’être le cas et, même si Kochadaiiyaan n’est certes pas un chef-d’œuvre, ce n’est pas une raison pour ne pas en dire quelques mots.

Une nouvelle pierre dans un édifice en plein chantier : l’animation indienne

Aller voir Kochadaiiyaan dans un cinéma français, en 3d relief, c’est avoir un aperçu d’une animation en plein essor dont les artistes et les techniciens accomplissent chaque année des pas de géants, et qui pourrait bien donner naissance dans peu d’années à de grosses productions capables de rivaliser avec Disney ou Dreamworks, voire  des œuvres uniques à la personnalité aussi forte que celle des films d’animation français ou japonais par exemple. Ce ne sont ni les studios, ni les animateurs, ni la technique, ni les idées, ni la personnalité qui manquent, seulement à la rigueur le budget (mais l’Inde, tout comme les États-Unis, possède ses énormes studios – ce qu’on appelle « Bollywood » ou « Kollywood » – capables d’aligner les films à gros budget chaque année) et surtout l’expérience. Passer de la sous-traitance ou bien de la production de publicités, de clips, de courts métrages ou de séries d’animation télévisées à un film au format long métrage, c’est un pas qui n’a rien d’évident et que n’importe quel studio d’animation dans le monde aborde toujours avec appréhension : les exigences de qualité sont sans commune mesure, les enjeux financiers aussi.

Il y a peu de temps, l’Inde en était encore au temps des pionniers. Les studios d’animation existent dans le pays depuis les années 1950 et, depuis une vingtaine d’années, l’arrivée de l’animation par images de synthèse a réclamé de former les animateurs à des techniques entièrement différentes. L’Inde a déjà produit des dessins animés de bonne qualité, comme Ramayana: The Legend of Prince Rama, certes co-produit avec le Japon (co-réalisé par Yugo Sako et Ram Mohan), en 1992, qui offre un aperçu du mariage aussi étonnant que réussi entre l’univers de la mythologie hindoue venu tout droit de l’épopée du Ramayana, un univers visuel nettement indien et un style d’animation très proche des dessins animés japonais. Mais, à ma connaissance, il n’y a pas eu tant que ça de grands dessins animés indiens avant le tournant de l’an 2000.

Kochadaiiyaan est loin d’être le premier dessin animé indien à être animé en images de synthèse. Ce titre ne revient pas non plus à Roadside Romeo, co-produit par Disney en 2008, qui s’en targuait abusivement. Non, il faut chercher bien plutôt autour de l’an 2000 (soit à peine cinq ans après Toy Story de Pixar qui était le premier film d’animation en images de synthèse tout court) pour trouver déjà une production indienne, Pandavas : The Five Warriors, réalisée par Usha Ganesarajah et produite par le studio Pentamedia Graphics (là encore, on est en pleine mythologie : le sujet du film est emprunté au Mahabharata, l’autre grande épopée indienne antique). Kochadaiiyaan n’est pas non plus le premier film indien animé en capture de mouvement, puisque Sindbad : Beyond the Veil of Mists, le précédent film de Pentamedia, sorti également en 2000, avait déjà systématisé cette technique à l’échelle d’un film. Tant les Pandavas que Sindbad recherchaient déjà un rendu réaliste. À visionner des scènes de ces films, on a le sentiment de voir des scènes cinématiques de jeu vidéo de la fin des années 1990 : les décors sont bien faits, les costumes et accessoires bien modélisés et riches en détail, mais l’animation elle-même et le rendu de détails comme les ombres et les effets de lumière ne sont pas encore très élaborés. Comme les effets spéciaux vieillissent vite ! Les spectateurs non avertis auront vite fait de se moquer de ces premiers essais, en oubliant la prouesse technique qu’ils représentaient encore aux États-Unis il y a quinze ans.

Dans l’intervalle, l’industrie de l’animation indienne s’est développée à toute vitesse, portée par des succès comme celui de Hanuman en 2005 (en dessin animé). Toutes sortes de studios se sont créés et les films se sont multipliés, chacun tentant d’avoir sa part du gâteau auprès du public, sans que le succès soit toujours au rendez-vous. Les techniques employées restent aussi bien le dessin animé (comme dans la co-production indo-disneyenne Arjun, the Warrior Prince en 2012, de nouveau inspiré du Mahabharata et qui ne semble malheureusement pas avoir trouvé son public) que les images de synthèse (par exemple Bal Ganesh en 2008, qui raconte la jeunesse du dieu Ganesha dans un style cartoonesque, ou Ramayana : The Epic de Chetan Desai en 2010). Les sujets sont souvent mythologiques, voire franchement religieux (comme dans Dashavatar en 2008), ou bien reprennent sous forme animée les sujets et les conventions des gros films « bollywoodiens » (comme Roadside Romeo déjà cité ou Koochie Koochie Hota Hai en 2011).

Un prince parfait se venge d’un roi secrètement fourbe

Cette longue introduction permet de mieux comprendre l’intérêt de Kochadaiiyaan. À commencer par l’originalité de son sujet : contrairement à ses prédécesseurs qui ne se détachaient pas des sujets mythologiques préexistants, Kochadaiiyaan est un film d’aventure de fantasy situé cette fois dans un univers entièrement fictif, quoique toujours proche de l’atmosphère des grandes épopées indiennes et inspiré davantage par l’Inde médiévale réelle que par les fictions à forte dose de merveilleux : oubliez les elfes, les orques et les magiciens barbus, et sortez plutôt les guerriers à moustache, les princesses en sari, les chars à chevaux et les complots de palais. Précisons aussi que le film s’adresse davantage aux adolescents et aux adultes qu’aux très jeunes enfants (disons que je le classerais dans la catégorie des « 12 ans et plus »).

L’histoire est celle d’un bon film d’aventure rempli de ficelles classiques mais efficaces. Dans un lointain passé, deux royaumes rivaux sont constamment en guerre. Un tout jeune prince, Rana, entreprend, pour des raisons qu’on ignore, un voyage périlleux vers le royaume ennemi. Arrivé à moitié mort dans ledit royaume, sans qu’on connaisse son identité, il y grandit et devient un grand guerrier. Promu au titre de commandant en chef de l’armée royale, il découvre dans les mines secrètes du roi des milliers d’esclaves venus de son royaume natal, qu’il n’a pas oublié. Il obtient de changer ces esclaves en guerriers et de les mener au combat contre leur propre royaume… pour bien évidemment rentrer chez lui avec eux et rejoindre les armées de son royaume natal. Ce premier exploit ne couvre que les quelques premières minutes du film et ouvre une longue série de prouesses. Les enjeux réels du film ne se dévoilent que progressivement, lorsqu’on découvre la haine a priori inexplicable que Rana voue à l’actuel roi de son royaume natal. Pour la comprendre, il faudra un flashback relatant la vie du père de Rana, Kochadaiiyaan, le héros à la crinière de longs cheveux, injustement trahi par le roi.

Le film fait alterner avec une bonne régularité les scènes d’action épiques (un peu sanglantes, donc pas destinés à de très jeunes enfants, quoique sans surdose d’hémoglobine) et les scènes plus calmes de réflexion, de complots ou d’amour. Les rebondissements sur les motivations cachées de Rana et du roi sont bien amenés et confèrent à l’histoire un côté feuilletonnesque pas désagréable. L’ensemble fait parfois penser au Comte de Monte-Christo d’Alexandre Dumas pour la vengeance et les secrets, et au Cid de Corneille pour les exploits guerriers et les dilemmes familiaux, le tout dans un univers qui emprunte tout de même au Mahabharata ses héros surpuissants et moralement irréprochables et ses royaumes rivaux.

Pour un public européen ou américain, le scénario du film rappellera surtout les films d’aventure du milieu du XXe siècle comme ceux mettant en scène Errol Flynn (Les Aventures de Robin des bois, L’Aigle des mers) ou, sous nos latitudes, les films de cape et d’épée façon Scaramouche ou Le Bossu. Comme dans ces films, le héros est présenté comme foncièrement bon (« Loyal Bon », diraient les joueurs de Donjons et Dragons) et lutte contre l’injustice avec un esprit de sacrifice qui n’a d’égal que son sens de la répartie. Rana et Kochadaiiyaan ne sont cependant pas aussi rebelles et insolents que leurs cousins à rapière : ils sont parfaits, trop parfaits, et tombent parfois dans les travers des personnages de ce type, un peu trop lisses, comme Mickey ou Tintin. La critique vaut surtout pour Kochadaiiyaan lui-même, dont on comprend qu’il finisse par taper sur les nerfs de son roi à force d’être un modèle de vertu. Rana, de son côté, offre heureusement un personnage plus nuancé, vengeance secrète oblige. En outre, Kochadaiiyaan contient aussi une part d’humour qui équilibre bien ses éléments de drame, même si le tout devient peut-être un peu trop sérieux dans le dernier tiers du film.

Les héros principaux sont tous des hommes ; la plupart des personnages féminins ont simplement le rôle d’épouses ou de mères, mais la princesse royale est un peu mieux traitée puisqu’elle est aussi douée pour les arts martiaux que pour tomber amoureuse du héros. Si le film ne m’a paru contenir aucun message politique, social ou religieux particulier (les quelques allusions à Shiva sont banales dans le cinéma indien, majoritairement hindou, et se rapportent autant à l’univers des épopées mythologiques qu’aux réalités actuelles du pays), l’une des péripéties secondaires du film consiste en un mariage entre deux personnes de castes différentes encouragé par le héros, sujet qu’on retrouve fréquemment dans le cinéma bollywoodien mais qui n’est pas encore si évident dans la société indienne.

Dans la plus pure tradition bollywoodienne, le film est ponctué par de nombreuses chansons allant de pair avec autant de chorégraphies de la part des héros et de foules de figurants animés. Pour un public non habitué aux films de Bollywood, cela peut paraître un peu surprenant de voir des foules de danseuses, de villageois, de hauts dignitaires royaux ou même de soldats entonner une chanson en dansant au beau milieu d’une scène, mais c’est l’une des conventions les plus classiques de ce cinéma et pour autant qu’on l’accepte, elle ne manque pas de charme.

Reste une question qui m’a taraudé pendant plusieurs scènes : puisque Kochadaiiyaan et son fils sont supposés être des modèles de vertu si parfaits, pourquoi diable ne s’arrangent-ils pas pour faire la paix entre les deux royaumes au lieu de jouer les patriotes belliqueux ? D’accord, la guerre fait partie des conventions de ce genre de film, et il n’y aurait pas vraiment d’aventure si nos deux héros étaient encore plus doués. Mais une autre réponse apparaît à la toute fin, dont l’ultime rebondissement semble clairement fait pour permettre une suite au cas où le film aurait du succès. Pour le coup, c’est de bonne guerre.

Des images réussies, l’animation et la réalisation encore  inégaux

Parlons maintenant des images et de l’animation – c’est là que les Athéniens s’atteignent et que les Pixar se pixélisent. Outre tout ce que j’ai dit sur le contexte propre à l’animation indienne, il faut ajouter que le film se revendique d’un rendu aussi photoréaliste que possible, à l’aide notamment de la technique de la capture de mouvements, et aussi que la production a été menée tambour battant en un temps record d’un an et demi. Une accumulation de paris périlleux.

Si l’on tient compte de ce contexte particulier, surtout par rapport aux précédents films d’animation indiens en images de synthèse, il faut convenir que les progrès sont sensibles. Kochadaiiyaan contient tout ce dont un film d’aventure épique a besoin, et il ne lésine pas dessus : villes et palais ou paysages naturels, armées en marche ou foules chamarrées de courtisans et de danseuses, jardins, tours, prisons, combats à pied, à cheval, en char ou sur mer, duels héroïques et assassins infiltrés, tout y est. Décors, costumes et accessoires impressionnent par leur luxe de détails, qu’il s’agisse des motifs des vêtements, de la texture de cuir des rênes d’un cheval ou de la peau des acteurs et actrices principaux. Bref, il y a des images superbes et le film n’est pas avare en grand spectacle.

L’animation elle-même est plus inégale. Les ombres, les reflets et les effets de lumière sont correctement rendus et l’ensemble garde un niveau de qualité professionnel, mais certaines scènes sont moins réussies que d’autres. Les ombres, parfois, sont un peu rares, et certains plans font penser à des scènes cinématiques de jeux vidéo du début des années 2000. Ça ne pique pas les yeux et ça reste regardable, mais ça n’atteint pas le niveau des grosses productions des pays riches. Le « photoréalisme » revendiqué n’est donc pas toujours au rendez-vous, bien que les éléments les plus importants, notamment les corps et les visages des acteurs principaux, restent particulièrement soignés.

Rien de surprenant là-dedans : je ne vois pas comment cela aurait été possible étant données les contraintes de temps et de budget des animateurs du film. Mais encore une fois, on serait trop sévère de voir dans le film un nanar sur la base de cette simple différence de niveau. À mes yeux, on est plutôt dans la catégorie intermédiaire, celle des films qui maîtrisent déjà bien les techniques numériques mais qui n’ont simplement pas les moyens de mettre des centaines de millions de dollars, d’euros ou de yens dans leurs effets spéciaux. Cela n’a jamais empêché personne de faire de bonnes choses avec des ordinateurs (par exemple, voyez L’Ours montagne d’Esben Toft Jacobsen, film danois sorti en 2011, ou Sam et les monstres de feu de Kompin Kemgumnird, thaïlandais cette fois, sorti en 2012).

Le film trouve ses défauts les plus gênants dans certains détails plus particuliers. Si les scènes de chorégraphies ne sont pas si mal transposées en animation dans l’ensemble, les expressions des personnages et les mouvements des lèvres sont parfois ratés, notamment dans certaines des premières chansons. Dans la première chanson d’amour, surtout, la princesse avait un regard terriblement inexpressif et prenait une allure de Barbie en plastique dans certains plans (mais faut-il blâmer les compétences des animateurs ou le jeu de l’actrice ?). Cela m’a inquiété pour la suite, mais les choses s’amélioraient ensuite, avec des scènes parfois franchement réussies.

Deuxième défaut, qui m’a davantage gêné pendant le film : la vitesse des déplacements de la caméra et la brièveté des plans, notamment dans les scènes d’action. Le film contient de nombreux plans magnifiques, mais trop vite expédiés. Est-ce par peur que des plans plus longs laissent voir les défauts de l’animation (alors que les décors et les costumes peuvent sans problème supporter d’être admirés), ou bien une concession abusive à la mode actuelle des montages frénétiques ? Toujours est-il que certaines scènes m’ont paru y perdre, que ce soient des scènes de combat (le combat contre les hyènes, par exemple) ou des scènes de danse (la danse de Kochadaiiyaan, par ailleurs visuellement et musicalement très réussie).

Dernier défaut : la 3d relief, correcte, mais qui ne supporte pas toujours bien ce montage trop nerveux, d’où quelques effets de relief aberrants dans quelques plans. Cependant, cela ne m’a pas beaucoup gêné, même si je reverrais bien le film en 2d à l’occasion.

Le bilan technique de Kochadaiiyaan reste globalement bon : le travail accompli est impressionnant, les images du film sont belles et riches en détails, les progrès par rapport aux précédentes productions du même type sont indéniables. L’animation indienne s’approche à grande vitesse de la cour des grands. Il est d’autant plus frustrant de voir des plans à l’animation perfectible ou au rendu imparfait. En sortant de la séance, je rêvais à ce que le film pourrait donner dans une version non pas « director’s cut » mais, disons, une version peaufinée qui améliorerait la finition de l’ensemble pour le rendre vraiment magnifique.

Une bande originale réussie

J’ai mentionné plus haut les chansons. Un film de Bollywood ne serait rien sans sa musique. Celle de Kochadaiiyaan est composée par A. R. Rahman, un grand nom de la musique de films en Inde. Et le résultat est incontestablement une réussite. Les chansons sont tour à tour entraînantes ou paisibles, toujours émouvantes. Chose assez rare pour être saluée, les paroles des chansons étaient aussi sous-titrées, ce qui permet de profiter pleinement de la poésie propre aux chansons bollywoodiennes, remplies d’images et de métaphores colorées que personne n’oserait inclure dans un film sous nos latitudes. Oubliez les figures de style parfois pâles ou cliché des dessins animés Disney : les chansons bollywoodiennes sont beaucoup plus dépaysantes, et, quand elles sont réussies, elles forment des poèmes à part entière. Les parties instrumentales ne sont pas négligées et accompagnent efficacement l’action le reste du temps.

Si vous voulez quelques exemples de la bande originale, je vous recommande la chanson « Engae Pogudho Vaanam » qui accompagne la première apparition de Rana et de ses guerriers : épique et entraînante, elle donne le ton pour les aventures qui suivent (le refrain signifie en gros « Là où vole le vent, nous allons »). Vous pouvez l’écouter par exemple sur Youtube. Parmi les chansons sentimentales, voyez la belle « Idhayam » qui exprime les doutes de la princesse Vadhana (là encore, on la trouve sur Youtube). Vous remarquerez vite que le film a été produit en au moins trois langues, chose très courante en Inde où la diversité linguistique est une réalité banale : la version originale du film est en tamoul, mais la bande originale a également été éditée dans des versions en hindi et en télougou.

En somme…

En somme, si Kochadaiiyaan n’a pas encore réussi à éveiller l’intérêt des médias sous nos latitudes, et si ses prouesses d’animation n’atteignent pas encore tout à fait le niveau suffisant pour conquérir un public toujours sévère en cette période de surenchère technique débridée, il reste néanmoins un film très regardable et témoigne des progrès rapides de l’animation indienne en ce début de siècle. Je ne serais pas surpris que, dans quelques années, l’Inde se hisse sans grand effort au rang des grands studios américains, européens ou japonais, et que ses films bénéficient enfin de la large diffusion que mérite le savoir-faire et la créativité de leurs animateurs.

Le film n’aurait pas pu se faire sans la célébrité et les moyens dont jouit en Inde Rajnikanth, dit « superstar », l’acteur principal du film : espérons que Kochadaiiyaan, qui bénéficie de plusieurs sorties à l’étranger, trouvera son public et ne dissuadera pas les producteurs de retenter l’expérience. Pour la réalisatrice, Soundarya R. Ashwin, fille de Rajnikanth, dont c’est le premier film, le pari était dangereux, mais il est relevé avec un résultat honnête, hormis le montage parfois trop frénétique. De quoi suivre avec curiosité les prochains développements de l’animation indienne et les futures réalisations d’Ashwin.

Sur les mêmes sujets

Si vous cherchez un film d’animation du même genre qui soit complètement réussi, je ne peux que vous recommander Ramayana: The Legend of Prince Rama de Yugo Sako et Ram Mohan (1992) dont je parlais plus haut. C’est un dessin animé de bonne qualité, qui rend justice à la fois à l’épopée du Ramayana et aux arts visuels indiens, avec une animation très correcte. Ce petit bijou injustement méconnu n’est malheureusement pas édité en DVD sous nos latitudes : il faudra vous contenter de le regarder en ligne en attendant qu’il soit enfin édité comme il le mérite. Parmi les films plus récents que je n’ai pas encore vus, Arjun, the Warrior Prince (2012) semblait très prometteur, également en 2d, mais avec un style proche des Disney de la période Tarzan ou des premiers dessins animés Dreamworks en 2d (du type Le Prince d’Égypte, La Route d’Eldorado ou Spirit ).

Si vous voulez plus d’informations sur Bollywood et le cinéma indien en général, allez donc faire un tour sur le Bollyblog d’A2, qui est une mine d’informations. A2 est passionnée de cinéma indien, et c’est même elle qui m’a fait découvrir Kochadaiiyaan, ce dont je ne peux que la remercier ! Si vous n’y connaissez rien au cinéma indien, il vous suffira de commencer par la page qu’elle a prévue spécialement pour les néophytes.


[Film] « Snowpiercer, le Transperceneige », de Bong Joon-ho

28 novembre 2013

Snowpiercer, le Transperceneige, Bong Joon-ho, 2013La sortie de l’adaptation au cinéma réalisée par le Coréen Bong Joon-ho (réalisateur de The Host) est l’occasion de redécouvrir ou, en ce qui me concerne, de découvrir, Le Transperceneige, BD française de science-fiction post-apocalyptique assez sombre aux allures d’allégorie politique. Bong Joon-ho donne une adaptation très différente de la BD d’origine, mais qui en respecte les grandes lignes pour mettre l’intrigue au service d’un film d’action intelligent, quoique sombre et entraîné par les conventions du genre à une surenchère de violence.

De la bande dessinée…

Le Transperceneige a été créée en 1982 par  Jacques Lob (au scénario) et  Alexis (au dessin). Malheureusement, Alexis meurt après avoir dessiné dix-sept pages. Le dessinateur Jean-Marc Rochette prend le relai et la BD peut être achevée. Elle rencontre alors un gros succès. Lob meurt en 1990. Mais un deuxième et un troisième tomes paraissent dans les années 1990-2000 avec un autre scénariste,  Benjamin Legrand. Malgré cela, la BD s’acheminait vers l’oubli jusqu’à ce qu’une édition coréenne pirate permette au réalisateur Bong Joon-ho de lire la BD : conquis, il décide d’en réaliser une adaptation libre au cinéma.

Le pitch de la BD en deux mots : le monde a été ravagé par un cataclysme dont on ne connaît pas bien la nature au début ; tout ce qu’on sait, c’est que le monde est devenu une étendue de neige glaciale où l’humanité ne peut plus survivre. Au beau milieu de ces déserts glacés, l’humanité survivante s’est calfeutrée dans les wagons d’un gigantesque train, le Transperceneige, qui roule sans fin au milieu des étendues arides. Dans ce train, les travers de la société humaine transparaissent aussi bien que dans les anciennes villes : les plus riches ont droit aux wagons de première classe en tête du train, tandis que les plus pauvres s’entassent en queue dans des wagons à bestiaux, survivant tant bien que mal dans ces conditions de vie épouvantables. L’histoire commence lorsqu’un misérable loqueteux quitte son wagon de queue pour tenter désespérément de rejoindre des wagons un peu plus habitables.

À ma honte, je dois avouer que je ne connaissais pas du tout cette BD, alors que je pensais être à peu près au courant des grands classiques de la BD de SF des années 1980… L’occasion de combler une lacune, donc ! J’ai pris le parti de lire la BD avant d’aller voir le film, mais je n’ai pu mettre la main que sur le premier tome, qui forme déjà une intrigue complète. C’est de la SF noire solide, le huis clos oppressant dans le train aux allures de fin du monde fonctionne très bien et la seconde lecture d’allégorie politique (voire philosophique) ajoute à l’intérêt de l’ensemble. L’intrigue m’a paru très resserrée, parfois au point de me faire regretter qu’on n’en sache pas plus sur les détails de cet univers, mais il vaut mieux que l’histoire soit passée par-dessus tout, car, de, cette façon, le rythme ne faiblit pas et on ne quitte pas des yeux les grandes lignes de l’intrigue et de l’univers lui-même.

… au film

Venons-en au film. Je l’ai trouvé très bon, dans la catégorie « film d’action intelligemment conçu ». Le scénario contient pas mal de différences de détail et d’innovations par rapport à la BD, mais en conserve le principe général, l’état d’esprit et la réflexion politico-philosophique.

Le scénario va du bon à l’excellent, les deux heures sont densément utilisées, tous les côtés classiques ou prévisibles de l’histoire sont évités ou ingénieusement négociés pour éviter les gros poncifs (autrement dit, même dans les moments les plus attendus, on évite ces fameuses répliques hollywoodiennes creuses qui vous arrachent des soupirs ou des yeux au ciel). Les « méchants » sont tous très réussis, chose très importante dans un film à suspense. Les personnages principaux sont nuancés, ni tout noirs ni tout blancs. Et la dernière partie du film est riche en rebondissements bien trouvés qui maintiennent l’intérêt jusqu’au bout. Un certain nombre de choses à la toute fin sont laissées dans l’incertitude pour le plus grand bien du scénario (1).

L’image, les décors, costumes, lumières etc. sont très soignés même si ça reste un brin esthétisant par endroits. On sent un cinéaste aux commandes. Le montage arrive à générer l’angoisse et à alimenter la tension dramatique sans tomber dans la frénésie, le rythme du film est vraiment travaillé (plus lent et mieux dosé que ce qu’aurait fait un blockbuster attendu). La musique entretient à souhait l’angoisse et la peur, et les acteurs s’en tirent très bien.

Un choix du film qui contribue à rendre son visionnage éprouvant et qu’on pourrait lui reprocher, c’est une certaine surenchère dans la violence par rapport à la BD. C’est vraiment une tuerie, même si heureusement il n’y a pas que de ça. Ce qui fait la différence avec un film d’action bas du front, c’est l’absence de complaisance ou d’esthétisation de la violence la plupart du temps. D’abord parce que, comme les personnages sont bien posés, on a vraiment mal pour eux. Mais aussi parce que le film recourt parfois à l’humour grinçant et au grotesque, au point que j’ai parfois pensé aux sketches les plus noirs des Monty Python (mais c’est sûrement parce que j’ai revu leurs films récemment : en fait, on pourrait plutôt comparer ça à un film comme Brazil). Il y a des scènes extrêmement réussies de ce point de vue, comme celle du pont Ekaterina ou de l’école.
Cela dit, je me demande quand même si on avait besoin de tuer ou d’abîmer autant de personnages en cours de route… même la BD est moins meurtrière que ça. Il y a une part de saturation inutile dans les images de violence, comme dans pas mal de films récents. On pouvait faire aussi peur sans montrer autant de sang et de bouillie. Mais le film a la qualité d’être très loin de se résumer à ça ou de se laisser aller à la facilité de ce point de vue. Cette façon de coller à la tendance générale actuelle dans les films d’action me semble simplement limiter l’ambition du film, qui ne réussit qu’à être un exemple particulièrement bien ficelé de ce qui se fait en ce moment dans ce genre de film, plutôt qu’un film d’auteur complet qui saurait s’affranchir vraiment de ces conventions afin de développer une réflexion et une esthétique pleinement originales.

J’aurais tendance à conseiller de prévoir de voir le film à plusieurs et d’aller se boire un verre ou faire des trucs qui donnent le moral après, quand même. Le film partage la réflexion politico-philosophique de la BD et la rend même encore plus noire, même si elle n’est pas complètement désespérée non plus.

(1) <Quelques révélations sur le film :> La part de bluff et de manipulation dans les révélations de Wilford à Curtis à la fin, ou encore la part d’hallucination dans les combats finaux avec le tueur sadique qui se relève miraculeusement… <Fin des révélations.>

Message initialement publié sur le forum elbakin en octobre 2013, rebricolé ensuite.


D. T. Niane, « Soundjata ou l’épopée mandingue »

8 janvier 2013

Niane-Soundjata-ou-l-epopee-mandingue

Ce billet est une présentation d’un grand classique. Si vous n’y connaissez rien, restez, c’est conçu pour !

Référence : D. T. Niane, Soundiata ou l’épopée mandingue, Paris et Dakar, Présence africaine, 1960, 160 pages. ISBN : 2-7087-0078-2.

Redites-moi comment vous êtes tombé sur ce livre ?

En regardant le dessin animé Kirikou et les Hommes et les Femmes de Michel Ocelot. Dans l’une des histoires qui composent ce dessin animé, une griotte (une femme griot : ce féminin est employé aussi bien par Ocelot que par Niane dans son livre) arrive dans le village de Kirikou et commence à raconter l’histoire d’un grand héros, Soundiata Keita. Mais son récit est interrompu et repris plusieurs fois, tantôt par la griotte et tantôt par Kirikou, ce qui fait qu’en fin de compte, on entend seulement le tout début et la toute fin (et encore, on sait que la toute fin a été modifiée par Kirikou). Or au début du récit, Soundiata est mal en point : c’est un enfant en retard, qui ne parle pas et se traîne encore sur le sol à l’âge où tous les autres enfants parlent et marchent déjà. On voit mal comment il va pouvoir devenir un grand guerrier ! Du coup, j’ai eu envie de trouver un livre racontant l’histoire complète, ou au moins ses grandes lignes. De retour chez moi, en parfait homme moderne du XXIe siècle, j’ai dégainé Wikipédia, et, après une petite recherche, je suis tombé sur la référence de ce livre.

Les cultures africaines, je n’y connais pas grand-chose… Est-ce que ce livre-là est compréhensible pour un non spécialiste ?

Par chance pour moi, oui, car je n’y connaissais pas grand-chose non plus. J’avais entendu parler de l’empire mandingue, un empire africain médiéval, mais ce n’était qu’un nom, et je ne connaissais pas du tout l’épopée de Soundiata. Ce livre a l’avantage d’être petit (format poche), court (160 pages), pas cher (je l’ai trouvé à 6,20 euros) et facile à lire par petites tranches (l’histoire est répartie en courts chapitres), toutes qualités qui ne suffisent certes pas à faire un bon livre, mais peuvent aider les lecteurs à petit budget et/ou qui ont peu de temps à consacrer à la lecture. De plus, même si son contenu est fiable, ce n’est pas une étude savante, avec tout ce que cela pourrait avoir de technique : c’est avant tout le texte d’une variante de l’épopée racontée de vive voix par un griot africain, Mamadou Kouyaté, et que Djibril Tamsir Niane, qui est historien, a recueillie et mise par écrit lorsqu’il a rencontré ce griot à Siguiri, en Guinée. Il y a tout de même régulièrement des notes de bas de page qui offrent pas mal d’informations utiles pour comprendre les noms propres, les allusions à la géographie et au contexte culturel et historique de l’épopée.

La seule difficulté que je puisse voir, ce sont les noms propres et la généalogie qui figurent dans les premiers chapitres, et qui peuvent paraître compliqués au premier abord. Mais il y a les notes, et il n’est pas nécessaire de tout retenir pour bien comprendre l’histoire ensuite : on peut se laisser guider par le récit et retenir seulement les personnages récurrents au fil des chapitres. En somme, il m’a semblé que c’était un bon moyen de découvrir l’épopée de Soundiata, quitte à passer ensuite à des ouvrages plus touffus si on éprouve l’envie d’aller plus loin.

Eh bien, allons-y, alors. Où et quand se passe cette épopée, et qui est ce Soundiata ?

Nous sommes en Afrique de l’Ouest, au XIIIe siècle ap. J.-C. La région se partage en petits royaumes et en empires. L’un de ces royaumes est le Manding, qui a alors pour capitale Niani et n’est lui-même qu’une province de l’empire du Ghana. Le roi du Manding, Maghan Kon Fatta, qui règne principalement sur la tribu des malinkés, est présenté dans l’épopée comme le descendant d’une longue dynastie royale qui a souci de se rattacher notamment au prophète Mohammed (l’influence de l’islam gagne cette région à partir de quelque chose comme le XIe siècle, si j’ai bien compris, mais elle ne coïncide pas avec une conquête politique et coexiste avec l’animisme, la religion principale de cette partie du monde). L’épopée commence vraiment lorsque Maghan Kon Fatta rencontre puis épouse Sogolon Kedjou, dite la Femme-buffle : de leur union, recommandée par une prophétie, naîtra Soundiata.

Au début, le mariage de Maghan Kon Fatta et de Sogolon ne fait pas vraiment l’unanimité au sein de la famille royale : comme toutes les familles royales, celle-ci est divisée par de nombreuses tensions et luttes pour le pouvoir. Sogolon est la deuxième épouse du roi, et la première, Sassouma, voit d’un très mauvais œil l’arrivée de cette rivale susceptible de donner naissance à un héritier qui enlèverait à ses propres enfants toute chance d’accéder au trône. Sassouma fait donc tout pour rendre la vie impossible à Sogolon, chose d’autant plus facile que Sogolon est une femme laide et bossue, et que Soundiata, à sa naissance, semble incapable de se développer normalement. Mais cela ne dure pas : Soundiata accède finalement à l’âge adulte et développe une force peu commune, qui fait de lui un grand guerrier. Des sœurs puis des frères lui naissent et il rencontre par ailleurs plusieurs amis et futurs alliés. Malheureusement, ses rivaux finissent par obtenir son exil et c’est un fils de Sassouma qui monte sur le trône. Soundiata semble ne jamais devoir devenir roi.

À peu près à ce moment, le Manding est en butte aux ambitions de conquête d’un roi cruel, Soumaoro, le roi-sorcier, qui conquiert les royaumes les uns après les autres et exerce une domination tyrannique sur toute la région. C’est contre lui que Soundiata, d’exploit en exploit, va soulever peu à peu toute la région, jusqu’à lui déclarer ouvertement la guerre. Soundiata devient finalement le fondateur de l’empire mandingue, ou empire du Mali, qui, à son apogée, couvre un vaste territoire qui correspond actuellement au sud du Mali, au sud-est de la Mauritanie, à presque tout le Sénégal et à l’est de la Guinée.

Un roi-sorcier… une seconde, je pensais que ce Soundiata et les autres personnages avaient réellement existé…

C’est le cas de la plupart, mais il s’agit bien sûr d’une épopée, donc d’une fiction. En l’occurrence, l’épopée de Soundiata ajoute une part de merveilleux à une base historique. Il ne faut jamais oublier que nous sommes dans le domaine de la légende, quelque part entre l’Iliade et la Chanson de Roland, s’il faut trouver des équivalents grosso modo. On peut aussi penser à Alexandre le Grand, le conquérant antique, auquel Soundiata est souvent comparé : Alexandre le Grand est un personnage historique, mais au fil du temps s’est formé un « roman d’Alexandre » qui lui prête toutes sortes d’aventures plus ou moins véridiques ou extraordinaires. L’épopée de Soundiata contient de nombreux éléments merveilleux : la magie, notamment, y est très présente. C’est ce qui rend sa lecture si surprenante. Les circonstances de la naissance et de la mort de Soundiata, son enfance, ses exploits, ne se soucient pas toujours de vraisemblance mais forment un ensemble cohérent. Et certains passages sont vraiment marquants, l’apparition de Soumaoro ou les batailles qui l’opposent à Soundiata par exemple…

Est-ce que le style est beau ? Est-il compliqué ?

Niane écrit dans un style qui tente visiblement de reproduire tout ce que la parole du griot a de proprement oral. Cela se voit par exemple dans la syntaxe des phrases, parfois dans le rythme, et cela donne beaucoup de vivacité à la narration. En dehors de l’emploi de termes propres aux sociétés africaines où évolue Soundiata (des noms d’habits, d’instruments de musique, de coutumes, etc., généralement expliqués dans les notes), le vocabulaire employé n’est pas particulièrement recherché. Quant aux procédés de style, ils sont discrets et la langue en elle-même est peu imagée : il s’agit de laisser la part belle à l’intrigue. C’est un style qui donne une impression de facilité et de simplicité sans doute trompeuse, parce que malgré ce sentiment d’un style « neutre » ou « discret », les personnages sont posés, un univers se dessine où l’on plonge rapidement, il y a une atmosphère, des réflexions morales ou politiques ici et là, etc. Le style neutre n’existe pas…

Ce genre d’histoire, ça n’a pas un peu vieilli ?

À certains égards, si, bien sûr, comme toutes les épopées de ce genre à la gloire d’un conquérant (mais le Soundiata légendaire est si environné de merveilleux qu’il se détache assez nettement de ce qu’a pu être le Soundiata historique). C’est aussi un univers guerrier et dominé par les hommes, même s’il y a plusieurs personnages féminins marquants. Et la morale défendue a un côté très conservateur par moments. Mais, là encore, ce n’est ni meilleur ni pire que d’autres grands classiques plus connus en Europe de l’Ouest et datant d’à peu près la même période. Tous ces textes doivent évidemment être replacés dans leur contexte culturel et historique d’origine si on veut les comprendre en profondeur. Mais encore une fois cela n’empêche pas de les lire d’abord simplement pour le plaisir, parce que ce sont de beaux récits.

Et ce qui est très intéressant aussi, c’est de voir la façon dont cette épopée, qui est déjà étonnante à lire si on la lit simplement comme une légende, brasse toutes sortes de références à la géographie et aux peuples d’Afrique de l’Ouest. C’est une plongée dans l’histoire de cette partie du monde, mais en plus agréable qu’un manuel d’histoire. Une fois qu’on a lu ça, on peut s’intéresser aux autres versions de l’épopée, mais aussi à l’histoire de ce coin du monde.

Et pour aller plus loin, qu’est-ce qui existe ?

Je n’ai pas encore lu autre chose, mais j’ai pu feuilleter deux ou trois autres livres sur le sujet.

Une chose qui peut être un peu frustrante à la fin de la lecture, quand on a bien aimé cette épopée, c’est que cette version reste courte et finalement assez rapide : cela donne l’impression qu’une épopée aussi grandiose mérite quelque chose de plus ample que ce tout petit livre. J’ai donc cherché une version plus ample, et qui serait accompagnée de davantage de commentaires. Pour le moment, j’ai trouvé un ouvrage plus touffu : La Grande Geste du Mali, par Youssouf Tata Cissé et Wâ Kamissoko, paru chez Karthala en deux volumes en 2007 et 2009 (le premier volume s’intitule Des origines à la fondation de l’Empire et le second Soundjata, la gloire du Mali). Comme l’ouvrage de D. T. Niane, celui-ci est le résultat d’une enquête menée par un chercheur, Youssouf Tata Cissé, auprès d’un griot, Wâ Kamissoko. Il y a à la fois une version plus longue et plus détaillée de l’épopée et toutes sortes d’analyses historiques sur l’empire du Mali, les traditions des griots, etc. (EDIT le 25/08/2013 : Je l’ai lu, le lien mène vers le billet à son sujet.)

Si au contraire vous cherchez une version encore plus accessible, allez voir du côté des livres pour la jeunesse : je n’en ai eu qu’un en mains, mais une recherche rapide montre qu’il en existe plusieurs (certains illustrés) qui relatent les aventures de Soundiata. EDIT le 22/05/2014 : Il y a par exemple Soundiata, l’enfant-lion de Lilyan Kesteloot, illustré par Joëlle Jolivet (Casterman, 1999). Il y a aussi, en grand format, L’épopée de Soundiata Keïta de Dialiba Konaté et Martine Laffont (Seuil, 2002), qui accomplit un travail important pour représenter en images l’univers de Soundiata d’une façon fidèle aux traditions ouest-africaines.

Vous pouvez aussi vouloir passer à des ouvrages historiques pour faire la part entre la réalité et la fiction dans l’épopée. Je connais l’existence d’une monumentale Histoire générale de l’Afrique réalisée collectivement avec le soutien de l’UNESCO, mais c’est un peu gros pour commencer… et je n’ai pas (encore) de référence de bon manuel d’histoire sur le sujet. En attendant, un livre comme La Grande Geste du Mali mentionné ci-dessus contient déjà quelques analyses historiques sur les épisodes de l’épopée.

C’est aussi à Soundiata que l’on attribue la réalisation d’un texte juridique majeur de la région : la charte du Manden (ou Mandé), qui, dans la version de l’épopée dont je parle ici, aurait été conçue lors d’une importante assemblée réunissant Soundiata et ses nouveaux vassaux à Kurukan Fuga. Cette charte, qui contient des dispositions politiques et juridiques, énonce notamment des droits fondamentaux des hommes et des femmes, et elle paraît former toujours un enjeu important dans la vie politique africaine actuelle. Sur ce document, j’ai trouvé par exemple La Charte de Kurukan Fuga. Aux sources d’une pensée politique en Afrique, ouvrage collectif publié en 2008 chez L’Harmattan par le Centre d’études linguistiques et historiques par la tradition orale (CELHTO). Mais il semble destiné à un public déjà bien informé sur Soundiata. (EDIT le 02/01/2013 : Je l’ai lu, le lien mène vers le billet à son sujet.)

Un mot pour conclure ?

L’épopée de Soundiata est un grand classique de la littérature mondiale, et je regrette de ne pas en avoir entendu parler plus tôt. C’est un récit ample, étonnant, plein de souffle, qui pourrait facilement donner lieu à toutes sortes d’adaptations à l’écrit et à l’écran ; et c’est aussi un récit fondateur, un de ces ensembles légendaires qui forment les piliers de plusieurs cultures dans tout un coin du monde. Le livre de D. T. Niane m’a paru une bonne porte d’entrée vers ce sujet, mais il en existe certainement d’autres versions. L’essentiel est de trouver celle qui vous convient et d’aller y mettre le nez : vous n’y perdrez pas votre temps.

(Ce n’est pas une interview, mais un billet écrit sous la forme d’un dialogue, histoire de varier un peu.)


[Film] « Akira », de Katsuhiro Otomo

26 décembre 2012

Akira-DVD

J’avais lu, il y a quelques mois, le manga Akira. Il se trouve que je suis tombé, il y a quelques semaines, sur le DVD du film d’animation japonais réalisé par l’auteur du manga lui-même, Katsuhiro Otomo. Le film d’animation est tout aussi réputé que le manga auprès des amateurs de culture japonaise et des amateurs de science-fiction en général : je me suis donc jeté sur le DVD afin de voir enfin ce fameux film. Je vous renvoie au billet que j’avais consacré ici au manga pour la présentation de l’intrigue et mes impressions du moment, et je vais dire à présent un mot de l’adaptation.

Histoire de donner le ton tout de suite : elle m’a paru excellente, voire meilleure que le manga lui-même. Mais détaillons un peu.

Un film soigné

D’abord, en tant que film d’animation japonais, Akira est d’une grande qualité, tant du point de vue des graphismes, somptueusement détaillés, que de l’animation elle-même, très fluide et à des années-lumières des productions bon marché. De fait, le projet disposait d’un budget énorme pour l’époque, et il n’a visiblement pas été dépensé en vain. Ajoutons tout de suite que ces décors et les apparences des personnages sont très fidèles à ce qu’ils étaient dans le manga, avec un niveau de détail impressionnant qui permet aux scènes du film de reproduire les riches paysages urbains des pages de la BD.

La musique est une autre grande qualité de ce film, et l’un de ses principaux apports à l’univers créé par le manga : elle vaut qu’on s’y attarde un peu. Composée par le collectif musical Geinoh Yamashirogumi, elle ne peut que frapper par le jeu complexe d’écarts et de correspondances qu’elle instaure avec les images : en témoigne, dès les premières minutes, le parti pris d’un arrière-plan musical faussement discret, tout en énergie retenue, pour accompagner la scène de poursuite en moto très violente qui aboutit à l’accident de Tetsuo. Surtout, là où on aurait droit d’ordinaire à une simple musique orchestrale ou électronique, la BO d’Akira mêle savamment aux instruments classiques d’autres sonorités issues des musiques traditionnelles japonaise et balinaise : pour un spectateur français comme moi, qui ne connais la musique traditionnelle japonaise que par ce qu’on en entend dans quelques films de Kurosawa, le résultat donne l’impression de tirer certaines scènes vers le théâtre (j’emploie de multiples nuances parce que je ne connais pratiquement rien au théâtre japonais en dehors de cet emploi de la musique), ce qui renforce la stylisation de l’ensemble et donne à certaines des scènes les plus apocalyptiques de l’intrigue une dimension encore plus terrifiante, mais d’une nature différente, qui l’écarte du pur film d’action ou d’horreur pour l’orienter vers la tragédie.

Ce mariage, qui peut paraître improbable, ne manque pas de surprendre et peut déplaire. À mes yeux, il fonctionne très bien, et correspond à merveille à l’atmosphère particulière de l’univers du manga, qui, un peu comme les deux films Ghost in the Shell, mélange des scènes d’action débridées et un questionnement philosophico-mystique. (Ces quelques éléments montrent qu’il serait passionnant de replacer Akira dans le contexte de la culture japonaise, mais ça a sûrement déjà été fait depuis longtemps et je laisse ce soin à des gens mieux informés que moi…)

Une adaptation habile…

Qu’en est-il maintenant de l’adaptation du manga ? Il faut savoir d’abord que le film a été mis en projet bien avant la fin de la parution du manga, et à un moment où Katsuhiro Otomo lui-même n’avait pas encore conçu la fin de son intrigue. À lire la Wikipédia anglophone, il semble même que ce soit le projet de film qui ait aidé Otomo à concevoir enfin une fin pour son histoire. Le film est sorti en 1988, tandis que le manga n’a été achevé qu’en 1990 : cela veut dire que les lecteurs et admirateurs du manga ont eu d’abord droit à la fin de l’histoire dans le film avant de la lire dans le manga. Mais, je peux le dire sans dévoiler grand-chose, la fin du film et celle du manga sont nettement différentes, et justifient à elles seules d’aller lire ou voir les deux œuvres. C’est là la différence la plus décisive entre leurs deux intrigues. Mais bien entendu, le film, même s’il dure deux bonnes heures, a dû concentrer les multiples péripéties du manga dans un format très restreint.

Or, à ce jeu-là, il m’a semblé que le film s’en sortait étonnamment bien, avec un résultat dont le degré d’achèvement dépasse même celui du manga. Comme je l’avais dit dans mon billet sur le manga, l’œuvre originale souffrait un peu de la multiplicité de ses péripéties et de ses sous-intrigues, qui m’avaient laissé une impression d’action gratuite (voire de violence gratuite, même si l’humour évite à l’ensemble de tomber complètement dans le glauque). Or le scénario du film se concentre sur l’essentiel, et, ce faisant, corrige ce défaut : il ramasse l’intrigue en un temps plus court, évacue les péripéties accessoires, supprime certains personnages et en modifie d’autres. Les lecteurs du manga s’attristeront peut-être du rôle largement restreint de lady Miyako (qui apparaît à peine) ou de l’absence complète de Chiyoko. Mais cette concentration de l’intrigue autour de personnages moins nombreux permet au film de les approfondir suffisamment malgré la plus grande brièveté de l’intrigue, ce qui n’était pas gagné.

Si Kaneda garde un côté « jeune premier » assez prévisible et a surtout des allures de personnage-prétexte relativement plat (à mon avis), ses relations avec Kei et Tetsuo gardent la complexité qu’elles ont dans le manga, et les deux autres piliers de l’intrigue que sont Tetsuo et le colonel Shikishima, personnages particulièrement approfondis, tiennent toutes leurs promesses, ce qui permet au scénario d’éviter tout manichéisme. Le personnage tourmenté qu’est Tetsuo est aussi grandiose que dans le manga, tandis que le colonel m’a paru gagner encore en profondeur.

J’ai apprécié aussi les apparitions régulières d’un scientifique collaborateur du colonel, parfait dans le rôle du savant inconscient prêt à ouvrir la boîte de Pandore, quitte à provoquer une nouvelle apocalypse. Naturellement, derrière l’enjeu terrifiant des pouvoirs d’Akira et de Tetsuo, il y a une réflexion sur l’arme nucléaire, mais aussi plus généralement sur les notions de savoir et de progrès. C’était l’une des autres grandes qualités du manga, et j’ai été très heureux de voir que le film non seulement la conserve, mais lui confère plus de puissance en mettant davantage en avant les trois mutants qui tentent de contenir Tetsuo ; ce sont eux qui se chargent de livrer aux spectateurs les quelques éléments qui permettent d’entrevoir la vérité au sujet de l’origine des pouvoirs paranormaux (dans le manga, c’était lady Miyako qui exposait ces éléments à Kei). Si le savant représente une approche purement scientifique de ces pouvoirs aberrants et terribles, les mutants, de leur côté, en incarnent l’approche mystique, ce qui pose le problème dans des termes différents, ceux de la frontière entre la condition humaine et quelque chose qui s’apparente soit à un don de Dieu ou des dieux, soit à une possibilité pour les humains d’accéder eux-mêmes à une puissance quasi divine.

… dotée d’une fin mieux ficelée

<Révélations sur la fin du manga.> J’avais reproché à la fin du manga son caractère abrupt et insatisfaisant. Si vous vous rappelez du détail, on y voit Tetsuo disparaître, comme absorbé par Akira après le réveil de ce dernier, mais on assiste surtout, à la toute fin, à la fondation d’un empire d’Akira au service duquel se mettent Kaneda, Kei, Chiyoko et les autres, ce qui me paraissait plus qu’étrange dans la mesure où ils ont à peu près toutes les raisons de haïr Akira à la fin du manga. Cette fin avait en plus un côté « jeune empire totalitaire en devenir » qui m’avait laissé mal à l’aise : pour un lecteur mal disposé et un peu hâtif, elle n’aurait pas de mal à avoir l’air de véhiculer une idéologie douteuse (culte de la personnalité d’un chef tout-puissant + société militarisée + instrumentalisation de la jeunesse + promesse d’un homme nouveau + velléités de conquête du monde + armes de destruction massive = hum hum), mais je ne pense pas que ce soit le cas, car je doute qu’Otomo ait conçu Akira ou Kaneda comme des modèles à prendre au premier degré : l’histoire est bien plutôt à prendre avec le même recul que les univers de science-fiction sombres riches en complots politiques et en figures de (vrais-faux) prophètes, du type Warhammer 40 000 ou Dune (ce dernier cycle développant lui aussi une réflexion sur le concept de messie, au fond pas si éloignée d’Akira, mais à une autre échelle). Il m’avait semblé, en tout cas, que cette fin du manga témoignait surtout des difficultés de l’auteur à boucler une intrigue foisonnante et ouvrant sur toutes sortes de développements possibles. C’était une fin ouverte, mais un peu trop ouverte à mon goût, car on avait vraiment l’impression que les personnages étaient laissés en plan. Or la fin du film est complètement différente et a l’avantage d’être plus « fermée », même si elle est également très riche en implications.

<Révélations sur la fin du film.> Dans la fin du film, on assiste, comme dans le manga, à la fin spectaculaire de ce qu’est devenu Tetsuo. Mais le moment du réveil d’Akira est différent et habilement réparti en deux temps. Lorsque Tetsuo ouvre le sarcophage qui est supposé contenir Akira, on s’attend à en voir sortir, comme dans le manga, Akira vivant. Or il n’en est rien : Akira a été tué lors de la première destruction de Tokyo, et le sarcophage ne contient que les restes de son corps soigneusement dispersés dans plusieurs récipients et conservés à une température de froid cosmique, pour éviter toute tentative de reconstitution. Après ce premier faux réveil déceptif, on assiste, dans la scène finale, à la reconstitution et à la résurrection d’Akira grâce aux efforts conjugués des mutants, et le film s’achève avec la disparition de Tetsuo *et* d’Akira, le second emmenant le premier vers… on ne sait pas très bien quoi : l’espace, une autre dimension, ou les deux. Le final laisse entrevoir la possibilité pour toute l’humanité d’accéder à une maîtrise un peu plus sereine des pouvoirs dont Tetsuo avait montré le déchaînement incontrôlé et terrifiant. Dans le film, Akira n’a donc pas vraiment d’ambitions politiques et ne manipule pas Tetsuo : il reste une figure beaucoup plus mystérieuse, quasi divine. Et surtout, les personnages survivants, débarrassés de ces monstres destructeurs, peuvent reprendre une vie à peu près normale et entamer la (énième) reconstruction de Tokyo : malgré le caractère ouvert à long terme de l’intrigue via toutes ces implications l’avenir de l’humanité, l’intrigue immédiate est bel et bien close. </Fin des révélations>

Un mot sur le DVD

J’ai vu ce film dans l’édition DVD sortie en 2011, qui a l’air d’avoir été bien faite : elle a eu recours à l’équipe du doublage français d’origine afin de corriger quelques défauts de ce premier doublage. Le DVD inclut aussi l’ancien doublage. De toute façon, j’ai regardé le film en VO sous-titrée, mais cela reste bon à savoir si ces deux versions de la VF vous intéressent.

Conclusion

Je ne peux donc que recommander vivement la découverte de ce film d’animation, non seulement aux lecteurs du manga (même voire surtout s’ils lui ont trouvé des longueurs) mais aussi à ceux qui ne l’ont pas vu, les deux œuvres fonctionnant de manière autonome. Akira est un classique que tout amateur de science-fiction découvrira avec profit, pour peu qu’on sache apprécier la SF sombre et les univers post-apocalyptiques. Son originalité tient à la part de fantastique, voire d’horreur, qu’il intègre harmonieusement à une intrigue de science-fiction, mais aussi à ce mélange improbable entre le film d’action et la réflexion philosophico-mystique (qui se développe encore dans les années suivantes avec Ghost in the Shell de Masamune Shirow et son adaptation en film d’animation par Mamoru Oshii).


« Le Livre des héros. Légendes sur les Nartes » (textes ossètes édités par Georges Dumézil)

20 octobre 2012

Référence : Le Livre des héros. Légendes sur les Nartes. Traduit de l’ossète avec une introduction et des notes par Georges Dumézil, Gallimard Unesco, 1965. (Ce livre a été réédité en 2011 dans la collection Gallimard « Connaissance de l’Orient ».)

 Voici un petit recueil qui ne paye pas de mine, mais qui en est une. Pour commencer, il ne faut surtout pas le juger à sa couverture. Blanc cassé avec une illustration dans le quart supérieur droit entourée par un gros cadre noir pas subtil. Une co-édition Gallimard-Unesco. Il faudrait aussi tester à quoi pensent les lecteurs quand ils lisent « Unesco » : ce nom n’est-il pas trop submergé sous les clichés, enfants miséreux, guerres, épidémies, toutes sortes de gens et de choses en danger qu’il faut préserver ? Comme toujours dans ces cas-là, n’éveille-t-il pas des sentiments ambigus de compassion et de rejet, quelque chose qui donne envie de s’en aller en se disant « Non, désolé, je n’ai pas de monnaie sur moi » ? Eh bien, si le nom d’Unesco a pour vous ces connotations, oubliez-les, ça n’a rien à voir : il s’agit ici de diffuser les patrimoines culturels, ou, en d’autres termes, de permettre à un large public de découvrir les petites merveilles des cultures du monde entier.

Mais pour finir de parler d’argent, ce petit livre a l’avantage du prix : je l’ai trouvé, neuf, en librairie, à moins de six euros. Pour un moyen format de 260 pages, ce n’est pas mal du tout, surtout quand on sait à quel point ce genre de textes peu édités est souvent grevé par les prix élevés que doivent pratiquer les petits éditeurs pour rentabiliser leurs tirages restreints et payer les auteurs (on s’en sort rarement à moins d’une dizaine d’euros). La réédition en « Connaissance de l’Orient » est peut-être plus chère, mais je ne l’ai jamais eue sous la main et on trouve encore l’autre sans problème. Bref, c’est une bonne affaire, et, si vous aimez les mythes et les légendes, vous aurez probablement filé vous le procurer avant d’avoir terminé de lire cette page.

Un voyage dans le Caucase

Mais de quelles légendes s’agit-il ? Des aventures des Nartes, des héros connus de plusieurs peuples du Caucase, à l’est de la mer Noire, quelque part entre l’actuelle Russie (au nord), la Géorgie (au sud-ouest), l’Azerbaïdjan (au sud-est), et plus au sud encore, la Turquie et l’Iran : bref, un point de rencontre entre l’Europe, l’Asie et le Proche-Orient, qui a de quoi dérouter les amateurs de classements bien tranchés. Et c’est tout l’intérêt des cultures de ce coin du monde, à en juger par ce qu’on en découvre dans ce livre : dans les héros guerriers ou rusés, les divinités et les exploits mis en scène ici, on ne peut pas manquer de reconnaître un air de mythologie grecque ou romaine par endroits, mais aussi d’y respirer quelque chose qui fait plutôt penser au folklore russe, avec un zeste d’orthodoxie ou de christianisme populaire à moitié païen… voire une touche de contes des Mille et unes nuits. L’introduction, quant à elle, rappelle volontiers le lien entre les peuples de cette partie du Caucase et le peuple antique des Scythes longuement évoqué par l’historien grec Hérodote. Mais le résultat est un mélange unique, surtout par la forme et le style des récits rassemblés ici.

Les textes présentés dans ce recueil sont traduits de l’ossète, et c’est donc principalement des Ossètes qu’il est question, soit une partie seulement des variantes de ces légendes. Le tout a été recueilli par les savants russes et européens et n’a vraiment commencé à être étudié qu’à partir des années 1950 environ. Les légendes elles-mêmes datent du tournant des XIXe-XXe siècles (mais brassent visiblement des éléments plus anciens).

Les Ossètes et leur culture ne font pas exactement partie des ensembles légendaires les mieux connus du grand public : de fait, je n’en connaissais rien en ouvrant ce livre… heureusement présenté par Georges Dumézil, l’un des grands noms de la mythologie comparée. L’introduction du livre présente en moins de dix pages les Ossètes, leur histoire, leur société, leur panthéon, leurs héros et les principaux protagonistes des légendes qui suivent. Cette courte présentation est indispensable à la bonne compréhension des textes ; très claire, elle n’a pour défaut que sa fonte, de petits caractères en italique capables de décourager les meilleurs yeux. Le péril vaut la peine d’être affronté : le reste est heureusement bien plus lisible et la présentation des textes globalement aérée.

On peut alors se plonger dans les légendes, de taille variable mais prenant souvent moins d’une dizaine de pages, organisées en grands cycles selon les héros qu’elles mettent en scène. Rien de plus simple, donc, que d’adapter la vitesse de lecture à l’humeur du moment, en lisant une légende par ci ou par là ou en dévorant tout ce qui concerne un héros. Un appareil restreint de notes et de références, à la fin de chaque légende, vient éclairer les allusions culturelles et fournir quelques éléments d’explication, en signalant les autres variantes existantes.

L’univers des Nartes

En quoi consistent ces légendes ? En quelques mots, il s’agit de la vie des Nartes, les ancêtres héroïques que se prêtent les Ossètes et plusieurs autres peuples du Caucase. Ils vivent dans un village, répartis en grandes familles dans lesquelles Georges Dumézil reconnaît volontiers les « trois fonctions » qu’il a distinguées dans les mythologies de langues indo-européennes. Il faut dire que cela ne marche pas trop mal : la famille des Æhsærtæggatæ (les « fils d’Æhsærtæg ») compte les meilleurs guerriers, celle des Alægatæ les hommes les plus sages et celle des Boratæ de riches éleveurs (elles représenteraient donc respectivement une fonction guerrière, une fonction sacrée et une fonction de prospérité économique – mais je n’ai pas l’intention d’approfondir ici ces problèmes d’études mythologiques).

Les trois familles s’unissent le plus souvent pour partir en expédition, mais les héros guerriers nartes sont tous des Æhsærtæggatæ. Les grands héros guerriers comme Soslan ou Batradz ont d’ailleurs la particularité de se faire chauffer dans un feu de forge dont ils ressortent avec un corps en métal (preuve que les super-héros américains n’ont vraiment rien inventé).

Les légendes regroupées dans le livre se répartissent en six grands ensembles : le premier est consacré à aux premières générations de la famille des Æhsærtæggatæ ; le deuxième à l’un de ces héros, Uryzmæg, à ses noces et à ses aventures communes avec sa sœur Satana ; le troisième, l’un des plus amples, détaille les exploits de Soslan, fils de Satana, héros à la bravoure peu commune ; le quatrième s’intéresse à Syrdon, un Narte déplaisant aux intentions ambiguës, prompt à faire du mal aux autres (par ses ruses qui ratent la moitié du temps, il fait penser à Loki dans la mythologie scandinave : c’est une figure de trickster) ; le cinquième a pour champion Batradz fils de Hæmyts, l’autre grand héros guerrier des Nartes avec Soslan ; enfin, le dernier ensemble regroupe quelques légendes isolées, dont la dernière relate la disparition des Nartes.

Outre les Nartes eux-mêmes, d’autres personnages interviennent souvent dans ces récits : on y croise pêle-mêle beaucoup de géants énormes, divers esprits et génies, Safa l’esprit de la chaîne du foyer, Kurdalægon le dieu forgeron, plusieurs esprits des animaux ou des puissances naturelles comme Donbettyr l’esprit des eaux, mais aussi Dieu, et toutes sortes d’animaux (chevaux, moutons, loups, corneilles, aigles, etc.) souvent doués de parole ou extraordinaires à un titre ou à un autre.

N’allez donc pas imaginer, sous prétexte qu’il est question de héros guerriers, que ces légendes seraient de simples énumérations de batailles vaguement ennuyeuses : elles tiennent bien plus du conte par leur atmosphère, où le surnaturel est omniprésent et où le récit est, disons non pas incohérent, mais montre une conception de la cohérence qui renvoie davantage aux mythes antiques qu’à l’impeccable vraisemblance que réclament les lecteurs des époques plus récentes. Il faut ajouter à cela le style de ces récits : là encore très proche des contes, il ne s’embarrasse pas de descriptions détaillées ou de longs portraits psychologiques, mais fait s’enchaîner les événements avec une rapidité qui tient du lapidaire. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il n’y a aucun effet de style, bien au contraire : les dialogues farouches et parfois les remarques du narrateur qui ponctuent les récits achèvent rendre prenants des intrigues déjà pleines de merveilleux et parfois adroitement ficelées.

Quant au détail de ces péripéties, comment vous en donner une idée sinon en les rapprochant d’autres légendes plus connues ? Si vous connaissez un peu la mythologie grecque, il faudrait peut-être les rapprocher de figures comme Achille, Diomède, Ajax ou Héraclès/Hercule, avec tout ce que ces héros peuvent avoir d’ambivalent, à la fois bienfaiteurs de leur communauté et brutes sanguinaires en puissance. Si vous connaissez un peu la mythologie nordique, vous ne serez pas dépaysés chez les Nartes, tout aussi prompts à se lancer des défis virils absurdes et suicidaires que les guerriers des sagas ; Thor serait bien à sa place dans cet univers (de même que Loki, comme je l’ai dit plus haut à propos de Syrdon). Si vous aimez plutôt les légendes arthuriennes, imaginez Soslan comme une sorte de Lancelot bouillant, tandis que Batradz, par sa vertu, a quelque chose d’un Galaad (en un peu moins parfait). Et si vous lisez beaucoup de fantasy, sachez que les aventures de Conan le barbare tiennent du cours de diplomatie barbant à côté de ce qu’accomplissent les héros nartes. Si après cela vous n’avez toujours pas envie d’aller voir ces légendes, c’est qu’il n’y a vraiment pas moyen de vous plaire.

Dans le même domaine…

Dans le domaine des mythes et légendes du Caucase, je n’avais jusqu’à présent lu qu’un seul livre, un ouvrage savant de mythologie comparée, mais il est si bien fait que je ne résiste pas à l’envie de vous en parler un peu : il s’agit de Prométhée ou le Caucase de Georges Charachidzé, paru chez Flammarion en 1986. Charachidzé commence par présenter les nombreuses traditions qui existent dans le Caucase à propos du héros guerrier Amiran, ou Amirani, qui accomplit de nombreux exploits (notamment contre des démons) mais finit puni par les dieux et enchaîné à une colonne sur les flancs du mont Caucase. Ce héros est connu par plusieurs peuples de la région, les Géorgiens, les Tcherkesses, les Abkhazes, les Arméniens et d’autres encore, mais Charachidzé a l’avantage de maîtriser plus d’une dizaine des langues de cette région (excusez du peu) et d’écrire en français. Il s’intéresse aux rapports entre l’Amirani caucasien et une figure bien connue de la mythologie grecque, Prométhée, qui finit lui aussi enchaîné au Caucase. Dans ce travail de comparaison entre deux ensembles culturels, Charachidzé, après cette présentation des aventures d’Amirani dans leurs principales variantes,  adopte une approche structuraliste inspiré à la fois par les travaux de Dumézil et par ceux de Claude Lévi-Strauss. Très attentif à expliquer autant les différences entre ces traditions que leurs ressemblances, il avance chapitre après chapitre avec, à ce qu’il m’a semblé, beaucoup de prudence et de rigueur.

Certes, c’est une étude savante, et un simple amateur de légendes n’aura pas nécessairement l’envie ou la patience de suivre l’enquête dans ses moindres détails, mais, si vous avez envie de vous informer sur Amirani, ce livre peut être un bon point de départ. Et si les ouvrages d’études mythologiques vous intéressent (par exemple si vous avez déjà un peu fréquenté ceux de Dumézil ou de Lévi-Strauss), vous pouvez espérer une lecture passionnante.

C’est tout ce que je connais pour le moment sur les cultures de ce coin du monde. Je suis certain qu’il doit bien exister quelque part des livres, des films, des BD et plus généralement des fictions récenets qui s’inspirent des légendes des Nartes, mais je n’en ai pas encore trouvé.

Un extrait : la pelisse de Soslan

Je termine cette présentation par un extrait qui, quoique assez macabre et ne montrant pas Soslan sous son meilleur jour, donne une assez bonne idée de l’univers de ces légendes ossètes et du genre de rebondissements qui s’y produisent couramment.

« La pelisse de Soslan

Soslan voulait se distinguer en tout parmi les Nartes. L’idée lui vint donc de se faire une pelisse avec des peaux humaines : peaux de crânes et peaux de lèvres supérieures, avec les moustaches. Il ne parla de la chose à personne, mais se mit à tuer des hommes et, leur écorchant le crâne et la lèvre supérieure, réunit ce qu’il fallait pour la pelisse. Il réfléchit : qui pouvait, avec cette matière, lui coudre une pelisse sans défaut ?

Il y avait quelque part trois jeunes filles : c’est à elles que Soslan porta ses peaux. Quand elles les regardèrent, elles reconnurent chacune la tête d’un oncle, d’un frère, et furent dans un grand embarras. Mais que pouvaient-elles dire ? Elles promirent de tailler la pelisse pour le lendemain, et Soslan rentra chez lui.

Au plus fort de leur désolation, apparut le fléau des Nartes, le rusé Syrdon.

– Pourquoi êtes-vous tristes ? leur demanda-t-il.

– Comment ne serions-nous pas tristes ? Soslan nous a apporté des peaux humaines, peaux de crânes et peaux de lèvres, pour que nous lui cousions une pelisse. Or ce sont les peaux de nos oncles, de nos frères…

– Taillez-lui sa pelisse, leur dit Syrdon, et cousez-la, seulement laissez un vide par-devant. Quand il viendra, mettez-la sur lui et dites-lui : « Ta pelisse va bien, mais il lui manque de quoi faire les revers. Si tu nous apportes la peau du crâne d’Eltagan, le fils de Kutsykk – on dit qu’elle est en or, – nous pourrons l’achever. Mais il faut cette peau-là : aucune autre ne ferait l’affaire.

Les jeunes filles suivirent les instructions de Syrdon, et Soslan s’en fut chercher Eltagan, le fils de Kutsykk. Arrivé devant sa porte, il cria :

– Eltagan, fils de Kutsykk, es-tu là ?

Quand Eltagan l’entendit, il dit :

– Cette voix est celle de Soslan, allez lui dire qu’Eltagan n’est pas chez lui.

Un des domestiques courut dire à Soslan :

– Eltagan n’est pas chez lui.

– Trouvez-le-moi ! Il faut absolument que vous le trouviez !

Alors Eltagan sortit :

– Qu’y a-t-il, Soslan ? Que te faut-il ? Pourquoi me cherches-tu ?

– Montons sur la colline de Saqola et jouons aux dés, dit Soslan. Si tu gagnes, tu me couperas la tête. Si je gagne, c’est moi qui te la couperai.

Que pouvait-il faire, Eltagan, fils de Kutsykk, dont le crâne avait une peau d’or ? Il accepta et tous deux montèrent sur la colline.

Là, Soslan dit à Eltagan :

– Jette tes dés !

– C’est toi qui es venu ici m’imposer ce jeu, c’est donc à toi de commencer, répondit Eltagan.

Soslan jeta ses dés : il en sortit un flot de millet, de quoi battre pendant trois jours, et les grains se répandirent de tous côtés.

– Il faut picorer ce millet, dit Soslan.

Eltagan, le fils de Kutsykk, jeta ses dés : il en sortit des poules avec leurs poussins. Elles picorèrent si bien qu’il ne resta pas un seul grain.

– À toi de jeter les dés le premier, dit Soslan.

Eltagan jeta ses dés : un sanglier surgit.

– Attrape-le, si tu es un homme ! dit-il à Soslan.

Soslan jeta ses dés : il en sortit trois lévriers qui poursuivirent le sanglier et l’apportèrent, tout déchiré, devant Eltagan.

– À toi ! dit Eltagan.

Soslan jeta ses dés et les maisons des Nartes prirent feu. Il dit à Eltagan :

– Il faut les éteindre !

– Je renonce, dit Eltagan, fais de moi ce que tu voudras.

– Regarde, dit Soslan.

Il jeta ses dés et il tomba une grande pluie qui éteignit l’incendie.

– Tu as gagné, Soslan, dit Eltagan, prends ma tête.

– Joue encore un coup, je te le permets, dit Soslan. Si je gagne, j’agirai suivant notre convention.

Eltagan jeta ses dés : trois colombes en sortirent et s’envolèrent.

– Attrape-les ! dit-il à Soslan.

Soslan jeta ses dés : il en sortit trois oiseaux de proie, trois vautours qui poursuivirent les colombes, les saisirent et les laissèrent tomber devant Eltagan.

– Coupe-moi la tête, dit Eltagan, tu as gagné.

– Tu es un brave homme, Eltagan, fils de Kutsykk, dit Soslan. Je ne veux pas te couper la tête : sa peau me suffit.

Il le scalpa, rapporta la peau aux jeunes filles qui durent en faire les revers de sa pelisse. »


Homère, « L’Iliade »

1 août 2012

Ceci est une présentation d’un grand classique. Si vous n’y connaissez rien, restez, c’est fait pour !

L’histoire :

Un mot de contexte en cas de besoin…

Ça ne fait pas de mal de rappeler un peu le contexte de la guerre de Troie. Hélène, épouse de Ménélas, roi de Sparte (dans le Péloponnèse), a été enlevée par Pâris, prince de Troie, une puissante ville d’Asie Mineure (l’actuelle Turquie).

Or Hélène est la plus belle femme du monde, et, au moment de ses noces, son père, Tyndare, soucieux d’éviter les problèmes, avait persuadé tous ses anciens prétendants – parmi lesquels se trouvaient la plupart des rois des principales cités grecques – à s’engager par serment à venir en aide à l’époux si Hélène était enlevée ou réclamée par quelqu’un d’autre.

Au moment de l’enlèvement d’Hélène, Ménélas envoie des émissaires partout en Grèce pour rappeler leur serment aux rois. De tous les coins de la Grèce, les cités envoient des contingents de troupes, commandés par les rois et les héros les plus prestigieux. Agamemnon, frère de Ménélas et roi de Mycènes, prend la tête de l’expédition. Après toutes sortes de péripéties bien trop longues pour que je les détaille, les troupes (qu’Homère appelle les Achéens, ou les Danaens, ou les Argiens : en gros, des gens de Grèce centrale) arrivent devant Troie et assiègent la ville.

Mais en face, la famille royale de Troade, le roi Priam et la reine Hécube, alignent aussi nombre de héros puissants, parmi lesquels les nombreux princes de Troie fils de Priam. Le plus valeureux d’entre eux est Hector, époux d’Andromaque.

Tous ces éléments sont rappelés petit à petit dans l’Iliade, mais ça peut être plus confortable de les connaître déjà en gros.

Et on en vient à l’Iliade elle-même :

La première chose à savoir sur l’Iliade, c’est que cette épopée ne raconte pas toute la guerre de Troie (qui dure dix ans, ce serait un peu long) mais seulement en gros un mois de la guerre. De plus, l’épisode célébrissime du cheval de Troie n’y est pas raconté, puisqu’à la fin de l’Iliade Troie n’est pas encore prise. Pour lire cet épisode, il faut plutôt aller lire l’Odyssée, où la prise de Troie est rapidement évoquée « en flashback » par un aède, ou bien carrément d’autres épopées (voyez plus loin).

Mais alors, pourquoi lire l’Iliade, dans ce cas ? Parce qu’elle raconte un épisode-clé de la guerre de Troie : l’affrontement entre les deux meilleurs héros de chaque armée, Achille et Hector. Une fois cet affrontement passé, l’issue de la guerre ne fait plus de doutes.

Quand commence l’Iliade, donc, le siège traîne en longueur depuis dix ans et Troie n’est toujours pas prise… c’est alors qu’éclate une querelle intestine au sein de l’armée achéenne, qui pourrait bien décider de l’issue de la guerre.

Achille, fils du mortel Pélée et de la nymphe Thétis, est le plus puissant héros parmi les Achéens. Mais il est de caractère irascible, et, pour le malheur de tous, ne s’entend pas du tout avec le roi Agamemnon. Une querelle de partage de butin éclate entre les deux hommes, et Achille, en colère, se met en grève : il se retire sous sa tente et refuse de combattre.

Du haut de l’Olympe, les dieux contemplent la guerre et décident de donner raison à Achille. Tant qu’il ne combattra pas, le sort de la bataille sera favorable aux Troyens. Or, contrairement aux Troyens retranchés àl’abri dans leur ville, les Achéens n’ont qu’assez peu de protections : de simples campements le long du rivage, protégeant l’accès aux navires de la flotte qui les a amenés jusqu’à Troie et qui est pour beaucoup leur seul moyen de rentrer chez eux. Si les Troyens prennent l’avantage, ils pourraient bien atteindre les navires et les incendier, puis massacrer les troupes achéennes…

Pour que les Achéens reprennent l’avantage, il faudra donc qu’Achille reprenne les armes. Dans quelles conditions il le fera, c’est ce que l’Iliade détaille.

Toute l’Iliade est centrée sur Achille, de même que l’Odyssée est centrée sur Ulysse. Mais les deux héros sont très différents. Achille est le héros guerrier par excellence : attaché aux prouesses et à la recherche de la gloire, sûr de sa valeur et de ses droits, courageux mais emporté. Il a d’énormes qualités et de graves défauts. Sa colère lui coûte la vie de son compagnon le plus cher, Patrocle, qui tente de combattre à sa place. Achille revient alors au combat pour venger Patrocle, et affronte enfin son plus grand ennemi, Hector.

Le premier tome de l’Iliade dans la Collection des universités de France (les « Budé »), la principale collection publiant des éditions scientifiques de textes antiques grecs et latins (et byzantins, et chinois… mais c’est une autre histoire).

Mon avis :

L’Iliade est l’archétype de l’épopée guerrière. C’est une succession de combats, de trêves, de conseils de guerre. Elle est pleine de la mentalité grecque archaïque, avec sa conception de la gloire. Mais elle reste profondément humaine, au sens où la gravité de la mort et la douleur du deuil ne sont jamais occultés au profit d’une exaltation naïve de la guerre. Achille, malgré sa grande puissance, est un homme mortel comme tous les autres. Il en est conscient, mais la mort de Patrocle le transforme profondément. Il y a des scènes bouleversantes. Et autour d’Achille, c’est tout l’univers de la guerre de Troie qui se déploie : chaque héros a son caractère et sa façon de parler, il y a les forts, les habiles en paroles, les sages, les lâches…

Dans l’Iliade, le merveilleux est beaucoup moins présent que dans l’Odyssée : il repose surtout sur les apparitions des dieux (et donne lieu vers la fin à une scène de combat superbe avec Achille). J’ai tendance à préférer les épopées moins « low fantasy », celles où on a droit à des créatures surnaturelles, à de la magie, etc. Cela dit, il y en a ici aussi, mais plus discrètes, et ça fonctionne bien aussi.

J’avoue une légère préférence pour l’Odyssée, parce qu’il est plus facile de se sentir proche d’Ulysse que d’Achille, et aussi parce que la morale et les valeurs sociales de l’Iliade ont moins bien vieilli que celles de l’Odyssée (l’absence de personnages féminins très actifs, le côté très macho de Zeus, etc.).
L’Odyssée a aussi l’avantage de montrer un univers plus varié, allant des pays lointains à l’univers domestique du porcher Eumée et du palais d’Ulysse, etc. alors que l’Iliade se déroule entièrement à Troie et sur le champ de bataille à côté, et montre un univers essentiellement martial.

Mais les deux épopées ne racontent absolument pas la même chose, et chacune est impeccablement construite. De ce point de vue l’Iliade, comme l’Odyssée, a toujours des leçons à donner aux auteurs de romans : tout est impeccablement structuré et rythmé. La littérature européenne est en bonne partie sortie de là, et ça se voit !

La récente traduction par Philippe Brunet, parue au Seuil en 2011.

Quelle édition, quelle traduction ?

Il vaut mieux lire l’Iliade dans une édition avec introduction et notes, histoire d’avoir les explications nécessaires pour bien comprendre les noms des personnages, les généalogies, les allusions aux peuples, etc. Inutile de s’obliger à lire tout : l’essentiel est de pouvoir vous y reporter en cas de besoin.

Il existe plusieurs traductions de bonne facture. Un mot sur quelques-unes :

– Celle de Paul Mazon, faite pour l’édition scientifique de l’Iliade aux Belles Lettres, est une traduction en prose classique, carrée, solide, et elle est reprise dans des éditions de poche.

– L’une des dernières traductions en date est celle de Philippe Brunet, parue au Seuil l’an dernier. Elle est en vers libres, sans rimes, qui travaillent sur le rythme de la langue pour tenter de trouver un équivalent au rythme des vers grecs antiques (l’Iliade est composée en hexamètres). D’après les bouts que j’en ai lus, elle n’est pas parfaite, mais elle a l’air pas mal.

– Attention à la traduction de Leconte de Lisle, qui date du XIXe siècle et est parfois utilisée par des éditeurs par facilité parce qu’elle est désormais libre de droits : elle est assez peu accessible, transcrit tels quels les noms propres grecs et certains noms communs (au lieu de « Achille et les Achéens aux belles jambières », on  » Akhilleus et les Akhéens aux belles cnémides » : si vous comprenez et que vous aimez bien, allez-y, sinon commencez par une traduction plus limpide…).

Pour les plus jeunes…

Pour faire découvrir en douceur ce classique aux enfants, il y a aussi des éditions abrégées ou bien des réécritures illustrées parues dans des collections jeunesse. Je trouve par exemple les Contes et récits tirés de l’Iliade et de l’Odyssée de G. Chandon en Pocket junior, ou bien L’Iliade et L’Odyssée par Jean Martin dans la collection « Contes et légendes » de Nathan. Et il y en a encore d’autres.

Si vous avez aimé, vous pouvez aller voir aussi…

L’Odyssée, tout bêtement : c’est la suite ! Une aventure radicalement différente, mais on y retrouve de nombreux héros de l’Iliade, et l’on découvre leurs destins mouvementés, parfois tragiques.

L’Énéide de Virgile est une épopée romaine qui fait la transition entre l’univers de la guerre de Troie et les origines de Rome. Énée, prince de Troie, quitte sa ville avec quelques survivants et part en quête d’un pays où fonder une nouvelle Troie : ce sera l’Italie, mais, après un voyage périlleux, il va devoir affronter les peuples locaux et le courroux de Junon avant de pouvoir s’y installer.

L’épopée contient un flashback qui raconte la ruse du cheval de Troie et la prise de la ville du point de vue d’Énée : c’est magnifique, saisissant, et le reste est largement à la hauteur. La fin, notamment, contient des combats qui n’ont pas grand-chose à envier à Homère.

– Moins connu : la Suite d’Homère de Quintus de Smyrne, une épopée qui raconte… la suite de l’Iliade, jusqu’à la prise de Troie, et aussi les retours chez eux des héros Achéens, et se termine avec le départ d’Ulysse. Le texte assure donc une transition entre l’Iliade et l’Odyssée. C’est complètement le même genre d’univers et d’ambiance que l’Iliade. En français, le texte se trouve sur Internet sans problème, dans des traductions anciennes, par exemple sur Remacle.org. En édition papier, ça n’existe à ma connaissance qu’en Budé, aux Belles Lettres, donc plutôt à lire ou emprunter en bibliothèque, car ce sont des volumes assez chers (même si très bien faits).

– Nettement plus récent et dans un genre différent, David Gemmell a écrit une trilogie « Troie », laissée inachevée à sa mort et terminée par sa femme Stella. Pas encore lu.

– Et en science-fiction, il y a aussi Ilium et Olympos, de Dan Simmons, improbable mélange brassant Homère, Proust, Shakespeare, et je dois en oublier. Pas encore lu.

« Moi j’ai vu Troie, le film avec Brad Pitt en Achille, et j’ai bien aimé. Quel est le rapport avec l’Iliade ? C’est fidèle ? »

Troie, le film hollywoodien de Wolfgang Petersen sorti en 2004 avec Brad Pitt dans le rôle d’Achille et Eric Bana en Hector, est une porte d’entrée possible vers l’Iliade, mais c’est avant tout un film hollywoodien qui s’inspire très librement de son sujet de départ :

– D’abord, le film n’est pas une adaptation directe de l’Iliade : il raconte toute la guerre de Troie, c’est-à-dire l’ensemble du sujet couvert par l’ancien cycle d’épopées dit « Cycle troyen », en sabrant naturellement plein de détails parce qu’il y a une quantité de héros et de péripéties énorme. Mais le milieu du film reprend l’intrigue de l’Iliade, ce qui explique qu’Achille et Hector, et les héros de l’Iliade en général, y tiennent des rôles importants.

– LA grosse différence : dans Troie, on ne voit pas les dieux ! Le film prend le parti de réaliser une sorte d’adaptation historiquement vraisemblable des événements de la guerre. Mais doit quand même garder des éléments très mythologiques et pas très vraisemblables, comme le cheval de Troie. D’où un résultat un peu contradictoire par moments… Personnellement je trouve qu’on y perd : la guerre de Troie sans les dieux qui surveillent les héros et bondissent de l’Olympe pour les aider ou leur mettre des bâtons dans les roues, ce n’est plus vraiment la guerre de Troie…

– Il y a plusieurs énormes écarts avec les événements de la « vraie » guerre de Troie. Certains héros meurent dans le film de façons complètement différentes, ou survivent, ou ne sont pas là du tout, etc.

– Beaucoup de combats dans le film n’ont pas grand-chose à voir avec la façon dont les héros de l’Iliade se battent.

Cela dit, considéré comme une oeuvre originale, ça se laisse regarder, et ça ne manque pas d’un certain souffle épique, même si c’est nettement différent des épopées homériques. Ce qui est bien rendu dans le film par rapport à l’Iliade, c’est la soif de gloire d’Achille et sa volonté de marquer les mémoires après sa mort, et l’opposition entre les caractères d’Achille et d’Hector.

Bref, ça peut être un bon moyen d’entrer dans l’univers de la guerre de Troie… mais ça n’est pas très fidèle à l’Iliade et à l’Odyssée : mieux vaut lire les livres pour vous en faire une meilleure idée.


[BD] « Akira », de Katsuhiro Otomo

21 juillet 2012

Messages postés sur le forum du Coin des lecteurs.

La couverture du manga Akira (je ne connais pas l'édition) représente une explosion prenant la forme d'une sphère noire qui détruit le centre de Tokyo.

Couverture du manga Akira (je ne sais pas quelle édition exacte, je crois que c’est celle de l’édition française colorisée en 14 tomes que j’ai lue).

Un mot de présentation (je reprends celle de l’article Wikipédia du manga) :

Tokyo est détruite par une mystérieuse explosion en décembre 1982 (1992 dans la version occidentale) et cela déclenche la Troisième Guerre mondiale, avec la destruction de nombreuses cités par des armes nucléaires.

En 2019 (2030 selon les versions colorisées américaine et française), Neo-Tokyo est une mégapole corrompue et sillonnée par des bandes de jeunes motards désœuvrés et drogués. Une nuit, l’un d’eux, Tetsuo, a un accident de moto en essayant d’éviter un étrange garçon qui se trouve sur son chemin. Blessé, Tetsuo est capturé par l’armée japonaise. Il est l’objet de nombreux tests dans le cadre d’un projet militaire ultra secret visant à repérer et former des êtres possédant des prédispositions à des pouvoirs psychiques (télépathie, téléportation, télékinésie, etc.). Les amis de Tetsuo, dont leur chef Kaneda, veulent savoir ce qui lui est arrivé, car quand il s’évade et se retrouve en liberté, il n’est plus le même… Tetsuo teste ses nouveaux pouvoirs et veut s’imposer comme un leader parmi les junkies, ce qui ne plaît pas à tout le monde, en particulier à Kaneda.

En parallèle se nouent des intrigues politiques : l’armée essaye par tous les moyens de continuer le projet en espérant percer le secret de la puissance d’Akira, un enfant doté de pouvoirs psychiques extraordinaires (et de la maîtriser pour s’en servir par la suite), tandis que les politiques ne voient pas l’intérêt de continuer à allouer de l’argent à un projet de plus de 30 ans qui n’a jamais rien rapporté. Le phénomène Akira suscite également l’intérêt d’un mouvement révolutionnaire qui veut se l’approprier à des fins religieuses (Akira serait considéré comme un « sauveur » par ses fidèles). Tetsuo va se retrouver malgré lui au centre d’une lutte entre les révolutionnaires et le pouvoir en place.

Mon avis :

Ce fut une lecture étalée dans le temps, d’où la forme inhabituelle de cette critique qui prend des allures de journal…

2 décembre 2011 :

J’ai commencé à le lire récemment dans ma BDthèque préférée. C’est sombre, violent, sale… mais pas glauque, et très accrocheur (le bon vieux coup du Gros Mystère Géant pour installer le suspense).
Je le lis à toute petite vitesse (dans les interstices de mon emploi du temps), là j’en suis au début du tome 3 (dans l’édition en tomes cartonnés grand format), et je suis déjà assez bien scotché. L’intrigue progresse bien pour le moment… vivement lire la suite !

22 janvier 2012 :

J’avance toujours par petits bouts, et j’en suis à la fin du tome 5, peu après le réveil d’Akira. Je ne peux pas dire que je sois absolument enthousiaste, mais l’ensemble est très accrocheur (l’intrigue fait vraiment feuilleton) et je me demande toujours où on va se retrouver à la page suivante.

L’univers est vraiment sombre, c’est de la SF post-apocalyptique qui ne mâche pas ses mots : les personnages principaux sont soit des jeunes marginaux violents et souvent drogués, soit des militaires ou des comploteurs sans scrupules, soit des rebelles prêts à tous les raccourcis pour lutter contre le gouvernement, soit de gros psychopathes… soit un peu tout ça à la fois. Et en même temps, tout ça est cohérent et s’explique très bien: par exemple, il y a un lien entre les pouvoirs psy de certains personnages et leur addiction à la drogue (même si la nature de ce rapport n’est révélée que par allusions progressives), et la violence sociale n’est pas qu’un prétexte gratuit à des scènes de violence, c’est l’un des principaux thèmes du manga.

Ce que j’aime un peu moins, c’est la part énorme dédiée à l’action. En 5 tomes, on doit avoir 95% de courses poursuites… d’accord, ça reste (à peu près) réaliste, les personnages ont mal, faim, froid, et doivent se retaper entre deux scènes où ils se tapent tout court – et le tout parvient à rester très humain et par moments drôle malgré tout, ce qui n’est pas une petite prouesse – mais enfin au bout d’un moment ça devient un peu lassant… C’était probablement dû à la première partie de l’intrigue qui supposait une chronologie très chargée, plein de choses se passent en quelques heures. Après le gros rebondissement que je viens de franchir, les choses seront peut-être un peu différentes.

Le dessin est vraiment particulier : ce n’est pas un style hyper-manga classique (pas de visages en triangles, ni d’yeux énormes aux pupilles pleines de reflets), mais on en retrouve tout de même certains traits (les cheveux en dents de scie, typiquement). Beaucoup de machines et de bâtiments, des planches de paysages urbains à tomber par terre. L’aspect très « machines & trucs technologiques » n’est pas désagréable, sans que je sois complètement convaincu par le rendu graphique de la chose. Bref, je ne suis pas entièrement fan du style de dessin, mais ça se laisse bien lire.

La suite quand j’aurai lu les tomes suivants…

16 février 2012 :

J’en suis à la fin du tome 12 (il ne me reste plus que deux tomes à lire). J’ai fait une pause peu après le tome 10 parce que j’étais tombé malade et que j’avais… cauchemardé d’Akira pendant mes poussées de fièvre (et je peux vous dire que ça n’était pas agréable !). Ça m’arrive très rarement de cauchemarder de mes lectures, mais je suppose que l’aspect glauque de l’univers m’a vraiment marqué !

Globalement, l’intrigue se complexifie beaucoup après le réveil d’Akira et c’est tant mieux : il y a davantage de forces en présence, on a enfin droit à des révélations plus amples sur le passé de l’univers et à quelques éléments d’explication sur les pouvoirs des uns et des autres. Les personnages ont plus souvent le temps de souffler un peu (bon, juste un tout petit peu…) et prennent davantage de profondeur.

A partir du tome 10, on repart nettement dans l’action, en route vers le dénouement, et le moins qu’on puisse dire est que ça dépote. Je crois que j’ai rarement vu un univers se faire autant abîmer au cours d’une fiction (disons qu’à l’échelle de ce qui se passe pendant l’intrigue, un immeuble qui s’écroule tient du détail négligeable). Les derniers rebondissements entre les tomes 10 et 12 me font beaucoup penser à Nausicaä de la vallée du vent, dont la parenté avec Akira devient frappante, même si Nausicaä reste moins sombre et beaucoup plus riche à mon sens (parce qu’encore plus ambitieux dans sa volonté de dépeindre un univers vaste). Je suis frappé aussi par l’aspect de plus en plus sombre et désespéré que prennent l’univers et l’histoire… je crois que je vais me dépêcher de lire la fin !

11 avril 2012 :

Je me rends compte que je n’avais pas posté mes impressions sur la fin.

Je dois préciser d’abord que le dénouement est arrivé plus tôt que je ne m’y attendais, pour une raison liée à l’édition dans laquelle j’ai lu le manga : si je me souviens bien, elle compte 14 tomes, et je pensais avoir encore un ou deux tomes à lire, mais en réalité les deux derniers tomes ne contiennent que des dessins isolés (illustrations de couvertures, croquis, etc.). Du coup, j’ai été un peu déçu de tomber si vite sur la fin de l’histoire.

Je ne sais pas si c’est lié, mais la conclusion m’a un peu laissé sur ma faim. Le destin de Tetsuo est marquant, mais j’ai l’impression que cela ne résout rien, que tout reste à faire… et les réactions de Tetsuo par rapport à Akira m’ont désagréablement surpris, je ne m’attendais pas à ça.

Pour ceux qui ont lu le manga en entier :

[spoiler]J’ai l’impression que la disparition de Tetsuo ne résout rien : le sort d’Akira n’est toujours pas réglé, il est tout aussi dangereux – voire encore plus, puisqu’il a assimilé son seul rival possible – et ses tendances mégalo semblent se confirmer. Alors, pourquoi diable Kaneda et les autres prennent-ils finalement le parti de combattre pour le Grand empire d’Akira ? Je n’ai vraiment pas compris ce ralliement. D’accord, les forces extérieures n’ont rien d’attirant, mais Akira n’est vraiment pas mieux ![/spoiler]

Bref, ce dénouement m’a paru abrupt. Il y a largement matière à une suite, d’ailleurs.

Plus généralement, je suis très content d’avoir enfin lu ce classique du manga de SF post-apocalyptique qu’est Akira. Je n’en serai pas un fan passionné, à cause de la part énorme dévolue à l’action, qui rend l’ensemble un peu trop léger à mon goût en termes de réflexion et de philosophie (j’en reste à Nausicaä pour un meilleur équilibre entre action, aventure, déploiement d’un univers et réflexion sur des sujets de fond). Dans Akira[, il y a certes une vision très sombre de la société, mais cela ne dépasse pas le stade de prétexte à des scènes d’action et à des catastrophes dantesques. Mais il faut reconnaître que ce manga trouve une grandeur différente là-dedans, précisément dans le fait qu’il est assez avare en explications sur les tenants et les aboutissants de son univers : on reste beaucoup plus dans le fantastique, et dans un fantastique très sombre qui tend vers une horreur quasi cosmique dans le dénouement, et quasiment à une vision tragique du destin de l’humanité.

[spoiler]Paradoxalement, Lovecraft n’est peut-être pas si loin. Dans les deux cas, c’est une vision de l’univers comme un ensemble de mécanismes qui échappent à l’esprit humain et que l’esprit humain ne peut pas assimiler, et la prise de conscience de cette impossibilité conduit à la folie et à la destruction. Chez Lovecraft, cette prise de conscience passe par la rencontre avec l’autre, par l’intervention de divinités extra-terrestres dont les mondes d’origine et les modes de vie sont radicalement incompatibles avec ceux des hommes. Dans Akira au contraire, la prise de conscience passe par l’aventure intérieure qu’est la découverte des pouvoirs psychiques : dès lors que Tetsuo s’y intéresse, il se coupe de ses anciens amis et s’achemine vers une destruction horrible. L’esprit humain n’arrive pas à entrer en harmonie avec l’univers, à contrôler sa propre énergie, et ne peut donc provoquer que mort et (auto)destruction.

Sauf si on s’appelle Akira, auquel cas tout baigne et on devient un quasi dieu empereur de néo-Tokyo. Mais on ne sait rien d’Akira, on ne sait pas pourquoi ou comment il arrive à maîtriser ses pouvoirs. C’est un peu un nouvel empereur de droit divin, quasiment, et c’est ça qui me gêne dans le dénouement. Le côté « Seul Akira peut y arriver, donc c’est à lui qu’il faut s’en remettre, c’est comme ça ».[/spoiler]

Cela dit, il reste possible que j’aie manqué quelque chose dans certaines allusions, comme

[spoiler]le fait que toute une partie de l’histoire pourrait n’être qu’un rêve d’Akira, comme Tetsuo le soupçonne dans l’un de ses rêves de drogué.[/spoiler]

Ce sera intéressant de relire l’ensemble à l’occasion pour essayer de finir de reconstituer le puzzle…

Mise à jour le 26 décembre 2012 : J’ai à présent vu l’adaptation de ce manga en film d’animation, réalisée par Katsuhiro Otomo lui-même. Elle est très réussie : j’en parle ici.