Aimé Césaire, « Cahier d’un retour au pays natal »

2 septembre 2012

Couverture de "Cahier d'un retour au pays natal" d'Aimé Césaire

Quatrième de couverture de l’édition Présence africaine :

« Et nous sommes debout maintenant, mon pays et moi, les cheveux dans le vent, ma main petite maintenant dans son poing énorme et la force n’est pas en nous, mais au-dessus de nous, dans une voix qui vrille la nuit et l’audience comme la pénétrance d’une guêpe apocalyptique. Et la voix prononce que l’Europe nous a pendant des siècles gavés de mensonges et gonflés de pestilences,

car il n’est point vrai que l’œuvre de l’homme est finie

que nous n’avons rien à faire au monde

que nous parasitons le monde

qu’il suffit que nous nous mettions au pas du monde

mais l’œuvre de l’homme vient seulement de commencer et il reste à l’homme à conquérir toute interdiction immobilisée aux coins de sa ferveur

et aucune race ne possède le monopole de la beauté, de l’intelligence, de la force

et il est place pour tous au rendez-vous de la conquête et nous savons maintenant que le soleil tourne autour de notre terre éclairant la parcelle qu’à fixée notre volonté seule et que toute étoile chute de ciel en terre à notre commandement sans limite. »

La réédition du Cahier d’un retour au pays natal, la première œuvre d’Aimé Césaire, saluée depuis l’origine comme le texte fondamental de la génération de la Négritude.

 Mon avis :

 Comme beaucoup de gens sans doute, j’ai découvert ce poème au moment de la mort de Césaire en 2008. Arte avait alors diffusé une lecture du Cahier par l’acteur Jacques Martial, qui s’en acquittait avec beaucoup de talent. Il faut croire que c’était une très bonne introduction au Cahier, puisque cela m’a donné envie de le lire. Il s’agit d’un seul long poème qui alterne la prose et les vers libres (pas de mètre, pas de rimes), où la poésie naît de l’affirmation de la voix du poète et de la langue extraordinairement imagée qu’il élabore.

 J’ai donc entamé le Cahier d’un retour au pays natal un soir, avec l’idée d’en lire simplement les premières pages, mais j’ai été scotché par le souffle puissant du texte. Je crois qu’on rapproche souvent ce poème de l’œuvre de Rimbaud, et la comparaison n’est pas injustifiée : c’est un déploiement d’énergie extraordinaire, avec des images multiples et frappantes, et surtout une voix qui s’affirme et lutte pour ses idées. On est à mille lieues du poète replié dans l’art pour l’art loin de la vie commune : ici, on est de plein pied dans le monde, en plein combat politique.

 Le texte est extraordinairement riche, dans sa syntaxe et son vocabulaire. De nombreux mots m’étaient inconnus, mais je pense qu’il ne faut pas s’en formaliser pour une première lecture : mieux vaut se laisser porter par la voix de Césaire, quitte à revenir ensuite sur le texte pour l’approfondir si l’on veut. J’en suis resté pour le moment à cette première lecture, mais c’est typiquement le genre d’œuvre sur lequel j’aimerais avoir un cours. Je n’en aurai sans doute pas l’occasion, mais apparemment, depuis quelques années, plusieurs commentaires sur l’oeuvre de Césaire ont été publiés, donc il doit être possible de se renseigner plus avant sur le poème sans trop de problème. En attendant, l’édition du poème chez Présence africaine le fait suivre de la préface d’André Breton à l’édition de 1947, qui offre un premier éclairage sur le contexte de la publication du Cahier, dont la première version est parue en 1939.

Je n’ai pas – pour le moment – de longue analyse intelligente à proposer sur ce texte : je connais encore très mal cet auteur et le courant littéraire auquel il se rattache. C’est donc, pour une fois, moins une critique qu’une première impression que je vous donne ici… et (surtout) une invitation à découvrir cette œuvre ! C’est un poème d’une grande force et d’une grande richesse. Je ne sais pas si cette accumulation de puissance, ces images frappantes, ce vocabulaire chamarré peuvent plaire à tous les lecteurs, mais il faut y mettre le nez !

Message posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 6 octobre 2011, rebricolé ensuite.

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Jean-Pierre Chambon, « Trois rois »

19 juillet 2012

Forum Le Coin des Lecteurs, 20 octobre 2011.

Trois Rois, de Jean-Pierre Chambon, a été publié en 2009 par un petit éditeur, Harpo &.

Quatrième de couverture :

Les voies par lesquelles nous sont parvenus les manuscrits afférents aux trois rois nous demeurent inconnues.

Mon avis :

Je ne connaissais ni l’auteur ni l’éditeur (après recherche, ni l’un ni l’autre n’en étaient à leur coup d’essai). J’ai croisé ce livre par hasard dans une librairie. C’est un livre de format moyen, plus haut que large, avec une couverture cartonnée souple, rouge, où le titre est écrit en noir et le nom de l’auteur et de l’éditeur en doré. Le titre est écrit horizontalement mais aussi verticalement, ce qui permet un jeu typographique sur les deux mots « Trois rois ». (J’écris tout ça sans mettre d’image parce que je n’en trouve pas sur le Web, sauf sur cette unique critique, mais je n’arrive pas à récupérer l’adresse de l’image donc il faudra aller la voir là-bas.)
Le papier et les fontes employés rendent très bien, et c’est en partie ça qui m’a fait craquer pour un livre par ailleurs cher (20 euros pour environ 70 pages dont la moitié de poésie : de quoi faire fuir les tenants du rapport prix/volume de lecture, surtout si l’on n’a pas un peu d’indulgence pour les petits éditeurs qui tirent à peu d’exemplaires). Mais après lecture, je ne regrette pas ce coup de coeur.

Trois rois est un livre hybride, qu’on peut considérer comme un recueil de poèmes ou de récits et de fragments : la première moitié du livre est constituée de poèmes en vers libres, tandis que la seconde regroupe des textes de quelques pages chacun qui tiennent un peu du récit et un peu du poème en prose ou du morceau de belle prose. Cependant, si je classe ce livre en « Fantasy et imaginaire », c’est surtout parce qu’il développe un univers imaginaire – même s’il le fait d’une façon différente du pavé romanesque de fantasy moyen. Trois rois est plus proche de ces univers qui valent avant tout pour leur ambiance et leur mystère. Quelque chose dans le goût du Rivage des Syrtes (pour l’univers imaginaire proche du réel et au cadre assez imprécis) ou des Cités obscures (pour le concept d’un univers présenté par petits aperçus).

Le livre se présente comme l’édition par un historien d’un ensemble de manuscrits et d’inscriptions réalisés par (ou pour) trois rois antiques. Hormis quelques rares allusions au monde réel dans l’introduction et dans une ou deux notes, le cadre général reste très vague, mais l’atmosphère est celle du Proche-Orient antique, celui de l’Assyrie, de la Mésopotamie ou bien de la Bible de l’Ancien Testament (celle de Salomon et de la reine de Saba). Après la courte introduction, on plonge dans les textes des inscriptions, qui ne sont autres que des poèmes courts.

Ce que j’ai beaucoup apprécié dans ces poèmes, c’est la façon dont ils posent peu à peu une atmosphère et un univers cohérent, tout en constituant en même temps des poèmes autonomes très honorables (l’inspiration antique est visible, mais on pense aussi parfois aux haikus japonais). Après les inscriptions des trois rois vient l’inscription trouvée sur le peigne de la reine Zélia, une jolie trouvaille comme on en retrouve plusieurs autres dans la suite.
La seconde moitié du recueil est donc constituée par de courts textes en prose, et c’est là qu’on plonge plus nettement dans le merveilleux (un merveilleux très susceptible de plaire à des lecteurs de fantasy). Après des souvenirs de la reine Zélia, qui contiennent plusieurs épisodes fantastiques, trois textes sont consacrés aux châteaux de chacun des trois rois, tous uniques en leur genre (dire pourquoi reviendrait à vous gâcher le plaisir de la découverte) ; ces textes sont émaillés de belles idées.

L’ensemble reste court, et laisserait sans doute sur sa faim un lecteur habitué à ne jamais pénétrer dans un univers sans l’épuiser complètement par l’intermédiaire de nombreux volumes. Il faut être amateur de formats courts. Personnellement, je les apprécie beaucoup, et je trouve que cela apporte une intensité (et une… poésie) que n’ont pas les pavés habituels. J’aime toujours aussi le principe de présenter un univers par l’intermédiaire d’une série de « documents » qui laisse au lecteur toute liberté d’assembler les pièces et de rêvasser sur l’ensemble à sa façon.
Certes, le résultat n’est pas parfait. Certains poèmes, certains passages de prose auraient pu être encore mieux ciselés. Peut-être que l’univers aurait mérité d’être un peu plus étoffé malgré ce parti pris de brièveté. Mais c’est une belle tentative, originale, rafraîchissante et déjà très appréciable. Et elle donne envie d’aller voir ce que l’auteur a publié d’autre…