Catherine Dufour, « Entends la nuit »

22 juillet 2019

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Référence : Catherine Dufour, Entends la nuit, Nantes, L’Atalante, 2018.

Quatrième de couverture de l’éditeur

« La chair et la pierre sont de vieilles compagnes. Depuis des millénaires, la chair modèle la pierre, la pierre abrite la chair. Elle prend la forme de ses désirs, protège ses nuits, célèbre ses dieux, accueille ses morts. Toute l’histoire de l’humanité est liée à la pierre.

Quand on a 25 ans, un master en communication, une mère à charge et un père aux abonnés absents, on ne fait pas la difficile quand un boulot se présente.
Myriame a été embauchée pour faire de la veille réseaux dans une entreprise du côté de Bercy, et elle découvre une organisation hiérarchique qui la fait grincer des dents : locaux délabrés, logiciel de surveillance installé sur les ordinateurs, supérieurs très supérieurs dans le style british vieille école.
Mais quand un de ces supérieurs s’intéresse à elle via Internet au point de lui obtenir un CDI et lui trouver un logement, elle accepte, semi-révoltée, semi-séduite…
Mauvaise idée ? Pas pire que le secret qu’elle porte.
Myriame est abonnée aux jeux dangereux dans tous les cas, et sa relation avec Duncan Algernon Vane-Tempest, comte d’Angus, décédé il y a un siècle et demi, est à sa mesure. Du moins le croit-elle.

Catherine Dufour, éprise de légendes urbaines, nous offre avec ce roman un « anti-Twilight » tout en humour et une ode à Paris bouleversante. »

Mon avis

J’avais découvert Catherine Dufour avec l’un de ses tout premiers romans du cycle de Blanche-Neige et les lance-missiles : de la fantasy humoristique, donc, parue au tout début des années 2000. J’avais dû grignoter le tout premier tome quand un ami l’avait lu, puis opter pour la préquelle L’Immortalité moins six minutes qui me laisse le souvenir d’un univers à l’humour cruel. Sauf que, depuis ce début (à l’époque remarqué : c’était l’une des rares qui arrivait à écrire de la fantasy humoristique vraiment drôle sans s’appeler Terry Pratchett), Catherine Dufour a bien mené sa barque, et cela dès son roman suivant, Le Goût de l’immortalité, couvert de prix et dont tant l’univers que le ton semblent tout différents. Je ne l’ai pas encore lu, pas plus que ses livres précédents. Ma mémoire étant ce qu’elle est, on peut aussi bien considérer qu’Entends la nuit est le premier roman de Dufour que je lis « vraiment », sous la superbe couverture d’Aurélien Police.

Ce qui saute aux yeux, mais qui est peut-être davantage caractéristique de cette écrivaine que de ce roman en particulier, c’est le style. Prenant, percutant, très imagé, jonglant avec les registres de langue sans hésiter à faire cohabiter des tournures orales relâchées ou une parodie de franglais avec une belle métaphore poétique dans des phrases voisines voire dans la même, le style de Dufour aligne les traits d’esprit, les pointes d’humour et les flèches émotionnelles avec la cadence frénétique et la puissance de feu d’un… eh bien, toujours d’un lance-missile, à vrai dire, mais il serait plus juste d’évoquer une écrivaine aguerrie qui sait poser sa « voix » propre et qui dispose de nombreuses cordes à son arc. Ça se voit très vite, ça dure tout le roman, on ne peut que le constater : voilà qui est fait. Il y a des perles, des trouvailles de langage géniales, des collisions de mots délicieuses, des images d’une belle poésie à certains endroits. Au passage, l’écriture de Dufour (du moins dans ce livre) emprunte beaucoup à la langue orale et travaille une langue française du quotidien très actuelle, aux antipodes du beau style académique d’un Jean-Philippe Jaworski, par exemple. Ce serait intéressant de la rapprocher d’écrivaines comme Virginie Despentes et son Vernon Subutex (que j’ai encore trop peu lu pour me livrer moi-même à cet exercice en détail). Leur parenté dépasse d’ailleurs le style puisqu’elle se dessine aussi dans le choix du sujet : époque actuelle, cadre urbain, évocation de la précarité et des inégalités sociales, la différence principale étant que Dufour utilise le miroir grimaçant de l’imaginaire pour commenter indirectement la France d’aujourd’hui. On pourrait aussi penser à Nothomb, mais cela fait trop longtemps que je n’ai plus lu cette dernière pour approfondir le rapprochement.

Le style, donc, est l’une des grandes forces du roman, mais peut constituer l’une de ses limites dès lors qu’on en vient à l’échelle du livre entier. Commençons à parler de l’intrigue : elle est ficelée, emballée et pesée très convenablement, en dépit de quelques défauts dont je parlerai plus loin, et les gens qui cherchent avant tout des romans rythmés où l’auteur actionne régulièrement les leviers de l’action, du mystère et du danger pour les rescotcher à leurs pages, pourront commencer Entends la nuit sans avoir trop de soucis à se faire. Cependant, adopter un style qui a lui-même des allures de course acrobatique sur des montagnes russes en vitesse accélérée peut finir par poser problème quand on ne relâche jamais la pression pour ménager des pages plus tranquilles et laisser souffler un peu les lecteurs ébouriffés. Or Dufour déploie une énergie constamment hypersaturée qui a fini par faire grogner le paresseux à trois doigts qui somnole en moi. À mon sens, il aurait fallu ménager quelques pauses, espacer de temps en temps les échanges de traits d’esprit au profit de variations plus sensibles dans les tonalités du style, qui m’a quelquefois fait l’effet de devenir paradoxalement monotone dans son intensité.

Passons à l’histoire proprement dite. La relecture a posteriori de la fin du quatrième de couverture m’enduit de doute : ce roman était-il censé n’être qu’un roman de fantasy urbaine humoristique ? C’est qu’à mes yeux il ne s’y résume pas, loin de là. Pour moi, Entends la nuit commence comme une satire sociale mordante sur le monde du travail, continue comme une romance fantastique teintée d’humour avant de se changer en un thriller qui montre au passage que Dufour est capable de faire très peur sans problème quand elle le veut (ou alors je suis bon public, n’étant pas un lecteur de romans d’horreur).

Hormis son style, le second grand atout du roman à mon sens est le choix de son élément surnaturel principal. C’est là que cela devient difficile de chroniquer le roman sans faire quelques révélations, donc, si vous n’avez pas lu ce livre et que vous ne voulez vraiment rien savoir du tout à l’avance, vous pouvez sauter ce paragraphe. Vous préférez continuer celui-ci ? Bien. Les personnages surnaturels du roman sont des lémures, librement inspirés des créatures de la mythologie romaine du même nom. Sans trop tout détailler à l’avance, il s’agit d’esprits de défunts liés à des lieux, mais qui se distinguent des simples fantômes par le fait qu’ils sont, matériellement, les lieux qu’ils hantent. Cela reste un thème classique du fantastique (abordé il n’y a pas si longtemps par des auteurs comme Mélanie Fazi ou Serge Lehman*), mais son traitement, porté par le style de Dufour, s’avère suffisamment original pour apporter du nouveau.

La première moitié du livre m’a paru la plus réussie, avec son entrelacement constant entre le quotidien le plus terre-à-terre, le fantastique, l’érotisme et la sexualité et un humour à plusieurs facettes qui sait tour à tour détendre l’atmosphère ou faire grincer des dents, avec une satire sociale féroce du monde du travail, un propos social sur le monde de l’immobilier et une héroïne à la psychologie complexe. Tout cela fait avancer le propos du livre sur plusieurs plans à la fois avec maestria et une subtilité que la suite abandonne, en partie par contrainte puisqu’il faut bien lever quelques mystères.

La seconde moitié, qui dépasse le cadre de la seule relation entre Myriame et Vane pour donner à voir le monde nocturne dont ce dernier fait partie, m’a paru multiplier les ficelles classiques de thriller (trahisons, course-poursuites, violence graphique) en affaiblissant ou en oubliant ce qui faisait à mes yeux l’originalité du début, à savoir la satire sociale et la complexité psychologique des êtres surnaturels dont Vane fait partie. Là encore, Dufour prend le parti de tout miser sur l’intensité (augmentation des enjeux, sexe, violence) mais, ce faisant, elle affaiblit l’originalité de ses personnages et court le danger du déjà-vu. Cela se lit toujours très bien, mais le résultat devient bien moins mémorable. Je m’attendais en outre à voir articulés plus finement la part de satire sociale du monde de l’immobilier et les éléments proprement fantastiques de l’histoire : finalement, en dehors de ses deux personnages principaux, Dufour se contente d’ébaucher assez vite un univers de méchants vraiment très méchants et très implacables, dont j’ai cru deviner qu’il pouvait faire allusion à des gens du monde réel (les requins de l’immobilier ? de la finance ? les riches ? tout ça à la fois ?), mais qui semble oublier, ou ne plus oser, s’articuler étroitement au monde réel. Les personnages se cantonnent à des archétypes déjà rebattus, les événements à des rebondissements traités avec une bonne maîtrise du suspense mais en somme banals. Quant au dénouement, il m’a semblé en queue de poisson. J’ai quitté le livre sur une mauvaise impression, frustré à l’idée que, sans ce virage « facile », le livre aurait pu accumuler une force de frappe beaucoup plus percutante vis-à-vis de ce qu’il semble vouloir dénoncer à certains moments (en particulier dans la scène où figure la citation de Baudelaire qui sert de titre au roman).

En dépit de mes différentes réserves, Entends la nuit reste un livre que je recommande à toute personne qui aime les romans au style mordant et au suspense haletant. Entre ses bonnes idées dans l’intrigue et les perles dont ses phrases regorgent, il contient assez d’éléments originaux et/ou réussis pour mériter l’attention de tous les amoureux et amoureuses de l’imaginaire francophone. Je compte bien, d’ailleurs, lire d’autres livres de Dufour, en espérant tomber un jour sur un chef-d’œuvre qu’elle est manifestement capable d’écrire et pas « seulement » sur un bon thriller fantastique doté d’éléments originaux et écrit par une plume hérissée. Mais, comme on dit, la critique est aisée et l’art est difficile…

* Vous voulez les titres ? « Villa Rosalie », nouvelle de Mélanie Fazi dans le recueil Notre-Dame aux écailles. « Le Haut-Lieu » de Serge Lehman, novella incluse dans son recueil Le Haut-lieu et autres espaces inhabitables.

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Hope Mirrlees, « Lud-en-Brume »

13 mai 2019

Mirrlees-Lud-en-Brume

Référence : Hope Mirrlees, Lud-en-Brume, traduit de l’anglais par Julie Petonnet-Vincent, illustré par Hugo de Faucompret, avec une préface de Neil Gaiman et une introduction par Douglas A. Sanderson, Paris, éditions Callidor, 2015 (édition originale : Lud-in-the-Mist, Royaume-Uni, W. Collins Sons, 1926).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Aux frontières de la Faërie, Lud-en-Brume est une cité prospère et paisible. Mais les secrets hérités du royaume voisin ne sauraient rester indéfiniment dans l’ombre. Les fruits féeriques, drogue nocive et bannie de la société luddite, circulent dans la région. Ranulph semble en être victime, et son père, le Maire Nathaniel Chantecler, qui faisait jusqu’à maintenant régner la Loi d’une poigne molle et tranquille, se doit bientôt de faire l’impensable pour sauver son fils et sa cité. Mais heureusement pour Lud-en-Brume, Nathaniel est doté d’un esprit des plus pragmatiques… et d’une tête dans la lune.

Plus de dix ans avant Le Hobbit de J.R.R. Tolkien, Hope Mirrlees allie un style riche à une plume ironique pour faire de son roman une œuvre étrange, un chef-d’œuvre inclassable de l’imaginaire.

Cet ouvrage, préfacé par les éminents Douglas Anderson et Neil Gaiman, est superbement illustré par Hugo de Faucompret. »

De l’Angleterre à la France en passant par les États-Unis

Lud-en-Brume est la première traduction française d’un roman précurseur de la fantasy britannique, Lud-in-the-Mist, publié en 1926 par l’écrivaine Hope Mirrlees, romancière et poétesse proche de Virginia Woolf. Le bon côté des choses est que la traduction arrive un peu en avance pour le centenaire de la première édition anglaise du livre. Mais trêve d’ironie : si ce livre a mis si longtemps avant de traverser la Manche, c’est parce que nos voisins anglais l’avaient eux-mêmes complètement oublié jusqu’à ce que des Américains l’exhument et le rééditent en 1970. Ce n’est que dans les années 2000 que deux nouvelles rééditions américaines et un coup de main de deux rocks stars de la fantasy locale, Neil Gaiman et Douglas Anderson, ont enfin attiré sur ce livre l’attention du lectorat des littératures de l’imaginaire. Voilà pourquoi le livre n’a été traduit en français que si récemment… et a obtenu en France le prix littéraire du « Meilleur roman de fantasy traduit » décerné par le site Elbakin.net en 2016, soit 90 ans après sa première parution !

De l’ordinaire à l’onirisme, en passant par le grotesque

Avant d’entamer la lecture de Lud-en-Brume, j’avais lu sur des forums de lecture plusieurs avis globalement favorables mais qui contenaient diverses allusions à un rythme lent ou à une écriture surannée. Neil Gaiman, dans sa préface, semble lui aussi vouloir prendre ses précautions quand il écrit : « L’auteur en demande beaucoup à ses lecteurs, mais le jeu en vaut la chandelle. » Si je ne peux que le rejoindre sur la deuxième partie de sa phrase, je suis un peu étonné, rétrospectivement, de ces avis-là.

Qu’on dise que le style poétique et dense de Marcel Proust, les phrases-fleuves de Claude Simon, la poésie du XVIIe siècle d’Anne-Marie du Bocage, la typographie réinventée d’Alain Damasio ou la structure retorse de Cent Ans de solitude de García Márquez en demandent beaucoup à leurs lecteurs, oui ; mais qu’on n’aille pas me prétendre que Lud-en-Brume serait difficile d’accès. Au contraire, son écriture est d’une grande limpidité et sa construction m’a semblé, par certains aspects, étonnamment proche de celle de romans de fantasy ou fantastiques récents, dans sa façon de poser un quotidien banal avant de confronter personnages et lecteurs à une montée en puissance progressive de la bizarrerie. Tout au plus puis-je signaler une mise en place tranquille, que je ne qualifierai pourtant pas de « lente » (et encore moins d’inutile), sauf si vous commencez à vous ennuyer dans tous les livres où le premier chapitre ne contient aucune explosion (auquel cas je vous recommanderais bien un peu de repos).

Ce qui m’a semblé, non pas difficile d’accès, mais surprenant, au fil du roman, c’est bien plutôt sa capacité à changer de registre d’un chapitre ou même d’une page à l’autre. Sérieux ici, humour et légèreté là, rire grinçant, grotesque ou ridicule à tel autre endroit : le roman se plaît à faire la satire de la vie petite-bourgeoise, de ses rigidités et de ses mesquineries, à travers la mise en scène de son refus acharné du merveilleux. À Lud-en-Brume, le nom même du pays de Féerie est proscrit et les policiers ou juges qui traquent le trafic de fruits féeriques ne peuvent même pas les désigner par ces mots, obligés qu’ils sont de recourir à de véritables fictions juridiques qualifiant les fruits incriminés de « tapisseries » ! On devine sans peine l’état d’esprit et les dérives judiciaires que l’écrivaine dénonce par ce biais dans la réalité, et qui n’ont rien perdu de leur actualité. Le propos du livre ne s’en tient pas là, pour autant, et il aborde peu à peu d’autres thèmes universels tels que le passage du temps. Il pourra dérouter quelque peu dans sa première moitié, où j’ai eu souvent l’impression de lire un récit réaliste d’étude de mœurs où le surnaturel ne s’invitait que par petites touches (qui font mouche tout de même). Qu’on se rassure : le merveilleux se renforce au fil des pages.

L’édition Callidor

La traduction française du roman a été commandée par Callidor, petit éditeur spécialisé dans la traduction ou la réédition de romans précurseurs de la fantasy (j’avais découvert son travail avec le très beau roman d’André Lichtenberger Les Centaures, que j’ai chroniqué ici). Le livre bénéficie d’une présentation soignée. Comme tous les romans de la collection « L’âge d’or de la fantasy« , il est de moyen format, rendu solide par une tranche carrée et une couverture souple à rabats, et surtout il bénéficie des deux introductions de Gaiman et Sanderson traduites des rééditions américaines, ainsi que de nombreuses illustrations – une originalité de la collection – réalisées pour l’occasion par Hugo de Faucompret, en noir et blanc à l’intérieur du livre et en noir et blanc avec ajouts de bleu pour la couverture.

Les deux préfaces de Gaiman et Sanderson ont l’avantage d’offrir, chacune à sa façon, des éclairages bienvenus sur ce roman encore jamais étudié. Gaiman offre une présentation de l’intrigue puis s’intéresse au classement générique du roman et à ses interprétations possibles. Sanderson, lui, offre une présentation détaillée de l’autrice, Hope Mirrlees, ce qui n’est pas inutile puisqu’elle est inconnue, du moins sous nos latitudes. On découvre ainsi qu’elle a été très proche de Jane Harrison – elle-même pionnière dans un autre domaine : l’histoire des religions et l’étude des mythologies – et qu’elle a publié un poème moderniste sur Paris ainsi que plusieurs romans très différents les uns des autres dans le lieu et l’époque de leurs intrigues, mais liés entre eux par un questionnement esthétique et philosophique d’ensemble.

Les illustrations d’Hugo de Faucompret offrent, pour la première fois, une vue d’artiste de l’univers du roman. Elles sont joliment évocatrices et reflètent bien, à mon avis, le mélange de fantaisie parfois presque grotesque et d’onirisme presque cauchemardesque qui caractérise le Dorimare. Tout au plus pourrais-je leur reprocher d’être quelquefois peu lisibles au premier regard, et de manquer de netteté ou de précision dans certains détails – mais ce parti pris de quasi « flou artistique » contribue à entretenir l’onirisme des images, lui aussi très approprié au roman (et de plus en plus au fil de l’avancement de l’intrigue), donc il peut se justifier.

N’ayant pas lu le roman dans son texte original anglais, je ne peux pas prétendre juger la traduction de Julie Petonnet-Vincent. Tout au plus puis-je dire qu’elle m’a paru cohérente et agréable prise en elle-même, et qu’elle est bien avisée de transposer en français les noms propres des personnages qui contribuent tant à son ambiance « villageoise » particulière, de Nathaniel Chanteclerc à Malfinaud en passant par Mademoiselle Primevère, sans oublier des noms de lieux comme Persilune. De même pour certains vocables délicieusement surannés, comme le juron « Saperlotte ! »

Le texte du roman comprenait quelques coquilles (contrairement à celui des Centaures, chez le même éditeur, qui était impeccable). Contacté, l’éditeur a pris bonne note des fautes que j’avais trouvées, m’a remercié de les avoir signalées et compte les corriger à la première occasion. Je le précise, parce que ça ne va pas de soi ! Quand j’avais signalé des fautes présentes dans Gagner la guerre de Jean-Philippe Jaworski sur le forum (disparu depuis) de son éditeur, les Moutons électriques, l’éditeur avait presque balayé de la main tant l’importance d’établir un texte impeccable que l’éventualité d’une réédition du livre (devenu depuis l’un des plus grands succès de la fantasy française et le titre-phare du catalogue des Moutons…).

Pour les petits budgets et les petites étagères, Lud-en-Brume a été réédité en poche, avec ses préfaces mais sans les illustrations intérieures, et doté d’une couverture différente (que je trouve moins jolie, mais chacun ses goûts).

Dans le même genre…

Ce n’est pas pour rien que Neil Gaiman s’est tant intéressé à Lud-en-Brume : la façon dont le roman glisse du réalisme et de l’étude sociale à l’onirisme m’a beaucoup rappelé ses livres (on pourra m’objecter que je n’aurais peut-être pas pensé à lui à la lecture si je n’avais pas vu son nom en tête du livre). Disons qu’il peut rappeler certains de ses romans, comme Coraline avec son fantastique domestique.

Ce roman m’a aussi rappelé certains romans ou nouvelles du XIXe siècle qui recourent à la confrontation au fantastique pour faire la satire des mœurs bourgeoises de leur époque : certaines nouvelles fantastiques de Maupassant ou de Gautier, peut-être. Plus récemment, il n’est pas si éloigné de romans comme Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov, livre magnifique qui, lui aussi, part du quotidien le plus banal des personnages pour les confronter malgré eux à tout un univers onirique – là encore avec des différences, puisque Le Maître et Marguerite alterne entre plusieurs époques et trouve son inspiration de départ dans les absurdités du totalitarisme stalinien.


Andrus Kivirähk, « L’Homme qui savait la langue des serpents »

26 janvier 2014

Kivirakh-lhomme-qui-savait-la-langue-des-serpentsRéférence : Andrus Kivirähk, L’Homme qui savait la langue des serpents, Paris, Le Tripode, 2013 (1e édition : Mees, kes teadis ussisõnu, 2007).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Voici l’histoire du dernier des hommes qui parlait la langue des serpents, de sa sœur qui tomba amoureuse d’un ours, de sa mère qui rôtissait compulsivement des élans, de son grand-père qui guerroyait sans jambes, d’une paysanne qui rêvait d’un loup-garou, d’un vieil homme qui chassait les vents, d’une salamandre qui volait dans les airs, d’australopithèques qui élevaient des poux géants, d’un poisson titanesque las de ce monde et de chevaliers teutons épouvantés par tout ce qui précède... Peuplé de personnages étonnants, empreint de réalisme magique et d’un souffle inspiré des sagas scandinaves, un roman à l’humour et à l’imagination délirants. »

L’histoire

Le roman se déroule en Estonie au Moyen âge, mais un Moyen âge de conte, où la magie et diverses réalités pas du tout réalistes existent et sont considérées comme évidentes. Si vous ne connaissez rien à l’Estonie et encore moins à l’Estonie médiévale, ce qui ne serait pas étonnant puisque ce petit pays d’Europe de l’Est a trop peu souvent les honneurs des médias sous nos latitudes, ne vous en faites pas, cela ne vous empêchera pas de profiter de ce roman drôle et grinçant. En revanche, une fois que vous l’aurez terminé, vous aurez probablement envie d’en apprendre davantage à son sujet, et ce sera le moment de lire la postface du traducteur, Jean-Pierre Minaudier, qui est une petite mine d’informations utiles pour replacer le roman dans son contexte et comprendre en profondeur le propos de l’auteur.

Ce qu’il faut savoir pour commencer, simplement, c’est qu’à l’époque dont s’inspire le roman, en gros au début du XIIIe siècle, le territoire qui est aujourd’hui l’Estonie était peuplé par des gens qui n’étaient pas chrétiens, ce que leurs voisins commencèrent à considérer comme un terrible défaut. L’Estonie fut donc conquise par des chevaliers templiers allemands et christianisée*. Le roman, donc, commence dans une grande forêt où vit une population qui non seulement est encore « païenne », mais connaît encore un peu le langage des bêtes. En effet, beaucoup d’habitants de la forêt savent encore parler la langue des serpents, une langue magique qui permet de discuter avec la plupart des animaux et de s’en faire obéir. Cela rend la vie facile aux humains, puisque, si vous avez besoin d’un peu de viande, il vous suffit de siffler le mot adéquat dans la langue des serpents pour attirer un chevreuil qui se laisse ensuite tuer sans protester. Deux ou trois petites choses diffèrent aussi par rapport au vrai Moyen âge, par exemple l’habitude d’élever des loups et de traire les louves, une entente cordiale avec les serpents, des rapports de très grande proximité avec les ours, et un voisinage quotidien avec deux australopithèques âgés de plusieurs siècles au bas mot.

Le narrateur, Leemet, n’est autre que l’homme mentionné par le titre : comme tous les gens de sa famille avant lui, il apprend tout jeune la langue des serpents, qu’il manie bientôt en expert. Il vit une enfance insouciante, fasciné par les récits des glorieuses batailles de ses ancêtres contre les envahisseurs étrangers, ces « hommes de fer » faciles à repousser puisqu’eux ne maîtrisent pas du tout la langue des serpents. Mais les temps changent et l’attrait de  la nouveauté incite les habitants de la forêt à déménager les uns après les autres pour aller s’installer dans un village voisin construit depuis peu. Là, les étrangers ont apporté des innovations extrêmement exotiques et modernes telles que le pain ou la charrue, sans parler du christianisme. Or, une fois installés là-bas, les gens de la forêt oublient tout de leur ancien mode de vie, y compris la langue des serpents, et adoptent des habitudes d’une absurdité consternante. À mesure qu’il grandit, Leemet voit la forêt se vider. Il doit affronter l’incompréhension des villageois chrétiens, mais aussi les dissensions entre les habitants de la forêt. Leemet n’est pas seulement l’un des hommes qui parlaient la langue des serpents : il sera le dernier.

Entre Rabelais et Voltaire

Il y a beaucoup de merveilleux dans ce roman, et, même s’il n’a pas été publié dans une collection estampillée « fantasy« , bien des lecteurs de fantasy le liront avec plaisir. Mais si l’on veut être tout à fait juste, il faut reconnaître que L’Homme qui savait la langue des serpents ne puise pas son inspiration chez Tolkien et consorts, mais bien plutôt dans le merveilleux médiéval des contes européens, dans les sagas d’Europe du Nord et dans les mythes et le folklore estoniens. Même sans connaître toutes ces sources, les lecteurs français n’auront pas grand mal à s’orienter parmi ces personnages et cette magie, tant les motifs qu’on y trouve nous sont familiers sous des formes légèrement différentes. Ainsi, pour des lecteurs français, le mode de vie des gens de la forêt pourra rappeler le passé lointain des contes de Perrault, mais aussi le côté bon vivant et nonchalamment cruel du Gargantua de Rabelais, et les animaux au comportement semi-humain font irrésistiblement penser à ceux des Fables de La Fontaine ou du Roman de Renart. Quant au lait de louve, vous avez sûrement déjà eu envie d’y goûter si vous avez eu la chance d’entendre le mythe de la fondation de Rome par Romulus et Rémus.

Une grande qualité de L’Homme qui savait la langue des serpents est de mettre le merveilleux au service d’une réflexion de fond qu’on peut qualifier de politique ou de philosophique, et qui se déploie avec force, pour ne pas dire avec férocité, au fil des aventures de Leemet et de sa famille. Andrus Kivirähk ne cherche pas qu’à raconter une histoire pleine de magie, belle et triste : il s’en sert pour nourrir une critique des sociétés actuelles. Il offre d’abord une satire mordante des nouvelles tendances, révolutions technologiques et autres effets de mode présentés comme des progrès aussi incontournables qu’inévitables. Il n’a pas non plus son pareil pour se moquer de la servilité de ses personnages envers tout ce qui  provient de la culture dominante, celle des « hommes de fer » : peu importe que les « innovations » soient beaucoup moins pratiques que la langue des serpents et qu’elles aboutissent à asservir le peuple aux volontés de l’envahisseur, il faut absolument les adopter puisque tout le reste du monde l’a déjà fait, quitte à rejeter en bloc toute sa culture et à renoncer à son propre nom. C’est donc aussi une critique assassine du comportement grégaire des consommateurs de nouveautés. Je parlais de Rabelais plus haut : les moutons de Panurge ne sont pas loin, dans l’esprit.

Pour autant, il ne faudrait pas voir dans ce roman un pamphlet chauviniste refusant tout apport étranger ou une apologie d’un conservatisme béatement replié sur le souvenir d’un âge d’or révolu. Les habitants de la forêt sont tout sauf parfaits. Dans l’ancien état des choses, les humains et les serpents s’entendaient pour exploiter la forêt et les autres espèces animales, et la puissance dont les serpents sont dépositaires grâce à leur langue se double d’un certain mépris aristocratique envers le reste du monde. On est loin de l’image habituelle d’une harmonie parfaite avec la nature. Quant à la société des gens de la forêt, elle est victime son insouciance et de ses discordes, mais aussi de sa crédulité. C’est là la dernière grande cible de la satire dans le roman : la religion, païenne comme chrétienne. Le « sage » Ülgas, qui tombe dans le fanatisme et la folie en révérant des génies de la forêt que personne n’a jamais vu, est renvoyé dos à dos avec le révérend Johannes qui est prêt à tout pour convertir le monde entier au christianisme.

Comme Jean-Pierre Minaudier l’explique dans sa postface, le propos de Kivirähk prend sens avant tout pour son public estonien, car l’Estonie a connu de multiples invasions au cours de son histoire et, en réaction, a donné naissance à divers courants nationalistes qui ne se sont pas privés d’idéaliser le passé médiéval (celui-là même de ces paysans chrétiens qui sont tournés en ridicule dans le roman). Mais les thèmes abordés par L’Homme qui savait la langue des serpents donneront à méditer à tout le monde. D’un point de vue de lecteur français, il est difficile de ne pas penser par exemple à la domination politique, militaire et économique américaine et au colonialisme culturel qui en résulte, sous des formes parfois profondément absurdes (y a-t-il besoin de mentionner la mode de mettre de l’anglais partout, la frénésie consumériste qu’arrive encore parfois à déclencher la énième « invention révolutionnaire » d’Apple, etc. ?). Difficile aussi de ne pas penser à l’obsession française des « origines » prétendument rurales et paysannes et des « racines » prétendument chrétiennes, dont on oublie un peu vite qu’elles ne représentent elles-mêmes qu’une étape précise au beau milieu d’une Histoire autrement plus longue et plus complexe.

En somme, il est réjouissant de voir à quel point les problèmes qui travaillent le roman (la trop fameuse « identité nationale », le rapport à la tradition, les relations avec les autres pays, le questionnement sur la notion de progrès et de sens de l’Histoire) peuvent trouver autant à dire aux lecteurs français qu’aux lecteurs estoniens. C’est la preuve que Kivirähk a écrit là une histoire à portée universelle et non un simple commentaire d’actualité sur la société de son pays.

Extrêmement drôle au début, L’Homme qui savait la langue des serpents m’a d’abord fait penser à Pourquoi j’ai mangé mon père de Roy Lewis pour sa peinture hilarante d’un monde quasi préhistorique, mais aussi à un roman de Rabelais, puisque, comme dans un roman de Rabelais, on y mange bien, on y boit, on s’y allume de désir et on y fracasse les crânes avec allégresse. Cependant, il se révèle peu à peu plus sombre qu’il n’en a l’air et sous-tendu par une réflexion étonnamment grinçante sur l’évolution des sociétés humaines. En terminant le livre, je me suis surpris à le rapprocher non pas d’autres romans de fantasy ou même du Roman de Renart, mais plutôt des romans de Jonathan Swift (Les Voyages de Gulliver) ou des contes philosophiques de Voltaire, dont Kivirähk partage le talent mordant pour dénoncer la bêtise et le fanatisme.

Malheureusement, et c’est le seul défaut que je trouve à ce livre, il semble aussi en partager le regard désabusé jusqu’au pessimisme. Beaucoup de questions sont posées, beaucoup de problèmes sont exposés de belle manière avec une vivacité criante, mais j’aurais préféré davantage de pistes vers des solutions possibles ou au moins de lueurs d’espoir, plutôt qu’une intrigue qui, pour reprendre la comparaison employée par le traducteur, progresse avec le caractère implacable d’une « tragédie grecque ».

Dans le même genre…

C’est le genre de livre que j’ai eu besoin de situer en le comparant beaucoup à d’autres lectures au fil de ce billet, mais, en plus de tous ceux-là, voici quelques autres suggestions si vous avez envie de suivre tel ou tel fil qui dépasse.

La littérature estonienne, pourquoi pas ? Je ne connais pas (encore) de livre en français qui présenterait en peu de mots la littérature d’Estonie, mais il existe un site commodément appelé litterature-estonienne.com qui est une véritable mine et qui vous mettra le pied à l’étrier en un rien de temps. Il offre de courts panoramas historiques, des fiches présentant les auteurs, mais aussi de larges extraits pour vous donner une idée de leurs œuvres. Vous découvrirez ainsi une littérature déjà riche et variée, peuplée d’auteurs pétris de littérature européenne et notamment d’amoureux de la littérature française (qui nous connaissent donc beaucoup mieux que nous ne les connaissons : il est plus que temps pour nous aussi d’aller jeter un œil à ce qu’ils font !). Depuis environ un an que je connais ce site, il m’a fait notamment découvrir une auteure, une poétesse du tournant des XIXe-XXe siècles : Marie Under, dont je vous recommande les beaux poèmes empreints à la fois de romantisme, d’inquiétude et d’une sensualité nouvelle pour l’époque.

Vous n’auriez pas plutôt d’autres choses par Andrus Kivirähk ? En édition papier, je ne crois pas : il me semble que L’Homme qui parlait la langue des serpents est le premier roman de cet auteur à être traduit en français. Par contre, sur le site dont je parlais ci-dessus, il y a une page sur Kivirähk avec deux extraits de romans et une nouvelle complète, ce qui est déjà bien pour patienter.

AJOUT le 27 octobre 2014 : le même éditeur a traduit un deuxième roman de Kiviräkh, Les Groseilles de novembre. Chroniques de quelques détraquements dans la contrée des kratts, qui est paru début octobre dans une traduction d’Antoine Chalvin. Le roman suit pendant un mois les habitants d’un village d’Estonie médiévale dans leur coexistence quotidienne avec les diverses entités surnaturelles peuplant l’imaginaire paysan estonien (le Diable et ses démons, les maladies, les sucelaits qui s’attaquent aux vaches, etc.), dans une vie où chacun peut avoir un peu accès à la magie (en particulier pour façonner et animer un kratt, petit serviteur magique composé d’objets de la vie quotidienne assemblés et auxquels on donne vie en passant un pacte avec le Vieux Païen, autrement dit le Diable). Les paysans sont souvent cupides et menteurs, les valets ne songent qu’à se donner du bon temps en échappant aux corvées attribuées par les maîtres, et les amoureux vivent une vie précaire. Je l’ai lu et je suis tout aussi conquis que par L’Homme qui parlait la langue des serpents. C’est haut en couleurs, tour à tour drôle, effrayant ou tragique : j’en parle dans le billet donné en lien ci-dessus.

Ou bien d’autres choses sur la mythologie et le folklore d’Estonie ? Je n’ai pas encore trouvé de synthèse sur le sujet, mais vous pouvez toujours aller voir l’article « Mythologie estonienne » de Wikipédia (pas encore sourcé du tout, malheureusement). Si vous aimez bien les courts métrages d’animation, allez donc lire ce qui concerne Töll le Grand, géant mythique de l’île de Saaremaa, et vous n’aurez pas de mal à dénicher en ligne le court film que lui a consacré Rein Raamat en 1980, Suur Tõll. On y voit le géant aux prises avec des armées d’envahisseurs (démons ou chevaliers allemands, ou un peu les deux) et l’animateur donne ici une vision de la guerre proprement terrifiante, avec des couleurs crues qui font un peu penser aux tableaux de Goya.

D’ailleurs, quelque chose sur l’histoire de l’Estonie… ? Naturellement il y a Wikipédia, mais, en plus détaillé, vous pouvez aller voir le site personnel du traducteur du roman, Jean-Pierre Minaudier. Professeur en classes préparatoires, il enseigne aussi l’histoire de l’Estonie à l’INALCO et il a justement mis en ligne un cours sur l’histoire de l’Estonie en quatre parties sous forme d’autant de fichiers pdf.

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*Pour mémoire, ce coin de planète passe ensuite son temps à être conquis par divers royaumes et empires dont la Suède puis la Russie, avant d’acquérir son indépendance en 1918, de la perdre pendant la seconde guerre mondiale en étant envahie par l’URSS en 1939, puis par l’Allemagne nazie en 1940, puis à nouveau par l’URSS en 1944, avant de la retrouver (vraiment) en 1991, il y a vingt-trois ans.


Denis Diderot, « Les Bijoux indiscrets »

18 septembre 2012

J’ai lu ce roman dans cette vieille édition au livre de poche. Il y en a de plus récentes !

Les Bijoux indiscrets est l’un des romans libertins de Diderot (avec La Religieuse). Il a été publié sous pseudonyme en 1748.

Par « libertin », il faut comprendre une histoire qui ne s’interdit pas (du tout) de parler de sexualité, mais avec érotisme, et avec une réflexion morale, sociale et philosophique derrière la lettre de l’histoire. L’histoire se déroule au Congo, mais c’est un Congo fantaisiste où l’on n’a pas de mal à reconnaître une transposition du royaume de France à l’époque de Diderot. Sous le couvert d’une sorte de conte à l’orientale, Diderot fait ainsi la satire de toutes sortes d’aspects de la vie à la cour et en France en général, grâce à une intrigue qui autorise toutes sortes de situations burlesques.

Jugez plutôt. Le sultan Mangogul fait un pari avec sa favorite Mirzoza : il est persuadé qu’il n’existe pas une seule femme fidèle à sa cour. Afin de le vérifier lui-même de manière infaillible, il se fait offrir par son génie, Cucufa, un anneau magique pour son usage personnel. Mais cet anneau a la propriété étonnante de donner la parole au sexe des femmes, toujours désigné dans le roman comme leur « bijou ». Et un sexe qui parle a toujours énormément de choses à dire, pour le plus grand désarroi de sa propriétaire, mais pour le plus grand plaisir du sultan et des témoins. Mangogul met ainsi à l’épreuve les plus grandes dames de sa cour, et se renseigne à bon compte sur les intrigues amoureuses − et sexuelles − qui se nouent dans son palais. Les secrets sont trahis, les réputations ruinées…

Mon avis

C’est un livre que j’ai beaucoup aimé au début, mais qui m’a finalement laissé une impression en demi-teinte.

La mise en place de l’intrigue et les premières utilisations de l’anneau sont terriblement réjouissantes, et Diderot tire systématiquement parti des possibilités offertes par son postulat de départ, avec toutes sortes de surprises et de péripéties vraiment drôles, qui se doublent d’une réflexion sur la vie sexuelle et la fidélité, mais aussi, au fil des chapitres, d’une satire des milieux politiques et scientifiques de son temps.

À cela s’ajoute le style de Diderot, alerte et savoureux, sa capacité à planter des personnages en quelques mots et à inventer des noms et des détails très amusants.

Il m’a pourtant semblé que le livre perdait peu à peu l’ingéniosité de ce début, et finissait par peiner à se renouveler, au point que j’ai eu du mal à le terminer. Je m’attendais à ce que la description féroce des défauts des femmes qui forme une partie de la charge satirique du roman soit équilibrée à la longue par une péripétie supplémentaire, par exemple quelque chose qui aurait fait parler aussi les « bijoux » des hommes ! Mais non, on en reste toujours aux femmes…

De ce point de vue, le propos de l’ensemble apparaît finalement assez daté en dépit de son inventivité, et, même en le replaçant dans son contexte historique, je n’ai pas pu m’empêcher de le trouver bêtement misogyne. Il faut tout de même lui accorder qu’il est loin d’être caricatural pour autant, puisque les hommes en prennent aussi pour leur grade, et que la sultane donne régulièrement la réplique au sultan avec beaucoup d’esprit sans lui faire de cadeau. Un tel personnage peut faire penser aux femmes de lettres que fréquentait Diderot et qu’il met en scène dans d’autres ouvrages (je pense à Sophie Volland, qu’il fait apparaître dans Le Rêve de d’Alembert, par exemple). Mais on en ressort content que la représentation des femmes ait quand même un peu évolué depuis le XVIIIe siècle.

Malgré cette conclusion ratée, c’est un livre dans lequel je vous recommande tout de même de mettre le nez, au moins pour sa première moitié réjouissante, surtout si vous n’avez encore rien lu de Diderot. Mais, si cela vous est possible, choisissez une édition récente avec une introduction, des notes, et plus généralement quelque chose qui vous aide à comprendre les allusions et détails présents dans le livre, plutôt qu’une vieille édition de poche quasiment sans rien comme celle que j’ai piochée dans la bibliothèque familiale et qui n’aide pas à apprécier le livre en profondeur.

À vrai dire, à y repenser plus tard au moment de publier cet avis sur ce blog, je suis certain d’être passé à côté d’une partie du propos du roman, tant sa construction savamment hasardeuse et ses allusions aux réalités de son époque réclament au moins quelques notes pour être bien comprises. Ne vous privez pas de ça. Quant à moi, qui sait, ce sera sans doute pour une future relecture !

Du même, j’avais lu (voire étudié) Jacques le Fataliste et son maître, Le Neveu de Rameau, Paradoxe sur le comédien, Le Rêve de d’Alembert, les premiers Salons de peinture et de bons extraits de l’Encyclopédie, mais je n’ai pas encore lu son autre roman libertin, La Religieuse, et Les Bijoux indiscrets a renforcé mon envie de combler tôt ou tard cette lacune… sauf si je déniche d’abord Regrets sur ma vieille robe de chambre.

Et comme c’est un livre qui a la bonne idée d’être paru depuis longtemps, il est disponible en ligne pour rien, par exemple sur Wikisource, ce qui vous permet d’y mettre le nez illico.

Avis posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 29 juillet 2012, rebricolé ensuite.