[BD] « IRL. Dans la vraie vie », Cory Doctorow et Jen Wang

18 mars 2019

WangIRL

Référence :  Jen Wang (texte d’après la nouvelle Anda’s Game de Cory Doctorow, dessin et couleur), IRL. Dans la vraie vie, Talence, Akiléos, 2015, 192 pages (première édition : In Real Life, New York, First Second Books, 2014).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Anda aime Coarsegold Online, le jeu de rôle en ligne massivement multijoueur sur lequel elle passe le plus clair de son temps libre. C’est un endroit où elle peut être un leader, une combattante, une héroïne. Un endroit où elle peut rencontrer des gens du monde entier et se faire des amis. Mais tout se complique le jour où Anda se lie d’amitié avec un Gold Farmer, un enfant chinois pauvre dont l’avatar recueil[le] illégalement dans le jeu des objets de valeur pour les revendre aux joueurs des pays développés. Ce comportement va à l’encontre des règles de Coarsegold, mais Anda réalise rapidement que les questions de bien et de mal sont beaucoup moins simples quand la vie d’une personne réelle est en jeu. »

Mon avis

Ayant adoré Le Prince et la Couturière de la même auteure (j’ai vu avec plaisir que l’album avait obtenu un Fauve d’or à Angoulême fin janvier), j’ai lu avec beaucoup de curiosité IRL. Dans la vraie vie, dont l’histoire est assez différente. L’intrigue s’inspire d’une nouvelle ou courte novella, Anda’s Game, publiée le 15 novembre 2004 dans le magazine Salon par l’écrivain canado-britannique Cory Doctorow et reprise depuis dans plusieurs anthologies (vous pouvez trouver plus de détails sur la fiche de la nouvelle sur l’Internet Speculative Fiction Database ; en revanche, je n’en connais pas de traduction française). À cette histoire, Jen Wang apporte son talent de scénariste et de dessinatrice. On y trouve le trait rond, les visages expressifs et la mise en page très dynamique qu’elle a déployé par la suite dans Le Prince et la Couturière, mais avec deux types de décors bien distincts : le quotidien d’Anda (le collège, la maison familiale, les cybercafés) et l’environnement virtuel de Coarsegold Online (dont Jen Wang invente l’interface graphique et l’univers de fantasy).

Dès la préface, l’album développe un propos engagé : il s’agit de parler de jeux vidéo… et d’économie. On comprend vite en entamant la lecture de la BD proprement dite. De jeu vidéo, il en est question tout de suite, mais du point de vue de jeunes filles. Anda et ses camarades sont des joueuses passionnées de jeux vidéo, mais elles sont habituées à n’incarner que des personnages masculins par peur des réactions sexistes qu’entraînent invariablement les personnages féminins de la part des joueurs. Tout commence quand une représentante de la guilde des Farenheits,  un groupe exclusivement composé de joueuses, vient recruter plusieurs collégiennes pour les encourager à s’enhardir en ligne (… et leur vendre des abonnements à un jeu dont on apprend par la suite qu’il lui rapporte de l’argent). Ainsi, d’emblée, la BD s’inscrit dans les problèmes de société actuels, avec netteté mais sans prendre de gros sabots. Anda se porte volontaire et on repasse à des problèmes typiquement adolescents : la négociation avec sa mère pour se faire offrir l’abonnement, l’inscription, la socialisation en ligne, l’envie de faire ses preuves auprès des autres.

L’économie des jeux vidéo est loin de se résumer au paiement du jeu : pour nombre d’entre eux, et notamment les jeux vidéo de rôle massivement multijoueurs en ligne (les MMORPG) dont s’inspire Coarsegold Online, elle comprend l’usage de tout un tas de fonctionnalités payantes optionnelles, mais qui procurent vite des avantages aux joueurs les plus riches. À cela s’ajoute la pratique du farming (« culture » ou « exploitation en ferme », du verbe to farm signifiant « cultiver dans une ferme »). C’est une pratique d’optimisation d’un personnage qui relève pratiquement de la triche, puisqu’elle consiste à répéter la même action un grand nombre de fois dans le jeu à seule fin d’accumuler, selon les cas, des points d’expérience, des pièces d’or, etc. qui permettent au joueur de rendre son personnage plus puissant à coups de montées de niveau rapides. C’est cette pratique qu’Anda va découvrir dans Coarsegold Online.

L’équipe de supervision du jeu offre en effet de rémunérer des joueuses pour éliminer les personnages qui s’adonnent au farming. « Gagner de l’argent de poche supplémentaire en jouant ? Cool ! » se dit Anda, comme sans doute beaucoup d’ados le penseraient à sa place. Et de massacrer des personnages sans complexe… au début. Un jour, elle noue contact avec un de ces personnages et se rend compte qu’il est lui-même payé pour faire du farming pour le compte de joueurs riches. Sauf que lui ne gagne pas d’argent de poche : il gagne sa vie tout court. Autrement dit, ce qui n’est qu’un loisir pour la jeune fille aisée qu’est Anda forme le travail quotidien de ce joueur, non pas un ado mais un enfant, contraint de jouer des dizaines d’heures par semaine, au point qu’il en a mal au dos comme un vieillard.

En dépit du caractère fictif des personnages et du jeu vidéo Coarsegold Online, l’intrigue est très réaliste, puisqu’elle évoque des technologies et des situations très actuelles, du sexisme aux inégalités de richesse entretenues par l’économie des jeux vidéo, bien qu’on ne soit pas en reste de fantasy grâce aux scènes qui se déroulent dans l’univers du jeu. Derrière Coarsegold Online, on peut aisément reconnaître les classiques du MMORPG comme World of WarCraft. À vrai dire, en d’autres temps, le sujet n’aurait pas déplu à un Zola (le quotidien des farmers penchés sur leur écrans et devant tenir des cadences infernales n’est pas loin d’un véritable Germinal du virtuel) ou à un Maupassant, voire un peu avant, à un Voltaire (on aurait pu écrire : « C’est à ce prix que vous avez des XP en Europe »…). Il est abordé ici avec ce qui semble au prime abord être de la légèreté – un récit de formation coloré et optimiste d’une adolescente au départ un peu timide et embarrassée d’elle-même – mais qui devient vite sérieux à mesure qu’Anda découvre la réalité sordide qui se cache derrière les fonctionnalités payantes de Coarsegold Online et la pratique du farming. L’optimisme demeure, mais il se fait plus exigeant : dès lors qu’Anda veut rester intègre, elle prend conscience qu’elle doit essayer de changer les choses de son mieux… et que c’est loin d’être facile.

Bien ficelée, l’histoire développe un propos engagé et nuancé à la fois. Anda va de découverte en déconvenue, se trouve peu à peu en rupture vis-à-vis des Farenheits, de sa mère, voire de l’enfant qu’elle prétend aider, mais, loin de se désespérer, elle réagit, s’indigne, se documente, met en place des moyens d’agir… dans la vraie vie, puisque l’enjeu réel est là, même quand on joue à un jeu vidéo. IRL nous rappelle ainsi utilement l’ampleur des enjeux qui se cachent dans les coulisses de l’industrie du divertissement.

Que trouver à dire au chapitre des défauts ? Les esprits pessimistes pourraient reprocher à l’album son dénouement, les adeptes de l’originalité à tout crin y reconnaîtront des ficelles classiques, et les esprits chagrins jugeront peut-être la mise en page un peu trop aérée… Ce serait oublier que le but de l’album ne réside visiblement pas dans l’invention d’un parcours original, mais au contraire dans l’évocation d’une histoire réaliste, partant du quotidien d’un personnage comme vous et moi auquel on s’identifie aisément, et qui nous emmène sans aucune difficulté jusqu’à des questions d’économie dont on ne soupçonnait parfois pas même l’existence avant d’ouvrir l’album. Qu’on adhère ou non à l’optimisme de son propos, on ne peut que saluer l’habileté et le dynamisme avec lesquels l’album traite, avec clarté et subtilité, toute une palette de thèmes, de l’adolescence à l’économie et à la lutte pour les droits sociaux en passant par le sexisme, l’amitié en ligne ou les différentes formes de lutte et d’héroïsme – le tout dans une histoire que j’ai trouvée plaisante, accessible et vraisemblable. Une réussite à mes yeux, qui me confirme dans l’idée que Jen Wang est une auteure à suivre.

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[Méta] Pense-bête : n’oublie plus les écrivaines, bougre d’âne

8 mars 2019

En règle générale, je préfère éviter ici les billets du type « méta-discours ». Je préfère l’équation « un billet = un livre (ou un film) ». Ce blog est avant tout une bibliothèque. Il doit y avoir beaucoup de livres (et de films). Le maximum. Non, encore plus que ça. (Vous saisissez l’idée.)

Cependant, en cette journée des droits des femmes, j’aimerais partager un constat que j’ai fait vers le milieu de l’an dernier, au printemps 2018, en examinant mes publications passées sur ce blog. Un constat qui m’a flanqué la honte aux yeux de moi-même. J’avais tout simplement chroniqué à une écrasante majorité des livres écrits par des hommes, ainsi que des BD écrites et/ou dessinées par des hommes, et des films réalisés par des hommes. Le tout sans m’en rendre compte.

Il faut ajouter à ce constat quelques éléments de contexte. Premièrement : bien que « Les Festins de Pierre » aient été créés en juillet 2012 (bientôt 7 ans, mazette), je les ai longtemps alimentés de manière assez chaotique, et ce n’est que vers la fin de 2017 que j’ai réussi à faire prendre au blog un rythme de croisière, à raison d’un billet toutes les deux semaines, le lundi matin. Avant cela, je n’avais aucune politique éditoriale cohérente, hormis des élans ponctuels qui pouvaient généralement se résumer en deux formulations : a) « Aaaaah ça fait six mois que je n’ai rien posté, vite, je dois bloguer quelque chose, n’importe quoi » ou b) « Aaaaah ce livre/film est excellent, il faut absolument que j’en parle à tout le monde, que je l’offre à tou-te-s mes ami-e-s et que j’en placarde de longs extraits sur tous les murs de la ville » (qu’on se rassure sur ma santé mentale : je force légèrement le trait). Si j’avais été plus organisé, je me serais peut-être rendu compte de tout ça plus tôt.

Deuxièmement : plus j’ai avancé dans ma vie, plus j’ai soutenu (ou cru soutenir) les causes féministes et la lutte contre le sexisme, au même titre que je soutiens les combats visant à défendre et renforcer le respect des droits humains. Et plus j’ai tenté de vivre une vie en accord avec ces causes, à commencer par ce que je pouvais faire à mon échelle au quotidien. Autant dire que je n’ai pas été heureux de me rendre compte de cette disproportion entre écrivains et écrivaines dans les pages de ce blog.

Précisons un peu les choses. En termes de statistiques, l’inégalité varie selon qu’on examine les livres, les BD ou les films.

  • Livres. On est à à peine un peu plus d’un quart de billets consacrés à des livres d’écrivaines. 84 billets, dont 21 écrits par une femme, 1 écrit et illustré par deux femmes, 1 co-écrit par un homme et une femme et 1 anthologie co-dirigée par un homme et une femme mais ne comprenant que des nouvelles écrites par des hommes. Bref, sans être le vide intersidéral, ça ne va pas du tout.
  • Bandes dessinées. C’est la rubrique la plus proche de la parité en termes de visibilité des femmes. 11 billets, dont 4 écrites et dessinées par une femme et 1 co-scénarisée par un homme et une femme et dessinée par un homme. Bon. Il y a de l’espoir, on est presque à 50/50 (et on l’atteindra la semaine prochaine avec la chronique d’une deuxième BD de Jen Wang, dont j’ai chroniqué récemment Le Prince et la Couturière).
  • Films :  Je parlais du vide intersidéral plus haut : sur 25 films chroniqués, seuls 2 sont les œuvres de réalisatrices.

D’où vient cette inégalité si prononcée ?

Vient-elle du fait que j’ai lu moins d’écrivaines que d’écrivains ? J’ai toujours eu des écrivaines parmi mes auteurs favoris, qu’elles soient classiques (Marguerite Yourcenar, Virginia Woolf) ou récentes (Mélanie Fazi). Mais, globalement, je pense que je lisais moins de livres d’écrivaines que d’écrivains jusqu’à il y a un peu moins de deux ans, quand une visite m’a fait redécouvrir complètement George Sand et que je me suis intéressé consciemment aux écrivaines classiques oubliées ou distordues par la postérité.

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George Sand peinte par Auguste Charpentier en 1838.

Vient-elle du fait que je chronique moins les livres d’écrivaines que les livres d’écrivains ? Une précision, d’abord : les livres que je chronique ici ne reflètent pas la totalité de mes lectures, mais seulement une partie, car j’ai plus de temps pour lire que pour bloguer et je lis plus vite que je ne blogue. Je dois donc opérer des choix parmi mes lectures. Alors, qu’est-ce qui s’est passé ? À la réflexion, j’ai dû m’avouer que j’avais parfois trop mis de côté des livres, BD ou films faits par des femmes. Pourquoi ? Sont-ce des points de Côté Obscur ou de Perfidie accumulés sans m’en apercevoir ? Est-ce une série de coïncidences (mais ça fait beaucoup de coïncidences) ? Aucune idée.

Il m’arrive parfois de reporter le moment de chroniquer un livre par peur de ne pas arriver à lui consacrer un billet de blog aussi approfondi et bien fait que je le voudrais. Plus un livre me passionne et m’impressionne, plus j’ai envie de m’attarder sur lui, d’en proposer une analyse nuancée, d’ajouter des comparaisons avec d’autres livres, etc. Et naturellement, si c’est un classique, cela peut devenir franchement intimidant. Par exemple, j’ai lu il y a quelques mois le magistral Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar, mais j’aimerais en dire quelque chose de pas trop stupide et cela prend du temps. La même raison m’a fait différer longtemps mes premiers billets sur les livres d’Ursula Le Guin (The Left Hand of Darkness et Lavinia), dont la découverte a formé une véritable révélation et qui figure désormais parmi les plus grands noms des littératures de l’imaginaire à mes yeux, aux côtés d’écrivains aimés de longue date comme J.R.R. Tolkien ou Ray Brabdury. Cependant, là encore, cela ferait beaucoup de coïncidences, car je ne lis pas que des classiques, loin de là. Et puis c’est loin d’être toujours vrai (sinon ce blog serait un instrument de torture compliqué et non un loisir).

Est-ce que j’ai entendu moins parler des écrivaines que des écrivains, ou est-ce que j’aurais été moins incité à les lire ? (Autrement dit : est-ce un peu de la faute de la société et pas seulement de la mienne ?) Oui et non. Non, parce que j’ai été incité à lire des écrivaines et pas seulement des écrivains, aussi bien dans un cadre scolaire (Yourcenar, par exemple, est une découverte faite par le biais du collège, avec les Nouvelles orientales que j’espère bien chroniquer ici un jour) que par les canaux d’information liés aux autres genres littéraires que j’affectionne et qui sont moins présents dans les programmes scolaires et universitaires (la fantasy, le fantastique, la science-fiction). Mais oui tout de même un peu, à en juger par les inégalités criantes qui persistent, encore aujourd’hui, entre écrivains et écrivaines dans le choix qui président à la rédaction des manuels scolaires (voyez cette étude relayée dans Libération en janvier 2018 et cette initiative des éditions Des femmes qui ont lancé fin 2018 un manuel scolaire comprenant uniquement des textes d’écrivaines pour contrebalancer la forte majorité masculine dans les manuels scolaires déjà existants), sans parler de l’élaboration des programmes des examens et concours, du baccalauréat à l’agrégation de lettres (le programme du Bac avait donné lieu à une pétition en 2016, cf. cet article de L’Express par exemple… et ça ne s’est pas tellement amélioré depuis). Au collège et au lycée, on m’a vanté Isaac Asimov et Ray Brabdury, jamais Ursula Le Guin, alors que cette dernière a remporté un nombre étourdissant de prix littéraires.

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L’anthologie de textes d’écrivaines à l’usage des professeur-e-s de collège publiée en 2018 en co-édition Belin/Des femmes.

J’ai surtout découvert que j’avais reçu, par mes études, une image largement déformée ou restreinte des œuvres de plusieurs écrivaines, à commencer par des classiques. Ainsi George Sand, dont je ne connaissais que deux ou trois romans champêtres sympathiques mais pas exactement révolutionnaires (La Mare au Diable, La Petite Fadette et François le Champi), alors qu’elle a à son actif plus de 80 romans relevant aussi bien du réalisme (Indiana) que du fantastique (Laura. Voyage dans la cristal) ou de l’historique (Consuelo et La Comtesse de Rudolstadt), des romans-traités-pamphlets romantico-philosophiques inclassables (Lélia), des nouvelles dans ces divers genres (dont Marianne), des pièces de théâtre, des essais et des écrits politiques, sans parler de sa monumentale autobiographie et de son abondante correspondance. De même, je ne connaissais Madame de Staël que par son traité De l’Allemagne alors qu’elle a aussi écrit plusieurs romans dont je n’avais jamais entendu parler (et pourtant, Corinne ou l’Italie, ce n’est pas rien !). Et je ne suis que trentenaire. La faute aux universitaires, aux professeurs, aux médias ? Difficile à dire, mais que de temps perdu….

Que s’est-il passé au juste et quel rôle ont joué ces différents facteurs d’explication possibles ? Difficile à dire, mais le problème est là. En tout cas, ça en est un à mes yeux, car je suis informé depuis un bon moment de l’invisibilisation que subissent les femmes et leurs accomplissements, y compris artistiques, de très longue date et encore de nos jours… et je n’ai pas envie d’entretenir cette invisibilisation.

Certes, on pourrait remarquer qu’il y a d’excellents livres, ou BD, ou films, faits par des hommes au sujet de femmes. Je pourrais citer le récent Colette de Wash Westmoreland dont je parlais tantôt. Mais je parle ici du problème de l’invisibilisation ou de la minimisation des créations faites par des femmes artistes, et ce genre d’œuvre ne suffit pas à combler le fossé.

Quand je me suis aperçu de ce problème, au printemps dernier, j’ai donc décidé de rétablir peu à peu une parité entre les ouvrages chroniqués ici. Si vous suivez le blog depuis longtemps, vous aurez peut-être remarqué que, depuis l’été 2018, la nette majorité des billets sont consacrés à des livres ou BD faits par des femmes (il n’y a pas encore de films, mais ça va venir). Depuis juin 2018, j’en ai publié une quinzaine (autant dire que c’était encore moins glorieux avant). Eh bien, cela va continuer, aussi longtemps qu’il le faudra pour rétablir une parité globale sur le blog. Cela ne signifie pas que je parlerai exclusivement de femmes (je n’exclus personne) mais que j’en parlerai très majoritairement. À vrai dire, c’est l’occasion de découvrir des écrivaines et des livres passionnants, et c’est un critère comme un autre pour élaborer un petit programme de billets à publier pour les prochains mois.

Quand cette parité que je vise sera rétablie, je travaillerai à la maintenir, tout en passant à d’autres critères ou petits défis sur des enjeux moins brûlants, mais tout aussi intéressants pour s’ouvrir des perspectives (par exemple, lire des livres de pays et d’époques les plus variés possibles, comme une sorte de tour du monde en 80 livres, chose qui s’est déjà faite sur des blogs de lecture).

Bon, et maintenant, à vous ! Lisez-vous beaucoup plus d’écrivains que d’écrivaines ? Si vous avez un blog, avez-vous déjà essayé de voir dans quelles proportions les femmes y étaient représentées ? Personnellement, j’ai eu une mauvaise surprise. À vrai dire, j’espère que tout le monde n’est pas concerné.

En tout cas, bonnes lectures et à lundi en huit pour le prochain billet qui s’ajoutera à la bibliothèque de ce blog !


Angela Carter, « The Bloody Chamber »

4 mars 2019

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Référence : Angela Carter, The Bloody Chamber, Vertigo, 1995 (première édition : Victor Collancs Ltd., Royaume-Uni, 1979).

The Bloody Chamber, traduit en français sous le titre La Compagnie des loups et autres nouvelles, est un recueil où Angela Carter réécrit des contes célèbres comme Barbe Bleue, La Belle et la Bête, Le Chat botté, La Belle au bois dormant ou bien sûr Le Petit Chaperon rouge.

Des réécritures de contes ? Le sujet est banal, me direz-vous, et vous aurez raison : de nos jours, on croule sous les réécritures de contes, les suites de contes, les parodies de contes, les univers faisant coexister divers contes, en livres, en BD, en films, en séries, en jeux vidéo, du Disney annuel formaté comme un rapport de comptable jusqu’aux faciles Shrek ou Alad’2 en passant par l’enjoué Garulfo en BD, Hansel et Gretel : la comédie musicale sur scène, et cetera et cetera ad libitum et ad nauseam. Certes. Mais il y a deux excellentes raisons de dépasser cette  sensation d’overdose. La première est que ce recueil date des années 1970, période à laquelle le raz-de-marée réécriveur n’en était pas encore arrivé à ce point de saturation, ce qui fait qu’on ferait un mauvais procès au livre en lui reprochant de surfer sur une vague qui ne s’était pas encore gonflée. La seconde est que ces réécritures-là sont magistrales (et largement reconnues comme telles), ce qui veut dire qu’elles valent le détour de toute façon.

Les réécritures de Carter ne sont résolument pas destinées aux enfants. Elles réactivent les aspects les plus sombres des contes de départ : leur violence, parfois leur cruauté, et leurs liens profonds avec la sexualité, autant de thèmes qui se trouvaient au centre de bien des analyses psychanalytiques dans les années 1970. Comme dans les contes d’origine, les personnages connaissent de nombreux malheurs et la fin est loin d’être toujours heureuse. La première originalité de Carter consiste à jouer constamment avec nos attentes. Elle prend plaisir à distordre les contes d’origine, ce qui suppose de les connaître un minimum pour bien en profiter (mais elle choisit des contes largement connus, comme le montrent les quelques titres que j’ai cités plus haut). On attend tel événement, telle réaction d’un personnage, tel détail, et on les retrouve, mais sous des formes et à des moments inattendus, ou bien on les découvre escamotés au profit de rebondissements tout différents.

C’est le plaisir typique de la réécriture, mais Carter en joue de manière virtuose. Ces métamorphoses constantes, sous nos yeux, de l’intrigue attendue que nous croyons prévoir, ne brisent jamais l’immersion, à mon avis : au contraire, elles entretiennent l’atmosphère onirique de ses récits. Comme dans un rêve, on retrouve des figures et des événements connus de longue date, mais redistribués, parfois gonflés ou rapetissés dans des proportions toutes différentes. Un accessoire (la rose, le rouet, le miroir), un monstre (le loup, qui forme la figure récurrente des trois derniers récits) ou un personnage (la Bête) se voit ainsi retravaillé, dédoublé ou réimaginé sous une autre forme. Mieux : Carter se complaît à faire entrer en collision plusieurs contes, ou bien à enchaîner dans le recueil deux adaptations complètement différentes du même, en un bel exemple de virtuosité, une fois encore.

Aux références entre contes viennent s’ajouter d’autres références, romanesques celles-là, qui orientent la tonalité générale du recueil vers une forme de syncrétisme entre divers univers de personnages de fiction célèbres, avec une préférence marquée pour le fantastique et le gothique : on y voit des références à Dracula ou à Carmilla, par exemple, ainsi qu’à une Alice au pays des merveilles nettement plus sombre que celle de Lewis Carroll. Même si les dernières histoires m’ont laissé sur l’impression d’un univers assez sombre, l’humour, l’optimisme et même la fantaisie n’en sont pas absents pour autant : des références à Figaro viennent ainsi structurer le drôlatique Puss-in-Boots (qui réécrit Le Chat botté). Mais l’ensemble conserve une forte personnalité et une forte cohérence autour d’un petit nombre de thèmes décliné en de multiples nuances. On ne s’oriente jamais vers un bric à brac à la L’Affaire Jane Eyre ou Shrek, ni vers un univers encyclopédique entièrement charpenté par une intertextualité érudite comme ce que fait Alan Moore dans son comic La Ligue des Gentlemen Extraordinaires.

Chaque récit (en général) met en place, par ailleurs, un univers différent. Les lieux et les époques varient, tout comme le degré d’ancrage dans l’Histoire et la géographie réelles. Ainsi les premiers contes, dont The Bloody Chamber, se situent dans un cadre résolument contemporain. D’autres, comme The Lady of the House of Love, se situent dans un passé relativement proche, peu avant la Première Guerre mondiale, et comportent des références géographiques précises. D’autres encore, comme les tout derniers contes du recueil (dont The Company of Wolves et The Werewolf), prennent place dans un Moyen âge nébuleux qui doit plus au roman gothique qu’à une quelconque réalité historique.

J’en viens à ce qui m’a le plus marqué dans ce recueil : son style. Il est inséparable de l’art du récit que déploie Carter, puisque chacun de ses contes forme un véritable bijou d’écriture très imagée, évocatrice à souhait, enveloppante, parfumée, raffinée, où une phrase après l’autre nous emporte dans une récit d’associations d’idées et d’images qui nous fait savamment oublier de nous demander où et quand exactement nous nous trouvons, qui parle au juste et quels sont les enjeux de l’histoire… pour mieux nous le révéler ensuite, par le biais de détails adroitement ajoutés ici et là, porteurs d’informations cruciales, comme autant de clés dorées semées dans une épaisse forêt. En dépit de (ou grâce à) la brièveté parfois extrême de ses textes (les plus courts du recueil ne font pas trois pages), Carter montre une habileté de composition étourdissante dans son agencement des informations et met très bien son style au double service de l’ambiance et du suspense.

Mais en dehors même de la manière dont elle distille ses détails, elle donne à lire des phrases magnifiques, dont la syntaxe rappelle la belle prose académique française et n’hésite pas à lorgner parfois du côté du poème en prose, comme le merveilleux The Erl-King qui n’aurait pas déplu aux préraphaélites. Mais ce tyle ne mobilise pas toujours un vocabulaire bien compliqué. Je ne recommanderais pas tout le recueil à des lecteurs débutants en anglais, mais The Werewolf, par exemple, est remarquablement accessible avec son vocabulaire simple qui ne l’empêche pas de mettre en place des effets complexes.

Ce recueil est une superbe découverte et je pense bien m’intéresser ensuite à ses autres recueils ainsi qu’à ses romans. Si vous appréciez la prose de Mélanie Fazi ou de Clive Barker, si vous avez un faible pour les romans gothiques ou pour les contes sombres sans verser dans le gore, The Bloody Chamber a de grandes chances de vous plaire.