[Méta] Pense-bête : n’oublie plus les écrivaines, bougre d’âne

En règle générale, je préfère éviter ici les billets du type « méta-discours ». Je préfère l’équation « un billet = un livre (ou un film) ». Ce blog est avant tout une bibliothèque. Il doit y avoir beaucoup de livres (et de films). Le maximum. Non, encore plus que ça. (Vous saisissez l’idée.)

Cependant, en cette journée des droits des femmes, j’aimerais partager un constat que j’ai fait vers le milieu de l’an dernier, au printemps 2018, en examinant mes publications passées sur ce blog. Un constat qui m’a flanqué la honte aux yeux de moi-même. J’avais tout simplement chroniqué à une écrasante majorité des livres écrits par des hommes, ainsi que des BD écrites et/ou dessinées par des hommes, et des films réalisés par des hommes. Le tout sans m’en rendre compte.

Il faut ajouter à ce constat quelques éléments de contexte. Premièrement : bien que « Les Festins de Pierre » aient été créés en juillet 2012 (bientôt 7 ans, mazette), je les ai longtemps alimentés de manière assez chaotique, et ce n’est que vers la fin de 2017 que j’ai réussi à faire prendre au blog un rythme de croisière, à raison d’un billet toutes les deux semaines, le lundi matin. Avant cela, je n’avais aucune politique éditoriale cohérente, hormis des élans ponctuels qui pouvaient généralement se résumer en deux formulations : a) « Aaaaah ça fait six mois que je n’ai rien posté, vite, je dois bloguer quelque chose, n’importe quoi » ou b) « Aaaaah ce livre/film est excellent, il faut absolument que j’en parle à tout le monde, que je l’offre à tou-te-s mes ami-e-s et que j’en placarde de longs extraits sur tous les murs de la ville » (qu’on se rassure sur ma santé mentale : je force légèrement le trait). Si j’avais été plus organisé, je me serais peut-être rendu compte de tout ça plus tôt.

Deuxièmement : plus j’ai avancé dans ma vie, plus j’ai soutenu (ou cru soutenir) les causes féministes et la lutte contre le sexisme, au même titre que je soutiens les combats visant à défendre et renforcer le respect des droits humains. Et plus j’ai tenté de vivre une vie en accord avec ces causes, à commencer par ce que je pouvais faire à mon échelle au quotidien. Autant dire que je n’ai pas été heureux de me rendre compte de cette disproportion entre écrivains et écrivaines dans les pages de ce blog.

Précisons un peu les choses. En termes de statistiques, l’inégalité varie selon qu’on examine les livres, les BD ou les films.

  • Livres. On est à à peine un peu plus d’un quart de billets consacrés à des livres d’écrivaines. 84 billets, dont 21 écrits par une femme, 1 écrit et illustré par deux femmes, 1 co-écrit par un homme et une femme et 1 anthologie co-dirigée par un homme et une femme mais ne comprenant que des nouvelles écrites par des hommes. Bref, sans être le vide intersidéral, ça ne va pas du tout.
  • Bandes dessinées. C’est la rubrique la plus proche de la parité en termes de visibilité des femmes. 11 billets, dont 4 écrites et dessinées par une femme et 1 co-scénarisée par un homme et une femme et dessinée par un homme. Bon. Il y a de l’espoir, on est presque à 50/50 (et on l’atteindra la semaine prochaine avec la chronique d’une deuxième BD de Jen Wang, dont j’ai chroniqué récemment Le Prince et la Couturière).
  • Films :  Je parlais du vide intersidéral plus haut : sur 25 films chroniqués, seuls 2 sont les œuvres de réalisatrices.

D’où vient cette inégalité si prononcée ?

Vient-elle du fait que j’ai lu moins d’écrivaines que d’écrivains ? J’ai toujours eu des écrivaines parmi mes auteurs favoris, qu’elles soient classiques (Marguerite Yourcenar, Virginia Woolf) ou récentes (Mélanie Fazi). Mais, globalement, je pense que je lisais moins de livres d’écrivaines que d’écrivains jusqu’à il y a un peu moins de deux ans, quand une visite m’a fait redécouvrir complètement George Sand et que je me suis intéressé consciemment aux écrivaines classiques oubliées ou distordues par la postérité.

SandParCharpentier

George Sand peinte par Auguste Charpentier en 1838.

Vient-elle du fait que je chronique moins les livres d’écrivaines que les livres d’écrivains ? Une précision, d’abord : les livres que je chronique ici ne reflètent pas la totalité de mes lectures, mais seulement une partie, car j’ai plus de temps pour lire que pour bloguer et je lis plus vite que je ne blogue. Je dois donc opérer des choix parmi mes lectures. Alors, qu’est-ce qui s’est passé ? À la réflexion, j’ai dû m’avouer que j’avais parfois trop mis de côté des livres, BD ou films faits par des femmes. Pourquoi ? Sont-ce des points de Côté Obscur ou de Perfidie accumulés sans m’en apercevoir ? Est-ce une série de coïncidences (mais ça fait beaucoup de coïncidences) ? Aucune idée.

Il m’arrive parfois de reporter le moment de chroniquer un livre par peur de ne pas arriver à lui consacrer un billet de blog aussi approfondi et bien fait que je le voudrais. Plus un livre me passionne et m’impressionne, plus j’ai envie de m’attarder sur lui, d’en proposer une analyse nuancée, d’ajouter des comparaisons avec d’autres livres, etc. Et naturellement, si c’est un classique, cela peut devenir franchement intimidant. Par exemple, j’ai lu il y a quelques mois le magistral Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar, mais j’aimerais en dire quelque chose de pas trop stupide et cela prend du temps. La même raison m’a fait différer longtemps mes premiers billets sur les livres d’Ursula Le Guin (The Left Hand of Darkness et Lavinia), dont la découverte a formé une véritable révélation et qui figure désormais parmi les plus grands noms des littératures de l’imaginaire à mes yeux, aux côtés d’écrivains aimés de longue date comme J.R.R. Tolkien ou Ray Brabdury. Cependant, là encore, cela ferait beaucoup de coïncidences, car je ne lis pas que des classiques, loin de là. Et puis c’est loin d’être toujours vrai (sinon ce blog serait un instrument de torture compliqué et non un loisir).

Est-ce que j’ai entendu moins parler des écrivaines que des écrivains, ou est-ce que j’aurais été moins incité à les lire ? (Autrement dit : est-ce un peu de la faute de la société et pas seulement de la mienne ?) Oui et non. Non, parce que j’ai été incité à lire des écrivaines et pas seulement des écrivains, aussi bien dans un cadre scolaire (Yourcenar, par exemple, est une découverte faite par le biais du collège, avec les Nouvelles orientales que j’espère bien chroniquer ici un jour) que par les canaux d’information liés aux autres genres littéraires que j’affectionne et qui sont moins présents dans les programmes scolaires et universitaires (la fantasy, le fantastique, la science-fiction). Mais oui tout de même un peu, à en juger par les inégalités criantes qui persistent, encore aujourd’hui, entre écrivains et écrivaines dans le choix qui président à la rédaction des manuels scolaires (voyez cette étude relayée dans Libération en janvier 2018 et cette initiative des éditions Des femmes qui ont lancé fin 2018 un manuel scolaire comprenant uniquement des textes d’écrivaines pour contrebalancer la forte majorité masculine dans les manuels scolaires déjà existants), sans parler de l’élaboration des programmes des examens et concours, du baccalauréat à l’agrégation de lettres (le programme du Bac avait donné lieu à une pétition en 2016, cf. cet article de L’Express par exemple… et ça ne s’est pas tellement amélioré depuis). Au collège et au lycée, on m’a vanté Isaac Asimov et Ray Brabdury, jamais Ursula Le Guin, alors que cette dernière a remporté un nombre étourdissant de prix littéraires.

CollectifDes-femmes-en-litteraturejpg

L’anthologie de textes d’écrivaines à l’usage des professeur-e-s de collège publiée en 2018 en co-édition Belin/Des femmes.

J’ai surtout découvert que j’avais reçu, par mes études, une image largement déformée ou restreinte des œuvres de plusieurs écrivaines, à commencer par des classiques. Ainsi George Sand, dont je ne connaissais que deux ou trois romans champêtres sympathiques mais pas exactement révolutionnaires (La Mare au Diable, La Petite Fadette et François le Champi), alors qu’elle a à son actif plus de 80 romans relevant aussi bien du réalisme (Indiana) que du fantastique (Laura. Voyage dans la cristal) ou de l’historique (Consuelo et La Comtesse de Rudolstadt), des romans-traités-pamphlets romantico-philosophiques inclassables (Lélia), des nouvelles dans ces divers genres (dont Marianne), des pièces de théâtre, des essais et des écrits politiques, sans parler de sa monumentale autobiographie et de son abondante correspondance. De même, je ne connaissais Madame de Staël que par son traité De l’Allemagne alors qu’elle a aussi écrit plusieurs romans dont je n’avais jamais entendu parler (et pourtant, Corinne ou l’Italie, ce n’est pas rien !). Et je ne suis que trentenaire. La faute aux universitaires, aux professeurs, aux médias ? Difficile à dire, mais que de temps perdu….

Que s’est-il passé au juste et quel rôle ont joué ces différents facteurs d’explication possibles ? Difficile à dire, mais le problème est là. En tout cas, ça en est un à mes yeux, car je suis informé depuis un bon moment de l’invisibilisation que subissent les femmes et leurs accomplissements, y compris artistiques, de très longue date et encore de nos jours… et je n’ai pas envie d’entretenir cette invisibilisation.

Certes, on pourrait remarquer qu’il y a d’excellents livres, ou BD, ou films, faits par des hommes au sujet de femmes. Je pourrais citer le récent Colette de Wash Westmoreland dont je parlais tantôt. Mais je parle ici du problème de l’invisibilisation ou de la minimisation des créations faites par des femmes artistes, et ce genre d’œuvre ne suffit pas à combler le fossé.

Quand je me suis aperçu de ce problème, au printemps dernier, j’ai donc décidé de rétablir peu à peu une parité entre les ouvrages chroniqués ici. Si vous suivez le blog depuis longtemps, vous aurez peut-être remarqué que, depuis l’été 2018, la nette majorité des billets sont consacrés à des livres ou BD faits par des femmes (il n’y a pas encore de films, mais ça va venir). Depuis juin 2018, j’en ai publié une quinzaine (autant dire que c’était encore moins glorieux avant). Eh bien, cela va continuer, aussi longtemps qu’il le faudra pour rétablir une parité globale sur le blog. Cela ne signifie pas que je parlerai exclusivement de femmes (je n’exclus personne) mais que j’en parlerai très majoritairement. À vrai dire, c’est l’occasion de découvrir des écrivaines et des livres passionnants, et c’est un critère comme un autre pour élaborer un petit programme de billets à publier pour les prochains mois.

Quand cette parité que je vise sera rétablie, je travaillerai à la maintenir, tout en passant à d’autres critères ou petits défis sur des enjeux moins brûlants, mais tout aussi intéressants pour s’ouvrir des perspectives (par exemple, lire des livres de pays et d’époques les plus variés possibles, comme une sorte de tour du monde en 80 livres, chose qui s’est déjà faite sur des blogs de lecture).

Bon, et maintenant, à vous ! Lisez-vous beaucoup plus d’écrivains que d’écrivaines ? Si vous avez un blog, avez-vous déjà essayé de voir dans quelles proportions les femmes y étaient représentées ? Personnellement, j’ai eu une mauvaise surprise. À vrai dire, j’espère que tout le monde n’est pas concerné.

En tout cas, bonnes lectures et à lundi en huit pour le prochain billet qui s’ajoutera à la bibliothèque de ce blog !

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