Christine Grimagnon-Adjahi, « Le Forgeron magicien. Contes fon du Bénin »

GrimagnonAdjahi-ForgeronMagicien

Référence : Christine Grimagnon-Adjahi, Le Forgeron magicien. Contes fon du Bénin, Paris, L’Harmattan, collection « La légende des mondes », 2008.

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Dans ce recueil de contes vous découvrirez la richesse du patrimoine oral de la culture fon du Bénin.

Mon conte vole et va se poser sur un étrange forgeron. Quand un villageois avait quelque chose à forger, il lui apportait les matériaux sans préciser ce qu’il voulait faire forger. Le forgeron avait le don de deviner ce qu’il fallait fabriquer. Tout le monde le connaissait dans le pays et sa réputation était arrivée jusqu’aux oreilles du roi. Celui-ci, très sceptique, ne croyait pas qu’un forgeron puisse fabriquer un objet rien qu’en voyant le bout de fer qu’on lui apportait. Devant l’insistance de ses messagers, le roi décida de le mettre à l’épreuve. Si le forgeron échouait, il le tuerait.

Christine Gnimagnon Adjahi est née en 1945, à Zounzonmey, petit village d’Abomey au Bénin. Elle arrive en France en 1969. Géographe de formation, puis professeur certifiée documentaliste dans un Lycée de L’Académie de Lyon, elle est aujourd’hui en retraite et se consacre à la diffusion des contes fon par le biais de l’écriture et de l’oralité.

Elle a publié à L’Harmattan Do Massé contes fon du Bénin, 2002 ; Le pacte des animaux, bilingue fon-français, Coll. Contes des 4 vents, 2005 ; Le lièvre et le singe, bilingue fon-français, Coll. Contes des 4 vents, 2006. »

Mon avis

J’ai acheté ce livre un peu par hasard, sur un coup de tête, intéressé par l’idée de lire des contes d’Afrique de l’Ouest, un coin du monde dont les cultures gagnent à être connues dans toute la francophonie (si vous fréquentez un peu ce blog, vous avez peut-être vu passer mes présentations de plusieurs versions de l’épopée de Soundiata) et intrigué en particulier par le titre. Les liens entre les arts de la forge et la magie existent dans de nombreuses cultures depuis l’Antiquité et en Afrique de l’Ouest, ils tissent un ensemble de traditions, de croyances et de mythes passionnants, adossés à des techniques d’une belle finesse. Le sujet a été abondamment étudié par les anthropologues et fait même l’objet d’une exposition au Musée du quai Branly à Paris, Frapper le fer, du 19 novembre 2019 jusqu’au 29 mars 2020 (voyez la page de cette exposition sur le site du musée). Pour ma part, j’ai découvert ce domaine au détour de La Grande Geste du Mali, par Youssouf Tata Cissé et Wâ Kamissoko, une version détaillée de l’épopée de Soundiata où il est un peu question de forgerons comme Noun Fayiri, l’ancêtre des forgerons du Manden. J’ai retrouvé ces relations entre forge et magie dans l’autobiographie L’Enfant noir de Camara Laye, dont le père est forgeron en Haute-Guinée.

Dans ce tout petit livre (56 pages), on trouvera pas moins de huit contes fon précédés d’une page de préface. Cette dernière présente le recueil comme une suite d’un projet entamé avec les précédents ouvrages de l’autrice. Cela m’amène à modérer quelque peu ma principale critique envers ce livre, qui concerne le manque de contextualisation de ces contes. Je ne connaissais quasiment pas les Fon auparavant (j’en avais un tout petit peu entendu parler en découvrant un recueil de contes du Togo il y a quelques années) et j’aurais bien aimé en savoir un peu plus à leur sujet par l’autrice elle-même plutôt que de devoir me replier momentanément sur Wikipédia. Au moins sait-on assez précisément d’où viennent ces contes : l’autrice les a recueillies au village de Tangé, près d’Abomey au Bénin, et la page de titre intérieure précise qu’ils ont été collectés auprès d’Ayekobinon Yapetchou. Qui est cette personne ? Quel est son statut là-bas ? Quand précisément l’autrice a-t-elle recueilli ces contes, et de quelle manière ? J’aurais aimé le savoir, en bon curieux habitué à lire des éditions plus savantes. L’autrice a elle-même réalisé des éditions plus poussées d’autres contes fon puisqu’elle a publié des recueils bilingues. Elle a manifestement pris le parti, avec ce livre, de proposer un ouvrage ouvert à un plus large public.

Le livre bénéficie d’une couverture par Isabel Lavina montrant une photographie d’un tissu (béninois ?). Il comprend également quelques petites illustrations intérieures servant de pieds de lampe à la fin de chaque conte, mais l’illustrateur ou illustratrice n’est pas crédité. En termes de qualité ortho-typographique, je n’ai rien remarqué hormis dans le tout dernier conte (L’Ingratitude du renard), où quelques bizarreries apparaissent subitement, oublis de ponctuation intérieure et concordances des temps qui grincent. Je cherche la petite bête, car comparé à ce qu’on trouve ailleurs ce n’est vraiment pas bien méchant. Le prix (10 euros) n’est pas très accessible par rapport au nombre de pages, mais reflète sans doute un tirage limité. Les lecteurs désireux d’économiser quelques euros et prêts à lire sur écran ou liseuse pourront se procurer la version numérique du livre via le site de l’éditeur.

Venons-en aux contes eux-mêmes. Ils sont variés dans leurs personnages, leur cadre et leur ambiance. Ils mettent en scène des forgerons et d’autres artisans, des chasseurs, des rois, des villageois ou encore un Fa (un oracle). La plupart des personnages sont donc humains, sauf dans le dernier conte qui se déroule entièrement parmi les autres animaux avec une aventure du renard. Certains contes sont légers et accessibles à tous les publics, tandis que d’autres, plus sombres (La Danse des têtes, Un terrible pacte) ou abordant un peu la sexualité (Un étrange voleur), parleront davantage à un public adolescent ou adulte.

Sur la teneur de chaque conte, je me contenterai de remarques et d’impressions de lecture quelque peu disparates. Certains contes m’ont évoqué des souvenirs plus ou moins précis de contes européens abordant des thèmes similaires. Rien de très surprenant pour qui s’est un peu intéressé aux travaux portant sur la structure des contes : dans la lignée de travaux des structuralistes et des morphologistes russes comme Vladimir Propp, des tentatives ont été faites pour classer des contes du monde du monde entier en en dégageant les motifs récurrents, et ces contes du Bénin y trouveraient leur place sans peine, tant ils sont intéressants à lire de ce point de vue.

Dans Les trois frères et la princesse Agbalê, trois frères qui convoitent une même femme entreprennent chacun de son côté une même quête, celle du Nukún Man Mon (Ce-que-l’œil-n’a-jamais-vu), et apportent chacun leur contribution lorsqu’un danger menace la princesse, pour aboutir à un dénouement en forme de discussion morale : lequel des trois frères mérite le plus de l’épouser ? Je me souviens avoir lu un conte (russe ?) développant ce même thème de la fratrie convoitant une même femme et qui se terminait par la même question.

Dans Le Forgeron magicien, qui donne son titre au recueil, on retrouve le motif de la femme qui aide le personnage principal indirectement par l’intermédiaire d’une chanson. De manière purement subjective, les objets prodigieux que doit fabriquer le forgeron (des sphères de métal aussi brillantes et splendides que, respectivement, la lune et le soleil) m’ont un peu rappelé les robes extraordinaires et a priori irréalisables que Peau d’âne réclame à son père dans le conte (et dans le beau film de Jacques Demy).

On rencontre aussi, dans le conte La cruche brisée, une marâtre qui n’a rien à envier à celle de Cendrillon. L’élément qui vaut à l’orpheline de se faire chasser par la marâtre (elle a cassé une cruche) me rappelle un autre conte africain : La Cuillère cassée, publié entre autres dans Les Contes du Cameroun de Charles Binam Bikoi et Emmanuel Soundjock dans les années 1970 et dont j’ai entendu parler par l’intermédiaire de son adaptation en long-métrage d’animation, Minga et la cuillère cassée, réalisé par Claye Edou en 2017. Je n’ai ni lu le recueil ni pu voir le film jusqu’à présent, mais je serais curieux de comparer les deux contes. Le motif doit se retrouver aussi dans des contes d’autres régions du monde.

Un étrange voleur et Le secret des trois cases mettent en scène deux couples mariés de manière opposée, avec, dans les deux cases, de jolies ruses. Un étrange voleur et Un terrible pacte se distinguent par leur sens aigu de la mise en scène de dilemmes moraux, le premier d’une manière assez drôle, le second à l’aide d’une conclusion glaçante.

La Danse des têtes met en scène une pratique de sorcellerie spectaculaire qui ravira les lecteurs de fantasy (notamment de sword & sorcery) puisqu’il s’agit de détacher la tête du corps de quelqu’un et de la faire danser avant de reconstituer le sujet sain et sauf. Cela m’a rappelé d’autres histoires de têtes séparées de leur corps grâce à la magie : dans le conte égyptien antique Un prodige sous le roi Snefrou, relaté sur le papyrus Westcar, un magicien est capable de ressusciter des animaux décapités en replaçant leur tête sur leur cou, tandis que le Japon de l’ère Edo connaît des histoires de femmes dont la tête se détache la nuit pour aller se promener dans le ciel, du moins si l’on en croit le manga Miss Hokusai de Hinako Sugiura (paru dans les années 1980) et le film d’animation qui en a été tiré par Keiichi Hara en 2015. Si vous préférez les belles histoires de têtes détachées sans magie, un bon manuel d’histoire sur la Révolution française suffira.

Le dernier conte, L’Ingratitude du renard, se déroule dans l’univers des contes animaliers dont l’Afrique n’a pas attendu La Fontaine pour raffoler. Au premier regard, il peut ressembler à une histoire de renard rusé typiquement européenne, dans la lignée du Roman de Renart. En réalité, les choses ne sont pas si simples et, comme le montre le dénouement, c’est le lièvre qui apparaît comme l’animal doué de sagesse et de ruse par excellence. J’ai lu ailleurs d’autres contes où apparaît un autre personnage rusé des contes ouest-africains, l’Araignée (son nom varie : Ananse, Anansi, etc.) mais il n’apparaît pas ici.

Un sujet d’étonnement que j’avais déjà rencontré avec d’autres recueils de contes ouest-africains et qui s’est renouvelé avec celui-ci est le lien entre le conte et la morale qui le termine : bien loin des morales des contes européens, les morales de ces contes m’ont souvent pris au dépourvu voire franchement dérouté. On pourrait les trouver plaquées artificiellement sur l’histoire. Pour ma part, elles deviennent parfois une occasion de relire toute l’histoire, ou d’y repenser, sous un autre angle.

Conclusion

Dans sa préface résolument orientée vers l’action constructive, Christine Gnimagnon Adjahi émet le vœu que son recueil contribue à préserver et à faire connaître les contes béninois grâce à l’écrit, qui les fera circuler sous forme imprimée ou « sur la toile ». J’espère que mon billet, à son tour, contribuera à faire connaître son travail, car ce petit livre (qu’on ne se fie pas à sa taille) est une lecture plus que sympathique. Elle me donne envie de m’intéresser aux précédents ouvrages de l’autrice, qui contiennent peut-être davantage de commentaires sur les détails des contes.

Si vous voulez découvrir les contes africains ou en approfondir votre connaissance, je ne saurais trop vous recommander les livres de Jacques Chevrier comme son anthologie L’Arbre à palabres (hélas pas forcément facile à trouver) qui a le mérite de commencer par une introduction claire et complète et d’aborder toutes sortes de genres, y compris la devinette. Quel que soit votre âge, un bon moyen de s’initier aux contes consiste à se tourner vers les ouvrages pour la jeunesse, car les recueils de contes et légendes sont de plus en plus diversifiés et incluent bien souvent désormais des volumes consacrés au continent africain. Une bonne chose, car la richesse des cultures de ce coin du monde réserve de belles découvertes aux lecteurs de tous âges.

Et sans aucun rapport, c’est le 150e article que je publie sur ce blog. Merci de me lire !

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