Tarjei Vesaas, « La barque le soir »

15 mars 2015

VesaasLaBarqueLeSoirRéférence : Tarjei Vesaas, La barque le soir, traduit du néo-norvégien par Régis Boyer, Paris, éditions José Corti, 2012 (première parution : Båten om Kvelden, Gyldendal Norsk forlag AS, Norvège, 1968).

J’avais découvert Tarjei Vesaas il y a trois ans avec l’un de ses romans les plus connus, Palais de glace, dont j’avais tenté de dire un mot sur ce blog. J’avais été très impressionné par la singularité du style de cet auteur et de ce que, faute de mieux, je vais appeler « son univers ». Des personnages extrêmement attentifs à la réalité qui les entoure, aux paysages, au climat, aux mille petites choses qui se produisent quand on se promène quelque part, et à la puissance qui peut se dégager d’un lieu nouveau que l’on découvre. Une écriture à la fois très simple (par sa syntaxe et son vocabulaire) et exigeante (par son caractère novateur et résolument en dehors des frontières habituelles des genres littéraires). Un mélange déroutant de fraîcheur et de macabre, de naïveté et d’un fantastique parfois oppressant. Je m’étais donc promis de revenir tôt ou tard lire autre chose du même auteur, et quelques mois après j’ai trouvé en librairie cet autre livre dont le titre (et la couverture verte) m’ont attiré. J’avais trouvé Palais de glace étrange : c’était avant d’avoir lu La barque le soir,  récemment traduit chez Corti, et qui est l’un des livres les plus étranges que j’aie jamais lus.

Ce n’est qu’a posteriori que j’ai compris pourquoi ce livre m’avait dérouté à ce point, et c’est aussi en partie pour cette raison que j’en dis un mot ici : parce que La barque le soir est un livre à côté duquel on peut passer, ou qui peut décevoir ou vous rester hermétique, si on en entame la lecture sur la foi d’un malentendu. Car contrairement à ce que dit le sous-titre sur la première page du livre, « roman traduit du néo-norvégien », La barque le soir n’est pas un roman au sens où on pourrait en attendre une intrigue suivie qui se développerait de chapitre en chapitre, ni au sens où on attend habituellement d’un roman qu’il vous « raconte quelque chose » (contrairement à ce que fait Vesaas dans Palais de glace, par exemple, qui est un roman à l’atmosphère délicieusement étrange, mais qui reste un roman avec un minimum des codes routiniers propres à cette forme littéraire).

Régis Boyer, le traducteur du livre, essaie de l’expliquer aux lecteurs dans une courte présentation de trois ou quatre pages, où il donne quelques informations utiles sur l’auteur avant d’expliquer en quoi le livre tient à la fois du roman, de l’autobiographie et du poème. Boyer a beau mettre l’accent sur l’aspect poétique, il ne le fait pas encore assez. Contrairement à ce qu’il affirme, on serait bien en peine de trouver ici une intrigue suivie ou même des personnages récurrents sautant aux yeux, comme dans un roman ; et on ne retrouve rien des types de scènes ou de procédés habituels à une autobiographie, non plus. En revanche, un poème, oui, ou une succession de poèmes, mais en prose, donc, et quels poèmes !

J’insiste sur ce point, car c’est en partie sur cette pensée trompeuse d’avoir tout de même affaire à un roman que j’ai entamé ma lecture, que j’ai faite, en plus, par petits bouts dans le train à des heures beaucoup trop matinales. Une fois passé le premier chapitre, j’ai été dérouté de ne retrouver aucun personnage ni rien pour bâtir une intrigue, ni dans le deuxième chapitre, ni dans le troisième ou les suivants, mais davantage une succession de scènes ou de visions n’ayant rien en commun entre elles sinon de rares indices et une même approche de la réalité, des scènes ou des visions posées et entretenues par un style surprenant, une voix déroutante, mais assez fascinante et puissante pour m’avoir retenu de bout en bout, alors même que je m’interrogeais souvent sur ce que je pouvais bien être en train de lire.

Faut-il, alors, aborder ce livre comme un recueil de poèmes en prose, ou bien à la rigueur comme une suite de nouvelles en prose poétique ? Cela vaut sans doute mieux, du moins pour éviter les quiproquos. L’important est de partir l’esprit ouvert et de ne pas chercher à retrouver dans La barque le soir une forme littéraire ou un genre prédéfini, tant l’entreprise m’a semblé expérimentale. Ce qui ne la rend pas inaccessible, loin de là : tout dépendra ensuite des résonances que la voix singulière de Vesaas éveillera ou non chez telle ou telle personne.

Une série de scènes ou de visions, donc. Par exemple, au premier chapitre, un père et son fils encore tout jeune avançant dans la neige, avec un vieux cheval. Hormis les phrases nominales et les fréquents retours à la ligne qui sentent davantage le poème en prose, cela pourrait donner un premier chapitre de roman tout à fait classique. Mais non : les pensées et les impressions du petit garçon se mêlent au paysage, au regard de son père, aux bêtes menaçantes devinées ou inventées dans les ténèbres environnantes, et à la vue du cheval qui se blesse, et puis on passe d’un coup aux impressions du cheval lui-même. Dans le deuxième chapitre, quelqu’un (le fils devenu grand ? le père encore jeune ? quelqu’un d’autre ? nous n’en saurons rien) progresse dans un marécage où il rencontre d’abord une grue isolée, puis va contempler le spectacle rare de la danse des grues. Là encore, le récit se laisse deviner plus qu’il n’est raconté, composé qu’il est d’impressions et de pensées, d’interrogations, de craintes et de doutes, entre la neige fondue, l’humidité, le froid et le regard des oiseaux. Et ainsi de suite de chapitre en chapitre, chacun se déplaçant dans un lieu, un moment, un contexte nouveaux. Parmi les plus marquants figure sans doute le chapitre 5, « Voguer parmi les miroirs », où l’on suit un homme dérivant sur un fleuve, à demi noyé.

Ce qui rend si étrange et si particulier le style de Vesaas ici, c’est un mélange constant entre l’évocation de scènes dans leurs détails les plus matériels – on sent le froid de la glace, la morsure de la bise ou la caresse réchauffante d’un rayon de soleil – et une écriture qui prend la forme d’une voix en perpétuel questionnement, qui s’interroge en pensée, se répond, se ravise et se corrige, puis s’abandonne à des impressions nouvelles, à un événement infime et pourtant chargé d’une importance et d’un sens extrêmes, une voix qui régulièrement éclate et s’éparpille en notes disparates, comme si les fragments de la réalité n’étaient plus perçus par une personne consciente bien ancrée dans son moi, mais se retrouvaient prononcées par personne, ou bien diffractées par un prisme, jetées aux quatre vents jusqu’à ce que de nouveau un questionnement émerge.

Ainsi, ce à quoi on a affaire ici, ce n’est pas une écriture qui se contente d’imaginer le propos fermement rationalisé d’une conscience, comme le sont souvent les voix des narrateurs dans les romans, mais bien plutôt une écriture extrêmement attentive aux stades antérieurs à toute formulation maîtrisée (et appauvrie), une sensibilité exacerbée qui tente de saisir la perception, l’impression et l’idée au stade de l’embryon.

Les relations des narrateurs avec les autres personnages sont tout aussi marquées par cette mise en avant de l’impression préconsciente : le non-dit devient beaucoup plus important que les paroles échangées, au point d’envahir tout l’espace entre les personnages et de constituer parfois une présence invisible étouffante. Ce qui n’interdit pas les rencontres et les sympathies, mais elles ne sont possibles que par un miracle d’intuition. Par exemple, dans le chapitre 3, « Hiver printanier », où la rencontre entre une jeune femme et un jeune homme qu’elle n’attendait pas semble improbable.

À quoi comparer la démarche de cette écriture, sinon à celle des poètes ? Bien sûr, les romanciers aussi tentent de mettre en avant des aspects nouveaux, encore inaperçus, de la réalité, mais la poésie a cet avantage sur le roman qu’elle s’en donne les moyens de façon beaucoup plus radicale dans ses procédés d’écriture, justement parce que le caractère magique ou prophétique dont la poésie est l’héritière l’autorise plus facilement à tout déconstruire, à faire exploser toutes les rigidités habituelles de la parole et à élaborer un maëlstrom plus ou moins maîtrisé dans l’espoir un peu alchimique qu’un chef-d’œuvre en sortira.

Cette façon d’écrire me fait aussi penser à certains courants de la peinture contemporaine. Il y a de l’impressionnisme dans cette façon de renoncer à la description telle qu’on l’entend d’habitude au profit de notes éparses égrenées au fil des lignes. On pourrait même chercher de l’expressionnisme ou du cubisme dans certains passages complètement désaxés où la voix du narrateur s’obsède pour un détail qui envahit tout le texte et toute la scène, ou se noie dans une impression ou une pensée.

De retour parmi les points de comparaison littéraires possibles, ce livre me rappelle aussi à quel point la démarche de certains grands écrivains va de pair avec une démarche philosophique. On sait (ou on apprendra avec profit) que des auteurs comme Marcel Proust ou Virginia Woolf ont été aussitôt rapprochés de Bergson ou des phénoménologues comme Husserl puis Merleau-Ponty. Je ne sais pas grand-chose de la vie de Vesaas et j’ignore de quels courants philosophiques contemporains les critiques littéraires l’ont (très certainement) rapproché, mais, ce qui est sûr, c’est que la lecture de La barque le soir vous invite puissamment à considérer la réalité d’un œil neuf. Comme beaucoup des livres qui m’ont marqué, celui-ci agit comme une puissante loupe, l’instrument d’un découvreur qui, en inventant une voix, fait voir des aspects de la réalité que nous vivons tous, mais sans les apercevoir ou y prêter suffisamment d’attention pour y réfléchir – la façon dont la réalité se présente à nous sous la forme d’une pluie ininterrompue d’impressions, de questions intriguées ou angoissées, de corrections, d’espoirs, de brèves divagations, d’inquiétudes devant les autres êtres vivants ou les autres humains, la façon dont ces impressions naissent et se transforment à toute vitesse pour se modeler en pensées, la façon dont ces pensées forment plus ou moins péniblement une conscience.

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Sarat Chandra Chatterjee, « Devdas »

15 février 2015

ChatterjeeDevdas

Référence : Sarat Chandra Chatterjee, Devdas, traduit du bengali par Amarnath Dutta, Paris, Les Belles Lettres, collection « La voix de l’Inde », 2006 (édition originale parue en Inde en 1917). L’auteur de Devdas est parfois connu sous le nom de Chattopadhayay (ou des transcriptions proches), qui est son nom de naissance bengali.

(Je ne reproduis pas ici le texte du quatrième de couverture, qui donne les dernières lignes du roman, chose que j’ai toujours cordialement détestée.)

Mon avis

Roman célèbre en Inde, Devdas est régulièrement comparé à la tragédie de Shakespeare Roméo et Juliette en ce que tous deux ont pour sujet un amour désespéré. Les points communs s’arrêtent cependant là. Tandis que Roméo et Juliette se rencontrent une fois grands, Devdas et Parvoti se connaissent depuis l’enfance. Là où les familles de Roméo et Juliette sont des ennemies jurées, celles de Devdas et Parvoti sont voisines et amies et ne sombrent jamais dans une pareille haine. Là où c’est cette haine mutuelle de leurs parents qui rend impossible l’amour de Roméo et Juliette et les mène à un destin tragique, celui de Devdas et de Parvoti s’explique par plusieurs facteurs : une différence de catégorie sociale et de richesse, certes, mais aussi la psychologie des deux personnages, qui entretiennent en outre une relation complexe et changeante.

Le cadre de l’histoire revêt une importance accrue dans le cas de Devdas : l’Inde du début du XXe siècle, avec son système de castes encore très prégnant sur la société, son éducation où les châtiments corporels sont permis, ses rôles de genres aujourd’hui surannés. Garder ce contexte en tête permet d’éviter les malentendus et les faux procès : le livre a été publié en 1917. La traduction d’Amarnath Dutta prend le parti de conserver dans le texte français certains surnoms, titres ou noms de réalités indiennes qui seraient parfois difficilement traduisibles : un glossaire pratique en explique le sens à la fin du livre. J’ai personnellement apprécié ce parti pris qui renforce l’immersion dans le cadre indien du roman, d’autant que les surnoms ou titres ne manquent pas de charme. Par exemple, Devdas se fait appeler par les autres personnages tantôt « Devdas » ou « Deva », tantôt « Dev-ta » ou encore « Devta-charan », mais aussi « Devd-dada » ou « Dev-da », da étant un suffixe qui sert à s’adresser affectueusement à un homme plus âgé que soi ; l’équivalent pour s’adresser ainsi à une aînée est di ou didi. Ces mots et expressions renvoient non pas à l’hindi mais au bengali, langue originale du livre.

Pendant les premières pages, Devdas et Parvoti, qui ne se quittent déjà plus alors qu’ils n’ont pas encore dix ans, font presque penser à des Tom Sawyer indiens par leur caractère rusé, joueur et volontiers rebelle, surtout Devdas. Mais leur relation apparaît d’emblée inégale : le petit Devdas, qu’on devine régulièrement battu par ses maîtres ou son père, exerce sur Parvoti une domination qui recourt régulièrement à la violence, tandis que la petite fille l’accepte sans sourciller. Orgueilleux et égocentrique, le jeune garçon suscite d’emblée une distance critique de la part de qui lit le roman. Et de fait, les défauts de Devdas, son évolution et ses échecs forment le cœur du livre, ce qui explique que ce personnage soit seul à lui donner son nom alors que l’intrigue suit généralement Devdas et Parvoti parallèlement. Tous deux ont des personnalités très différentes, mais se trouvent liés par un amour inextinguible, à défaut d’être irrésistible – puisque c’est précisément en tentant de nier leurs propres sentiments que l’un puis l’autre vont provoquer leur malheur.

À ces deux personnages centraux s’ajoutent une multitude de personnages secondaires, en majorité des membres de leurs deux familles, mais aussi Chounilal, ami de Devdas à Kolkata, et surtout la prostituée Chandramoukhi, une figure qui n’a rien à envier en intérêt et en complexité à Devdas et à Parvoti eux-mêmes. Radicalement différente de Parvoti qu’elle ne rencontre jamais, Chandramoukhi se retrouve à partager avec elle une fascination pour un Devdas dont je me suis souvent dit qu’il n’en méritait vraiment pas tant. L’une comme l’autre sont pourtant conscientes que leurs sentiments ne trouveront jamais de contrepartie équilibrée de la part du mortifère Devdas et elles tentent de se mettre à l’abri du mal qu’il peut leur faire sans s’en rendre compte. Devdas, lui, change aussi sous l’effet de ses sentiments et s’humanise, mais sa personnalité mêlant l’insouciance, l’angoisse et l’excès l’entrave cruellement.

Devdas est un roman court (moins de 200 pages) et, alors que je ne suis pas nécessairement un lecteur pressé, je l’ai dévoré en quelques heures. La raison en est sans doute le talent de conteur de Chatterjee, qui pose les situations et dépeint les caractères avec une grande économie de mots et une sorte de sens de l’épure qui renforcent beaucoup le suspens dramatique. Si vous êtes du genre à fuir devant les longues descriptions, n’ayez aucun souci : vous n’en trouverez aucune. Bien que le sujet du livre soit en partie une étude du caractère de Devdas, considéré comme représentatif d’un certain type de personnalité, les notations psychologiques et morales restent brèves et peu nombreuses, de sorte que je n’ai jamais eu l’impression que la morale de l’histoire était assenée. Toute une part des nuances dans la description de la pychologie des personnages passent par des dialogues qui révèlent, sans les montrer en pleine lumière, leurs troubles et leurs hésitations.

Comme beaucoup de gens en France, je suppose, j’ai d’abord découvert Devdas il y a quelques années par l’une des adaptations qui en ont été faites au cinéma à Bollywood, l’Hollywood indien. Dans mon cas, ce fut le film fastueux et mémorable de Sanjay Leela Bhansali, sorti en Inde en 2002 et en France en 2003, avec Shahrukh Khan et Aishwarya Rai dans les rôles principaux (en couverture sur l’édition dont je parle ici), le tout porté par la somptueuse musique d’Ismail Darbar. Une superproduction bollywoodienne méritant tous les superlatifs, débordante de décors grandioses et de costumes à tomber par terre, rythmée par des chorégraphies étourdissantes… mais aussi calibrée comme un genre de bluette épique là encore typique de Bollywood. Le lyrisme enflammé du film devient presque rafraîchissant dans son outrance, tant il porte les métaphores fleuries et l’ardeur des sentiments à des sommets vers lesquels Hollywood et Disney n’oseraient plus du tout se risquer actuellement, de peur de passer sans doute pour trop optimistes en ce début de XXIe siècle où chacun se doit d’être sombre et torturé.

Je serais bien en peine de dire du mal de ce film, l’un des premiers avec lesquels j’ai découvert Bollywood, mais il faut convenir qu’il propose une réinvention consensuelle et assez « disneyisante » du roman. La lecture du livre en est d’autant plus intéressante. Pour peu que l’on parvienne à mettre provisoirement de côté les épaisseurs de velours et de bijoux du film de Bhansali et les voix suraiguës des chanteuses, on découvre un récit très éloigné de la bluette larmoyante à laquelle on aurait pu s’attendre. J’ai été frappé par le mélange de calme et de tension dramatique accumulée que déploie le roman, bien que certaines scènes montrent bel et bien les personnages occupés à pleurer leurs malheurs.

Il s’agit donc bien, comme l’annonce le quatrième de couverture, d’un « trésor de la littérature romantique indienne », mais les codes de ce romantisme sont assez différents, et la plume de l’auteur assez subtile, pour conférer au livre une atmosphère de tragédie contenue très particulière, qui peut faire penser à un conte ou à une parabole morale ou religieuse, mais un peu aussi à Balzac (sans le verbiage déchaîné du narrateur), ou pourquoi pas même à Tarjei Vesaas pour ce mélange de sens du drame et de retenue dans les mots.


Christoph Ransmayr, « Le Dernier des mondes »

31 janvier 2015

Ransmayr-LeDernierDesMondesRéférence : Christoph Ransmayr, Le Dernier des mondes, traduit de l’allemand par Jean-Pierre Lefebvre, Paris, Flammarion/P.O.L., 1989 (titre original : Die Letzte Welt, Nördlingen (R.F.A.), Greno Verlagsgesellschaft, 1988).

Quatrième de couverture

« Christoph Ransmayr est né en 1954 à Wels en Haute-Autriche. Après des études de philosophie à Vienne, il est pendant plusieurs années chroniqueur culturel. Depuis 1982, il se consacre entièrement à la littérature. Il a écrit un premier roman, Les effrois de la glace et des ténèbres (1984).

Le dernier des mondes

Le poète latin Ovide a été condamné à l’exil par l’empereur Auguste, aux confins du monde barbare, sur les bords de la mer Noire : à Tomes, la ville de fer.

Quelques années plus tard, un de ses disciples, Cotta, embarque dans l’espoir de retrouver le poète et son manuscrit des Métamorphoses. Mais à peine arrivé, il entre dans un univers étrange, halluciné. Rêve et réalité, présent et passé se mêlent, changent les rôles, brouillent les pistes. Il semble qu’Ovide, introuvable, soit cependant partout… Cotta piétine. Mais au long de son enquête, au long de sa quête, il croisera Echo, la belle couverte d’écailles, un montreur de films ambulant, un fossoyeur allemand, une fileuse sourde-muette, Pythagore, l’énigmatique serviteur d’Ovide, et beaucoup d’autres : toute une population inquiétante, instable, changeante… Au fil de ces rencontres et de mystère en mystère, il comprendra que tout change, tout se transforme. Et il retrouvera la trace d’Ovide bien loin de là où il l’attendait…

Magnifiquement traduit par Jean-Pierre Lefebvre, Le dernier des mondes, chef-d’œuvre du réalisme magique, connaît un immense succès en Allemagne. Il est en cours de publication dans le monde entier. »

Mon avis

 Le Dernier des mondes est donc paru en 1988. Je l’ai trouvé dans la première édition de sa traduction française de 1989, en grand format, en bibliothèque, mais je précise qu’il en est paru au moins une édition en poche ensuite.

Au premier abord, on pourrait croire à une fiction péplumesque, un de ces romans policiers à l’antique comme il s’en écrit beaucoup, que ce soit à destination des adultes (il y en a pas mal aux éditions 10/18, des livres comme Aristote détective de Margaret Doody) ou de la jeunesse (le très classique L’Affaire Caïus d’Henry Winterfeld en 1953, les tout aussi classiques romans historiques d’Odile Weulersse, ou plus récemment les enquêtes de Titus Flaminius de Jean-François Nahmias ou encore Les Enquêtes d’Antisthène de Martial Caroff, etc.). Le point de départ de l’intrigue semble très antique : Cotta, un ancien admirateur d’Ovide, finit par partir à la recherche du poète disparu dans la ville de son exil, à Tomes, quelque part en Europe de l’Est. Après tout, tout comme Ovide et les Métamorphoses, Cotta a réellement existé, de même que Tomes.

En réalité, on se rend compte très vite que les choses sont plus complexes, car les vêtements, la technologie et même en partie l’état d’esprit des personnages du roman relèvent de la première moitié du XXe siècle européen. Aurions-nous affaire, alors, à une uchronie prolongeant la domination romaine bien après l’Antiquité (là encore, les exemples ne manquent pas, par exemple Reconquérants de Johan Heliot en 2001 ou  Roma Æterna de Robert Silverberg en 2003) ? Non plus, car il n’y a pas de jeu délibéré avec le déroulement réel de l’Histoire, et, à vrai dire, le roman ne met en avant aucune divergence de fond avec l’histoire antique, à cela près que le décor est celui de la société et des techniques du XXe siècle. La transposition au XXe siècle des débuts du principat d’Auguste est en revanche pour l’auteur un moyen de mettre en scène un empire romain dictatorial voire vaguement totalitaire, mais ce dernier n’est évoqué qu’à distance, par les souvenirs de la vie d’Ovide ou de la jeunesse de Cotta. Le commentaire politique ne se joue pas dans un affrontement direct avec les réalités de Rome, mais dans l’évocation d’une capitale qui, quoique aussi fastueuse qu’étouffante, demeure toujours lointaine et sans réel impact sur les événements qui se nouent à Tomes. Car Tomes, comme l’auteur l’indique dès les premières pages du roman, est un lieu coupé du monde. C’est « le trou ».

Un trou qui n’est pas sans intérêt, pourtant, car c’est sur cette ville hors du monde, entre la grisaille perpétuelle et les durs rochers de la montagne, que se concentre l’intrigue. Le Dernier des mondes m’a surpris de ce point de vue, car c’est un livre dont j’ai entendu parler et sur lequel j’ai commencé à rêver plusieurs mois avant de commencer à le lire, et je me suis rendu compte que j’avais plus ou moins imaginé ma propre version de l’histoire, que je concevais comme un voyage vers des contrées encore plus lointaines que Tomes, alors que ce n’est pas du tout ce que fait Ransmayr. Ni roman policier, ni roman d’aventure ou de voyage, Le Dernier des mondes est ce qu’on pourrait qualifier en très gros de roman d’atmosphère. Si vous êtes incapable de braver quelques centaines de pages sans votre dose de bouleversements cosmiques, de combats endiablés ou de révélations ébouriffantes, vous vous ennuierez sans doute, mais, si vous appréciez les romans comme Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq où ce ne sont pas tant les événements que les sensations, les rêveries et le cheminement des pensées du personnage qui créent le suspense, ou encore ces jeux vidéo des années 1990 du type L’Amerzone ou Atlantis où l’on peut se promener pendant des demi-heures entières dans un phare désert ou un cercle de mégalithes sous un ciel d’orage, en quête d’une inscription trahissant un secret ou d’un sanglier qui n’en est pas vraiment un, vous devriez apprécier de suivre Cotta dans sa recherche malaisée d’Ovide et du texte des Métamorphoses, poème qui, dans le roman, a disparu au moment de l’exil du poète, alors qu’il s’annonçait comme son chef-d’œuvre.

Bien que le véritable voyage de Cotta ne soit pas une odyssée au sens géographique du terme, le roman ne manque nullement d’éléments fantastiques. Le fantastique se fait sentir dès l’arrivée dans ce monde à part qu’est Tomes, mais il se révèle un peu plus à chaque chapitre, au fil d’une quête où Cotta découvre peu à peu les habitants de la ville, leur vie, leur passé et leurs secrets, tout en croyant toujours se rapprocher d’Ovide. Le jeu qui se met en place, pour Cotta mais surtout pour les lecteurs, est alors un jeu cultivé dans lequel nous sommes invités à reconnaître ou à soupçonner, ici ou là, l’apparition d’une figure mythologique dont nous savons (ou dont nous gagnons à savoir) qu’elle vient précisément des Métamorphoses d’Ovide. Lycaon, Echo, Narcisse, Cyparissus, Térée, Philomèle et Procné, sont quelques-uns des personnages que Cotta rencontre ou côtoie à Tomes. Mais Ransmayr joue avec habileté sur ce jeu des reprises et des différences : il semble décevoir nos attentes, pour mieux réinventer ces personnages qui ne seront jamais exactement les figures mythologiques fameuses qu’on connaît déjà, mais en garderont toujours certains traits.

Ce jeu cultivé suppose que les lecteurs connaissent déjà, au moins un peu, la mythologie gréco-romaine, voire les Métamorphoses elles-mêmes, au moins dans leurs grandes pages. Par bonheur pour les gens qui n’ont pas cette chance, le roman est complété, en annexe, par un lexique des personnages historiques et mythologiques qui montre côte à côte leur histoire ou leur mythe antique et ce que Ransmayr fait d’eux dans le roman. Personnellement, comme je connaissais déjà bien la mythologie gréco-romaine et Ovide, je ne m’en suis servi qu’à la fin, pour approfondir la lecture à propos des personnages les moins connus (Cotta lui-même, par exemple). Mais ce lexique permet aux lecteurs de procéder chacun à sa façon, en s’y reportant avant, pendant ou après la lecture du roman. J’espère surtout qu’il a été inclus dans les rééditions en poche du livre, car il forme une annexe vraiment utile.

Mais malgré son caractère assez classique de roman réécrivant les mythes, la grande force du Dernier des mondes est de parvenir à réinventer ces personnages et de mettre en place un univers hybride original qui relève bel et bien du réalisme magique, au même titre que les romans d’un Gabriel Garcia Marquez ou d’un Alejo Carpentier. Le résultat est un mélange d’histoire romaine, d’imagerie du XXe siècle, de réécriture mythologique et de réflexion hallucinée sur la condition humaine. De ce dernier point de vue, Ransmayr reprend la réflexion qui était celle d’Ovide lui-même dans les Métamorphoses, qui se fondaient grosso modo sur le pythagorisme pour décrire les changements perpétuels du monde. De là vient le nom du serviteur d’Ovide à Tomes, Pythagore, et de là aussi le cheminement intellectuel de Cotta au fil du roman, nourri par les rencontres avec des personnages eux aussi marqués par des transformations plus ou moins consenties.

Le tout est grandement servi par une écriture d’une maîtrise impressionnante. Ransmayr élabore ici une belle prose capable aussi bien de périodes élégantes et ciselées, encore enrichies par un vocabulaire très riche, que d’énoncés plus ramassés dont le tranchant vient marquer la fin d’un développement, un retournement ou un argument inattendu, ce qui permet au roman de ménager un intérêt dramatique et même un suspense constant. La distance que conserve toujours le narrateur envers Cotta lui permet de nous faire apercevoir, par-dessus son épaule, les rouages implacables et sclérosés de la machine impériale ou les mystères de Tomes, qu’il ne dévoile jamais tout à fait. Le quatrième de couverture vante la traduction de Jean-Pierre Lefebvre, et, même si je ne suis pas capable de la juger par rapport au texte original, j’ai été impressionné par la maîtrise de la langue et de l’ample vocabulaire dont témoigne le texte français, qui semble largement approprié pour rendre la richesse du style de l’auteur.

 Personnellement, j’ai été très sensible à ce travail sur la langue ainsi qu’au réalisme magique qui irrigue tout le livre. J’avoue avoir été un peu moins convaincu par ce que cette esthétique peut avoir de complaisamment fataliste, car les figures du roman, y compris Cotta, ne sont réinventées d’après Ovide que pour mieux se figer dans des poses désespérées. Cette ville de Tomes où tout le monde semble voué à une condition nécessairement miséreuse, douloureuse ou mesquine, à la bordure d’un empire où la dictature semble elle aussi une fatalité, relève d’une esthétisation du pessimisme qui a quelque chose de facile et d’assez convenu, de nos jours comme en 1988.  Malgré ces réserves, l’originalité du livre pour ce qui est du réalisme magique et sa maîtrise formelle, tant dans le style que dans la construction d’une réécriture des mythes, en font une lecture recommandable pour quiconque apprécie ce type d’univers.


Andrus Kivirähk, « Les Groseilles de novembre »

27 octobre 2014

Kivirahk-les-groseilles-de-novembreRéférence : Andrus Kivirähk, Les Groseilles de novembre, traduit de l’estonien par Antoine Chalvin, Paris, Le Tripode, 2014 (édition originale : Rehepapp ehk November, Varrak, 2000).

Présentation sur le site de l’éditeur

Lire Andrus Kivirähk, c’est à chaque fois se donner la certitude que l’on va entrer de la façon la plus naturelle dans un monde proprement extraordinaire. L’Homme qui savait la langue des serpents (Le Tripode, 2013, Prix de l’Imaginaire 2014 du roman étranger) nous avait habitués à l’idée d’une époque où il était encore possible d’épouser des ours, d’avoir pour meilleur ami une vipère royale ou encore de voler dans les airs à l’aide d’ossements humains. Les Groseilles de novembre démontre un peu plus les talents de conteur de l’écrivain. Nous voici cette fois-ci immergés dans la vie quotidienne d’un village au Moyen-Âge où tout pourrait sembler normal et où, très vite, plus rien ne l’est. Les seigneurs sont dupés par leurs serfs, des démons maraudent, des vaches magiques paissent sur les rivages, les morts reviennent, le diable tient ses comptes, une sorcière prépare ses filtres dans la forêt et, partout, chaque jour, les jeux de l’amour et du désir tirent les ficelles de la vie. À la fois hilarant et cruel, farce moyenâgeuse et chronique fantastique, Les Groseilles de novembre est considéré en Estonie comme le meilleur roman d’Andrus Kivirähk.

Mon avis

J’avais découvert avec beaucoup de plaisir et chroniqué sur ce blog le premier roman traduit de cet auteur, L’Homme qui savait la langue des serpents. Un an après, c’est avec un certain enthousiasme que je me suis jeté sur ce deuxième roman, qui, quoique puisant lui aussi son inspiration dans la mythologie estonienne, emploie un ton et un type d’intrigue différents.

Les groseilles de novembre, ce sont celles que les villageois emportent jusqu’à la croisée des chemins afin de tromper le Vieux Païen (assimilé au Diable par le christianisme), lorsque celui-ci leur demande de signer avec trois gouttes de sang les pactes qu’ils vont passer avec lui. Au lieu de sang, ils verseront quelques gouttes de jus de groseille. Grâce à ces petits jeux risqués où l’on risque sa vie et son âme, plus d’un villageois peut améliorer son maigre train de vie, par exemple en donnant vie à un kratt, un petit serviteur construit de bric et de broc avec des ustensiles domestiques et quelques branches, et qui peut ensuite accomplir toutes sortes de petites tâches à votre service, comme aller chiper un gigot chez le voisin, une chope d’alcool à l’auberge ou quelques pièces d’or au manoir.

C’est ainsi la chronique du quotidien d’un village dans une Estonie médiévale rêvée, avant la conquête du pays par les chevaliers teutons. Un chapitre par jour pour suivre, pendant tout un mois de novembre à la météo particulièrement pourrie, les habitants de ce village où l’extraordinaire relève de l’ordinaire. C’est une large galerie de villageois qui défile au fil des pages. Il y a les gens du manoir, au service du baron et de sa superbe fille, et puis il y a les gens plus modestes, comme Raagu Reïn, qui exècre le manoir et ne manque pas une occasion d’en dire du mal, et sa fille Liina. Il y a les gens à peu près sages et intelligents, comme le régisseur Hans, le vieux granger avec sa pipe, ou encore la sorcière, une femme qui a une queue au derrière et qui vit en bordure du village, prête à rendre service aux gens dans le besoin avec ses potions et ses sorts. Il y a les brutes comme Endel, et puis l’idiot du village, Jaan, dont tout le monde se moque à partir du jour où il mange du savon sans savoir ce que c’est. Il y a le pasteur Moosel, rempart spirituel de la communauté, mais pas exactement le plus futé du lot. Et il y a des gens cupides, avares, menteurs et trompeurs, c’est-à-dire un peu tout le monde, à commencer par les deux vieux Imbi et Ärni, toujours à l’affût d’une occasion de chapardage, mais aussi Oskar, qui veut accumuler toujours plus d’or et de grain malgré les avertissements de son épouse. Les valets tâchent d’en faire le moins possible, les plus pauvres cherchent à voler les plus riches, lesquels cherchent à accumuler toujours plus de richesses.

Dans ce monde à la morale plus que pragmatique, Jésus et le Diable ne sont que des patrons comme les autres, dont on emploie indifféremment les pouvoirs pour tâcher d’améliorer un peu l’ordinaire. Le surnaturel imprègne chaque journée de la vie de ces villageois : le Diable et les démons aux formes très variées, mais aussi toutes sortes d’autres créatures comme les sucelaits qui s’en prennent aux vaches, ou les effrayantes chaussefroides qui rôdent parfois en forêt, sans compter les feux follets, les ondines, et bien sûr les « simples » loups. Face à ces multiples voisins plus ou moins étranges et dangereux, chacun ne peut compter que sur sa prudence et sa ruse. Personne ne résiste à l’envie de recourir soi-même au surnaturel, car c’est l’occasion rêvée d’arrondir ses fins de mois et d’accomplir quelques désirs plus ou moins avouables. Chacun peut faire animer un kratt par le Vieux Païen, se changer en tourbillonneur pour aller voler son voisin, s’en remettre à une formule ou à un objet transmis dans la famille pour se tirer d’affaire en cas de coup dur. Mais en cas d’échec, les conséquences peuvent être douloureuses voire mortelles, et les imprévus surgissent très souvent. C’est un monde étonnant et angoissant où tout peut arriver sans prévenir.

L’Homme qui savait la langue des serpents développait une intrigue très resserrée centrée sur un petit nombre de personnages, et décrivait la décrépitude annoncée d’un monde merveilleux des origines dont on entrevoyait la grandeur au moment de sa disparition. Dans Les Groseilles de novembre, nous sommes toujours plongés jusqu’au cou dans la mythologie estonienne, où nous croisons un surnaturel à la fois familier (le Diable et le merveilleux chrétien, certains personnages de contes très proches de nos contes d’Europe de l’Ouest) et souvent exotique (les kratts et bien d’autres créatures ou croyances sont inconnus sous nos latitudes).
Cette fois, le roman ne recherche pas une intrigue ample aux conséquences importantes : il lance toutes sortes de fils qui, au début, peuvent donner l’impression d’une série de sketches décousus, mais qui s’organisent peu à peu à mesure que les personnages interagissent et que leurs (més)aventures respectives s’entrecroisent, sans pour autant faire trembler les fondements du monde. La période couverte, un mois dans un village parmi d’autres, cherche à faire imaginer une tranche de vie d’un monde paysan remuant mais stable, où les plaisirs et les malheurs se succèdent comme dans un roman picaresque sans amener de grandes transformations comme dans L’Homme… Le choix d’une construction « en calendrier », où chaque chapitre couvre une journée, en commençant par une date, l’éventuelle mention d’une fête religieuse et une description du temps qu’il fait, n’est pas le plus petit charme du livre. Le dénouement réserve bien sûr aux personnages son lot de surprises bonnes et mauvaises, mais la vie des villageois en restera globalement inchangée.

L’humour, qu’il soit léger ou (plus souvent) grinçant ou noir, alterne avec des situations inquiétantes, effrayantes ou franchement horribles, entrecoupées de moments de calme jamais bien longs. Les désirs et les frustrations, les disputes, les arnaques, les mensonges, les bagarres et les accidents, les retournements de situation brutaux pour le meilleur et pour le pire, le tout sous un ciel presque toujours grisâtre, pluvieux ou neigeux, bâtissent une atmosphère étrange, un mélange curieux de tragi-comédie sociale et de poésie fragile, qui fait penser à une rencontre entre les fabliaux français du Moyen âge et les contes des sages de Chelm d’Isaac Bachevis Singer, avec une touche d’âme russe (je pense à l’agitation dérisoire des personnages du Révisor de Gogol et à l’amertume de certaines nouvelles et pièces de Tchékov). Le tout dans une logique qui relève de la fantasy : le rassemblement de multiples inspirations puisées dans les contes, les légendes et le folklore au service de l’élaboration d’un univers romanesque cohérent et haut en couleurs, qui se dévoile à nous par les yeux de toute une série de personnages.

Curieusement, malgré le surnaturel constamment présent dans l’intrigue, on pourrait aussi présenter ce livre comme le mariage étonnamment naturel entre le pseudo-réalisme mordant d’un Maupassant et les récits cruels et merveilleux, au style laconique, des sagas nordiques. C’est une vision assez sombre de la condition humaine qui se dégage du roman de Kivirähk, mais pour d’autres raisons que chez les auteurs naturalistes. Comme le dit bien la femme de Lembit dans un passage retenu pour le quatrième de couverture par l’éditeur : « Le destin de l’homme n’est pas facile. On vit, on meurt, puis on se change en démon. » La phrase, et le tragique incident qu’elle commente, montrent bien la précarité de ces personnages certes cupides et menteurs, mais dont les conditions de vie misérables sont telles qu’ils n’ont souvent pas d’autre choix que de jouer avec les limites de la morale, et qui payent au prix fort la moindre erreur dans leurs affaires avec l’autre monde. Cet univers a beau devoir davantage aux contes, aux fabliaux ou à la commedia dell’arte qu’à Zola ou à Tolkien, il n’en contient pas moins une part de réflexion sur notre quotidien réel.

Un peu surpris au début par la différence de ton et de rythme avec L’Homme qui savait la langue des serpents, j’ai tout de même très vite apprécié ce roman, qui, après L’Homme…, renforce mon envie de découvrir de plus près les contes et légendes dont s’est inspiré Kivirähk. J’ai dévoré les chapitres à une vitesse exponentielle… J’espère que ce livre aura le même succès mérité que son prédécesseur et que nous aurons d’autres occasions de lire Kivirähk en français à l’avenir.

Bon, mais qu’est-ce qui existe dans le même genre ?

À part L’Homme qui savait la langue des serpents, bien sûr. Eh bien, en cherchant des choses sur la littérature estonienne, je suis tombé sur un roman d’Anton Hansen Tamsaare, un auteur estonien classique qu’on pourrait présenter rapidement comme « le Zola estonien » à cause de son grand cycle Vérité et Justice (paru dans les années 1920-1930). Mais Tammsaare a aussi écrit, peu avant sa mort, un roman fantastique sur le Diable : Põrgupõhja uus vanapagan, autrement dit Le Vieux-Païen de Fond-de-l’Enfer. Le Diable y a fort à faire avec son acolyte Ants, qui lui joue toutes sortes de tours alors que le Diable tente de se racheter de ses mauvaises actions. Je ne connais de l’intrigue que ce que j’ai lu sur le site Littérature estonienne, et je serais curieux de lire ce roman en traduction pour voir dans quelle mesure Kivirähk peut s’inscrire ou non dans la lignée de ses prédécesseurs. Problème : je n’ai pas l’impression que ce roman ait déjà été traduit en français, contrairement à Vérité et Justice. En attendant, pour vous informer sur les liens entre les écrivains estoniens et le folklore local, vous pouvez aussi lire, toujours sur le site Littérature estonienne, le texte d’un article de Fanny de Rivers sur Tammsaare où elle parle notamment de ce roman (l’article est paru dans la revue savante Études finno-ougriennes, n°17, en 1983).

Message posté sur le forum Elbakin.net le 27 octobre 2014 et augmenté ensuite pour ce blog.


[Film] « Kochadaiiyaan », de Soundarya R. Ashwin

1 juin 2014

2014, Kochadaiiyaan

L’Inde dispose d’un cinéma foisonnant, extrêmement varié, mais trop peu connu en France où les films indiens sont encore trop mal diffusés ou peu commentés par les médias, en dehors de quelques exceptions (notamment la fastueuse version de Devdas réalisée par Sanjay Leela Bhansali en 2002, avec les stars Shahrukh Khan et Aishwarya Rai Bachchan dans les rôles principaux). Or depuis une bonne quinzaine d’années, l’Inde s’est aussi dotée d’un cinéma d’animation de plus en plus florissant. D’abord cantonnés au rôle de sous-traitants pour des studios étrangers (le plus souvent américains ou européens), les animateurs indiens ont pris leur autonomie, ouvert leurs propres studios et commencé à réaliser leurs propres films animés, destinés avant tout au public indien et jamais diffusés en France… jusqu’à maintenant.

Pas encore de miracle, cela dit : Kochadaiiyaan est sorti dans très peu de salles (moins d’une dizaine, à ce que j’ai pu trouver), et dans un silence médiatique aussi impeccable que désolant, du moins de la part des grands titres de presse que j’ai pu consulter. Cela dit, cela valait peut-être mieux pour lui : les mauvais journalistes de cinéma ont tendance à méconnaître complètement la richesse extraordinaire des techniques et des styles d’animation et à estimer que tout ce qui n’est pas un film animé en images de synthèse à très gros budget, de préférence américain et avec un style à la Pixar, ne peut être qu’un mauvais film ou une curiosité anachronique (à l’exception des films de Hayao Miyazaki qui sont tous qualifiés de chefs-d’œuvre, mais c’est l’exception qui confirme la règle). C’est naturellement loin d’être le cas et, même si Kochadaiiyaan n’est certes pas un chef-d’œuvre, ce n’est pas une raison pour ne pas en dire quelques mots.

Une nouvelle pierre dans un édifice en plein chantier : l’animation indienne

Aller voir Kochadaiiyaan dans un cinéma français, en 3d relief, c’est avoir un aperçu d’une animation en plein essor dont les artistes et les techniciens accomplissent chaque année des pas de géants, et qui pourrait bien donner naissance dans peu d’années à de grosses productions capables de rivaliser avec Disney ou Dreamworks, voire  des œuvres uniques à la personnalité aussi forte que celle des films d’animation français ou japonais par exemple. Ce ne sont ni les studios, ni les animateurs, ni la technique, ni les idées, ni la personnalité qui manquent, seulement à la rigueur le budget (mais l’Inde, tout comme les États-Unis, possède ses énormes studios – ce qu’on appelle « Bollywood » ou « Kollywood » – capables d’aligner les films à gros budget chaque année) et surtout l’expérience. Passer de la sous-traitance ou bien de la production de publicités, de clips, de courts métrages ou de séries d’animation télévisées à un film au format long métrage, c’est un pas qui n’a rien d’évident et que n’importe quel studio d’animation dans le monde aborde toujours avec appréhension : les exigences de qualité sont sans commune mesure, les enjeux financiers aussi.

Il y a peu de temps, l’Inde en était encore au temps des pionniers. Les studios d’animation existent dans le pays depuis les années 1950 et, depuis une vingtaine d’années, l’arrivée de l’animation par images de synthèse a réclamé de former les animateurs à des techniques entièrement différentes. L’Inde a déjà produit des dessins animés de bonne qualité, comme Ramayana: The Legend of Prince Rama, certes co-produit avec le Japon (co-réalisé par Yugo Sako et Ram Mohan), en 1992, qui offre un aperçu du mariage aussi étonnant que réussi entre l’univers de la mythologie hindoue venu tout droit de l’épopée du Ramayana, un univers visuel nettement indien et un style d’animation très proche des dessins animés japonais. Mais, à ma connaissance, il n’y a pas eu tant que ça de grands dessins animés indiens avant le tournant de l’an 2000.

Kochadaiiyaan est loin d’être le premier dessin animé indien à être animé en images de synthèse. Ce titre ne revient pas non plus à Roadside Romeo, co-produit par Disney en 2008, qui s’en targuait abusivement. Non, il faut chercher bien plutôt autour de l’an 2000 (soit à peine cinq ans après Toy Story de Pixar qui était le premier film d’animation en images de synthèse tout court) pour trouver déjà une production indienne, Pandavas : The Five Warriors, réalisée par Usha Ganesarajah et produite par le studio Pentamedia Graphics (là encore, on est en pleine mythologie : le sujet du film est emprunté au Mahabharata, l’autre grande épopée indienne antique). Kochadaiiyaan n’est pas non plus le premier film indien animé en capture de mouvement, puisque Sindbad : Beyond the Veil of Mists, le précédent film de Pentamedia, sorti également en 2000, avait déjà systématisé cette technique à l’échelle d’un film. Tant les Pandavas que Sindbad recherchaient déjà un rendu réaliste. À visionner des scènes de ces films, on a le sentiment de voir des scènes cinématiques de jeu vidéo de la fin des années 1990 : les décors sont bien faits, les costumes et accessoires bien modélisés et riches en détail, mais l’animation elle-même et le rendu de détails comme les ombres et les effets de lumière ne sont pas encore très élaborés. Comme les effets spéciaux vieillissent vite ! Les spectateurs non avertis auront vite fait de se moquer de ces premiers essais, en oubliant la prouesse technique qu’ils représentaient encore aux États-Unis il y a quinze ans.

Dans l’intervalle, l’industrie de l’animation indienne s’est développée à toute vitesse, portée par des succès comme celui de Hanuman en 2005 (en dessin animé). Toutes sortes de studios se sont créés et les films se sont multipliés, chacun tentant d’avoir sa part du gâteau auprès du public, sans que le succès soit toujours au rendez-vous. Les techniques employées restent aussi bien le dessin animé (comme dans la co-production indo-disneyenne Arjun, the Warrior Prince en 2012, de nouveau inspiré du Mahabharata et qui ne semble malheureusement pas avoir trouvé son public) que les images de synthèse (par exemple Bal Ganesh en 2008, qui raconte la jeunesse du dieu Ganesha dans un style cartoonesque, ou Ramayana : The Epic de Chetan Desai en 2010). Les sujets sont souvent mythologiques, voire franchement religieux (comme dans Dashavatar en 2008), ou bien reprennent sous forme animée les sujets et les conventions des gros films « bollywoodiens » (comme Roadside Romeo déjà cité ou Koochie Koochie Hota Hai en 2011).

Un prince parfait se venge d’un roi secrètement fourbe

Cette longue introduction permet de mieux comprendre l’intérêt de Kochadaiiyaan. À commencer par l’originalité de son sujet : contrairement à ses prédécesseurs qui ne se détachaient pas des sujets mythologiques préexistants, Kochadaiiyaan est un film d’aventure de fantasy situé cette fois dans un univers entièrement fictif, quoique toujours proche de l’atmosphère des grandes épopées indiennes et inspiré davantage par l’Inde médiévale réelle que par les fictions à forte dose de merveilleux : oubliez les elfes, les orques et les magiciens barbus, et sortez plutôt les guerriers à moustache, les princesses en sari, les chars à chevaux et les complots de palais. Précisons aussi que le film s’adresse davantage aux adolescents et aux adultes qu’aux très jeunes enfants (disons que je le classerais dans la catégorie des « 12 ans et plus »).

L’histoire est celle d’un bon film d’aventure rempli de ficelles classiques mais efficaces. Dans un lointain passé, deux royaumes rivaux sont constamment en guerre. Un tout jeune prince, Rana, entreprend, pour des raisons qu’on ignore, un voyage périlleux vers le royaume ennemi. Arrivé à moitié mort dans ledit royaume, sans qu’on connaisse son identité, il y grandit et devient un grand guerrier. Promu au titre de commandant en chef de l’armée royale, il découvre dans les mines secrètes du roi des milliers d’esclaves venus de son royaume natal, qu’il n’a pas oublié. Il obtient de changer ces esclaves en guerriers et de les mener au combat contre leur propre royaume… pour bien évidemment rentrer chez lui avec eux et rejoindre les armées de son royaume natal. Ce premier exploit ne couvre que les quelques premières minutes du film et ouvre une longue série de prouesses. Les enjeux réels du film ne se dévoilent que progressivement, lorsqu’on découvre la haine a priori inexplicable que Rana voue à l’actuel roi de son royaume natal. Pour la comprendre, il faudra un flashback relatant la vie du père de Rana, Kochadaiiyaan, le héros à la crinière de longs cheveux, injustement trahi par le roi.

Le film fait alterner avec une bonne régularité les scènes d’action épiques (un peu sanglantes, donc pas destinés à de très jeunes enfants, quoique sans surdose d’hémoglobine) et les scènes plus calmes de réflexion, de complots ou d’amour. Les rebondissements sur les motivations cachées de Rana et du roi sont bien amenés et confèrent à l’histoire un côté feuilletonnesque pas désagréable. L’ensemble fait parfois penser au Comte de Monte-Christo d’Alexandre Dumas pour la vengeance et les secrets, et au Cid de Corneille pour les exploits guerriers et les dilemmes familiaux, le tout dans un univers qui emprunte tout de même au Mahabharata ses héros surpuissants et moralement irréprochables et ses royaumes rivaux.

Pour un public européen ou américain, le scénario du film rappellera surtout les films d’aventure du milieu du XXe siècle comme ceux mettant en scène Errol Flynn (Les Aventures de Robin des bois, L’Aigle des mers) ou, sous nos latitudes, les films de cape et d’épée façon Scaramouche ou Le Bossu. Comme dans ces films, le héros est présenté comme foncièrement bon (« Loyal Bon », diraient les joueurs de Donjons et Dragons) et lutte contre l’injustice avec un esprit de sacrifice qui n’a d’égal que son sens de la répartie. Rana et Kochadaiiyaan ne sont cependant pas aussi rebelles et insolents que leurs cousins à rapière : ils sont parfaits, trop parfaits, et tombent parfois dans les travers des personnages de ce type, un peu trop lisses, comme Mickey ou Tintin. La critique vaut surtout pour Kochadaiiyaan lui-même, dont on comprend qu’il finisse par taper sur les nerfs de son roi à force d’être un modèle de vertu. Rana, de son côté, offre heureusement un personnage plus nuancé, vengeance secrète oblige. En outre, Kochadaiiyaan contient aussi une part d’humour qui équilibre bien ses éléments de drame, même si le tout devient peut-être un peu trop sérieux dans le dernier tiers du film.

Les héros principaux sont tous des hommes ; la plupart des personnages féminins ont simplement le rôle d’épouses ou de mères, mais la princesse royale est un peu mieux traitée puisqu’elle est aussi douée pour les arts martiaux que pour tomber amoureuse du héros. Si le film ne m’a paru contenir aucun message politique, social ou religieux particulier (les quelques allusions à Shiva sont banales dans le cinéma indien, majoritairement hindou, et se rapportent autant à l’univers des épopées mythologiques qu’aux réalités actuelles du pays), l’une des péripéties secondaires du film consiste en un mariage entre deux personnes de castes différentes encouragé par le héros, sujet qu’on retrouve fréquemment dans le cinéma bollywoodien mais qui n’est pas encore si évident dans la société indienne.

Dans la plus pure tradition bollywoodienne, le film est ponctué par de nombreuses chansons allant de pair avec autant de chorégraphies de la part des héros et de foules de figurants animés. Pour un public non habitué aux films de Bollywood, cela peut paraître un peu surprenant de voir des foules de danseuses, de villageois, de hauts dignitaires royaux ou même de soldats entonner une chanson en dansant au beau milieu d’une scène, mais c’est l’une des conventions les plus classiques de ce cinéma et pour autant qu’on l’accepte, elle ne manque pas de charme.

Reste une question qui m’a taraudé pendant plusieurs scènes : puisque Kochadaiiyaan et son fils sont supposés être des modèles de vertu si parfaits, pourquoi diable ne s’arrangent-ils pas pour faire la paix entre les deux royaumes au lieu de jouer les patriotes belliqueux ? D’accord, la guerre fait partie des conventions de ce genre de film, et il n’y aurait pas vraiment d’aventure si nos deux héros étaient encore plus doués. Mais une autre réponse apparaît à la toute fin, dont l’ultime rebondissement semble clairement fait pour permettre une suite au cas où le film aurait du succès. Pour le coup, c’est de bonne guerre.

Des images réussies, l’animation et la réalisation encore  inégaux

Parlons maintenant des images et de l’animation – c’est là que les Athéniens s’atteignent et que les Pixar se pixélisent. Outre tout ce que j’ai dit sur le contexte propre à l’animation indienne, il faut ajouter que le film se revendique d’un rendu aussi photoréaliste que possible, à l’aide notamment de la technique de la capture de mouvements, et aussi que la production a été menée tambour battant en un temps record d’un an et demi. Une accumulation de paris périlleux.

Si l’on tient compte de ce contexte particulier, surtout par rapport aux précédents films d’animation indiens en images de synthèse, il faut convenir que les progrès sont sensibles. Kochadaiiyaan contient tout ce dont un film d’aventure épique a besoin, et il ne lésine pas dessus : villes et palais ou paysages naturels, armées en marche ou foules chamarrées de courtisans et de danseuses, jardins, tours, prisons, combats à pied, à cheval, en char ou sur mer, duels héroïques et assassins infiltrés, tout y est. Décors, costumes et accessoires impressionnent par leur luxe de détails, qu’il s’agisse des motifs des vêtements, de la texture de cuir des rênes d’un cheval ou de la peau des acteurs et actrices principaux. Bref, il y a des images superbes et le film n’est pas avare en grand spectacle.

L’animation elle-même est plus inégale. Les ombres, les reflets et les effets de lumière sont correctement rendus et l’ensemble garde un niveau de qualité professionnel, mais certaines scènes sont moins réussies que d’autres. Les ombres, parfois, sont un peu rares, et certains plans font penser à des scènes cinématiques de jeux vidéo du début des années 2000. Ça ne pique pas les yeux et ça reste regardable, mais ça n’atteint pas le niveau des grosses productions des pays riches. Le « photoréalisme » revendiqué n’est donc pas toujours au rendez-vous, bien que les éléments les plus importants, notamment les corps et les visages des acteurs principaux, restent particulièrement soignés.

Rien de surprenant là-dedans : je ne vois pas comment cela aurait été possible étant données les contraintes de temps et de budget des animateurs du film. Mais encore une fois, on serait trop sévère de voir dans le film un nanar sur la base de cette simple différence de niveau. À mes yeux, on est plutôt dans la catégorie intermédiaire, celle des films qui maîtrisent déjà bien les techniques numériques mais qui n’ont simplement pas les moyens de mettre des centaines de millions de dollars, d’euros ou de yens dans leurs effets spéciaux. Cela n’a jamais empêché personne de faire de bonnes choses avec des ordinateurs (par exemple, voyez L’Ours montagne d’Esben Toft Jacobsen, film danois sorti en 2011, ou Sam et les monstres de feu de Kompin Kemgumnird, thaïlandais cette fois, sorti en 2012).

Le film trouve ses défauts les plus gênants dans certains détails plus particuliers. Si les scènes de chorégraphies ne sont pas si mal transposées en animation dans l’ensemble, les expressions des personnages et les mouvements des lèvres sont parfois ratés, notamment dans certaines des premières chansons. Dans la première chanson d’amour, surtout, la princesse avait un regard terriblement inexpressif et prenait une allure de Barbie en plastique dans certains plans (mais faut-il blâmer les compétences des animateurs ou le jeu de l’actrice ?). Cela m’a inquiété pour la suite, mais les choses s’amélioraient ensuite, avec des scènes parfois franchement réussies.

Deuxième défaut, qui m’a davantage gêné pendant le film : la vitesse des déplacements de la caméra et la brièveté des plans, notamment dans les scènes d’action. Le film contient de nombreux plans magnifiques, mais trop vite expédiés. Est-ce par peur que des plans plus longs laissent voir les défauts de l’animation (alors que les décors et les costumes peuvent sans problème supporter d’être admirés), ou bien une concession abusive à la mode actuelle des montages frénétiques ? Toujours est-il que certaines scènes m’ont paru y perdre, que ce soient des scènes de combat (le combat contre les hyènes, par exemple) ou des scènes de danse (la danse de Kochadaiiyaan, par ailleurs visuellement et musicalement très réussie).

Dernier défaut : la 3d relief, correcte, mais qui ne supporte pas toujours bien ce montage trop nerveux, d’où quelques effets de relief aberrants dans quelques plans. Cependant, cela ne m’a pas beaucoup gêné, même si je reverrais bien le film en 2d à l’occasion.

Le bilan technique de Kochadaiiyaan reste globalement bon : le travail accompli est impressionnant, les images du film sont belles et riches en détails, les progrès par rapport aux précédentes productions du même type sont indéniables. L’animation indienne s’approche à grande vitesse de la cour des grands. Il est d’autant plus frustrant de voir des plans à l’animation perfectible ou au rendu imparfait. En sortant de la séance, je rêvais à ce que le film pourrait donner dans une version non pas « director’s cut » mais, disons, une version peaufinée qui améliorerait la finition de l’ensemble pour le rendre vraiment magnifique.

Une bande originale réussie

J’ai mentionné plus haut les chansons. Un film de Bollywood ne serait rien sans sa musique. Celle de Kochadaiiyaan est composée par A. R. Rahman, un grand nom de la musique de films en Inde. Et le résultat est incontestablement une réussite. Les chansons sont tour à tour entraînantes ou paisibles, toujours émouvantes. Chose assez rare pour être saluée, les paroles des chansons étaient aussi sous-titrées, ce qui permet de profiter pleinement de la poésie propre aux chansons bollywoodiennes, remplies d’images et de métaphores colorées que personne n’oserait inclure dans un film sous nos latitudes. Oubliez les figures de style parfois pâles ou cliché des dessins animés Disney : les chansons bollywoodiennes sont beaucoup plus dépaysantes, et, quand elles sont réussies, elles forment des poèmes à part entière. Les parties instrumentales ne sont pas négligées et accompagnent efficacement l’action le reste du temps.

Si vous voulez quelques exemples de la bande originale, je vous recommande la chanson « Engae Pogudho Vaanam » qui accompagne la première apparition de Rana et de ses guerriers : épique et entraînante, elle donne le ton pour les aventures qui suivent (le refrain signifie en gros « Là où vole le vent, nous allons »). Vous pouvez l’écouter par exemple sur Youtube. Parmi les chansons sentimentales, voyez la belle « Idhayam » qui exprime les doutes de la princesse Vadhana (là encore, on la trouve sur Youtube). Vous remarquerez vite que le film a été produit en au moins trois langues, chose très courante en Inde où la diversité linguistique est une réalité banale : la version originale du film est en tamoul, mais la bande originale a également été éditée dans des versions en hindi et en télougou.

En somme…

En somme, si Kochadaiiyaan n’a pas encore réussi à éveiller l’intérêt des médias sous nos latitudes, et si ses prouesses d’animation n’atteignent pas encore tout à fait le niveau suffisant pour conquérir un public toujours sévère en cette période de surenchère technique débridée, il reste néanmoins un film très regardable et témoigne des progrès rapides de l’animation indienne en ce début de siècle. Je ne serais pas surpris que, dans quelques années, l’Inde se hisse sans grand effort au rang des grands studios américains, européens ou japonais, et que ses films bénéficient enfin de la large diffusion que mérite le savoir-faire et la créativité de leurs animateurs.

Le film n’aurait pas pu se faire sans la célébrité et les moyens dont jouit en Inde Rajnikanth, dit « superstar », l’acteur principal du film : espérons que Kochadaiiyaan, qui bénéficie de plusieurs sorties à l’étranger, trouvera son public et ne dissuadera pas les producteurs de retenter l’expérience. Pour la réalisatrice, Soundarya R. Ashwin, fille de Rajnikanth, dont c’est le premier film, le pari était dangereux, mais il est relevé avec un résultat honnête, hormis le montage parfois trop frénétique. De quoi suivre avec curiosité les prochains développements de l’animation indienne et les futures réalisations d’Ashwin.

Sur les mêmes sujets

Si vous cherchez un film d’animation du même genre qui soit complètement réussi, je ne peux que vous recommander Ramayana: The Legend of Prince Rama de Yugo Sako et Ram Mohan (1992) dont je parlais plus haut. C’est un dessin animé de bonne qualité, qui rend justice à la fois à l’épopée du Ramayana et aux arts visuels indiens, avec une animation très correcte. Ce petit bijou injustement méconnu n’est malheureusement pas édité en DVD sous nos latitudes : il faudra vous contenter de le regarder en ligne en attendant qu’il soit enfin édité comme il le mérite. Parmi les films plus récents que je n’ai pas encore vus, Arjun, the Warrior Prince (2012) semblait très prometteur, également en 2d, mais avec un style proche des Disney de la période Tarzan ou des premiers dessins animés Dreamworks en 2d (du type Le Prince d’Égypte, La Route d’Eldorado ou Spirit ).

Si vous voulez plus d’informations sur Bollywood et le cinéma indien en général, allez donc faire un tour sur le Bollyblog d’A2, qui est une mine d’informations. A2 est passionnée de cinéma indien, et c’est même elle qui m’a fait découvrir Kochadaiiyaan, ce dont je ne peux que la remercier ! Si vous n’y connaissez rien au cinéma indien, il vous suffira de commencer par la page qu’elle a prévue spécialement pour les néophytes.


José Natividad Ic Xec, « La Femme sans tête et autres histoires mayas »

18 mai 2014

IcXecLaFemmeSansTeteCouvRéférence : José Natividad Ic Xec, La Femme sans tête et autres histoires mayas, traduit, annoté et postfacé par Nicole Genaille, Paris, éditions Rue d’Ulm, collection « Versions françaises », 2013. (Première édition : La Mujer sin cabeza y otras historias mayas, Mérida, Yucatán (Mexique), décembre 2012.)

Quatrième de couverture de l’éditeur

«Une femme qui tue les enfants d’un simple regard ; une poupée d’argile qui, au soir, part en emportant la voix d’une petite fille ; une tête qui parcourt les rues du Mayab en faisant fuir les passants ; un homme métamorphosé en animal nocturne chassé par les paysans — tels sont quelques-uns des contes et récits mayas que contient ce recueil. José le y retrouve la figure mythique du wáay, le sorcier déjà figuré sur les vases antiques, qui possède la faculté de se transformer en animal ; il présente le visage authentique de la Xtáabay, chantée par Antonio Mediz Bolio, une figure féminine que connaissent bien les campagnards ; il évoque les guérisseurs de morsures de vipère, précieux héritiers d’un savoir de plusieurs siècles. Une illustration originale vient accentuer le caractère de témoignage vécu de ces textes qui font comprendre de l’intérieur une culture toujours bien vivante, pour autant que l’homme moderne sache la «lire» dans le monde qui l’entoure et la respecter.

José Natividad Ic Xec est né en 1963 au sud du Yucatán de parents parlant maya. C’est avant l’espagnol que José Natividad le Xec a appris la langue de ses ancêtres. Après des études supérieures à Mérida, capitale de l’État, en philosophie puis en sciences de l’éducation, il a été journaliste pendant seize ans au Diario de Yucatán. Il dirige depuis janvier 2012 le projet éditorial El Chilam Balam, dans lequel il donne voix aux Mayas d’hier et d’aujourd’hui.

Professeur agrégée honoraire de lettres classiques en CPGE, longtemps chargée de cours à l’ENS, Nicole Genaille est une spécialiste reconnue des cultes isiaques. Elle se consacre désormais à l’étude de la langue et de la civilisation mayas, à l’époque classique et à l’époque actuelle.»

Les Mayas aujourd’hui

Après avoir terminé la lecture de ce livre, quand j’ai retrouvé des amis avec qui je parle souvent de bouquins, j’ai expliqué que je venais de lire un recueil d’histoires et d’anecdotes sur le quotidien des Mayas d’aujourd’hui. Ce à quoi plusieurs m’ont avoué : « Je ne savais même pas qu’il en restait, des Mayas. »

Il y a des pays ou des peuples qui peuvent devenir victimes de leur passé et des stéréotypes que ce passé a fourrés dans la tête des gens – et quand je dis victimes, il faut parfois entendre le mot au sens littéral du terme. Exercice de capture d’idées reçues : mettez par écrit ce à quoi vous pensez quand vous lisez le nom « Mayas ». En vrac : Amérique du Sud, plumes, pyramides, sacrifices humains, ressemblent-aux-Aztèques-et-on-n’est-pas-sûrs-de-la-différence-entre-les-deux, découverte de l’Amérique, conquêtes espagnoles, massacre des indigènes précolombiens par les conquistadores. Si vous orientez le projecteur du côté de l’actualité, vous ajouterez probablement à la liste le calendrier maya et la « prophétie » d’une prétendue fin du monde prévue pour le 21 décembre 2012, prophétie inventée par des illuminés férus d’ésotérisme (ils auraient dû plutôt être férus d’histoire, ça leur aurait évité de raconter autant de bêtises) et relayée avec une remarquable stupidité par la partie la moins scrupuleuse des médias français.

Parmi ces idées reçues, il y en a donc une selon laquelle les Mayas auraient été vaincus par les conquérants venus d’Europe, ce qui est vrai… mais la même idée reçue fait oublier un peu vite que les Mayas n’ont pas été complètement massacrés, loin de là. Et que, donc, oui, « il en reste ». Non seulement il en reste, mais ils continuent à lutter pour faire entendre leur voix et reconnaître leurs intérêts depuis que des types se sont installés dans leur région et se sont amusés à y tracer des frontières en faisant comme chez eux. Il serait bon que leur existence et leur culture soient mieux connues, car il est absurde et injuste qu’un peuple se trouve ainsi privé de voix par de pareils clichés pendant que des croyances stupides sur la fin du monde, elles, ont été bénéficié d’une diffusion excessive et imméritée (*).

Dans La Femme sans tête et autres histoires mayas, il est question non pas des grands mythes fondateurs mayas, ni des Mayas précolombiens ou de ceux de la période coloniale, mais bien des croyances des Mayas d’aujourd’hui. Ceux dont il est question dans le livre vivent dans le Yucatán, l’un des États du Mexique, entre le Golfe du Mexique et l’île de Cuba ; ils parlent parfois encore le maya en plus de l’espagnol ; ils croient en des divinités dont certaines dérivent directement des divinités mayas classiques, mais aussi à d’autres esprits ou forces surnaturelles ; et ils ont plus généralement un rapport au monde qui leur est propre.

Structure du livre

Ce petit livre (18 cm de haut, 14 cm de large) est à la fois très accessible et très difficile à comprendre en profondeur. Il est très accessible parce que ses courts chapitres (2-3 pages en moyenne) se lisent ou plutôt se dévorent très vite, avec ce charme particulier des livres aux chapitres courts qui est qu’on peut facilement se dire « Je n’en lis qu’un » puis commencer à en grignoter en deuxième en se disant « Allez, juste le début », puis lire le deuxième en entier, en commencer un troisième, etc. Et surtout il est très accessible parce que les histoires qu’il raconte, écrites dans un style limpide, ont la simplicité de contes ou de croyances folkloriques. Mais dans le même temps, c’est un livre très difficile à comprendre en profondeur, précisément parce qu’il réussit très bien ce qu’il se propose, à savoir vous plonger dans la vie quotidienne et la vision du monde des Mayas actuels, qui n’a rien à voir avec ce qu’on peut connaître en Europe, du moins à première vue.

José Ic présente parfois dans le livre des récits racontés par des amis ou des proches (notamment ses parents). Sa démarche n’est pas savante mais, au départ, journalistique : les histoires ont été publiées dans le Diario de Yucatán. La traductrice, Nicole Genaille, ne cache pas son enthousiasme envers ce livre qu’elle a découvert par l’intermédiaire du site El Chilam Balam administré par l’auteur ; mais cela n’entame pas sa rigueur d’universitaire au moment d’annoter et de postfacer le livre.

L’ouvrage est paru aux éditions de la rue d’Ulm, qui sont les presses de l’École normale supérieure de Paris ; la collection « Versions françaises » a pour but de rendre disponibles en français des textes inconnus, inédits ou devenus introuvables car pas ou mal édités. Il n’est pas inintéressant de noter que Nicole Genaille est de formation classique : professeure de Lettres classiques (c’est-à-dire enseignant le français, le latin et le grec), elle a été enseignante en CPGE (classes préparatoires aux grandes écoles) et chargée de cours à l’ENS, et elle s’est d’abord spécialisée dans les cultes isiaques, c’est-à-dire des cultes de divinités égyptiennes antiques (Isis, Sarapis, Anubis, etc.) qui se sont diffusés assez tôt dans le monde gréco-romain, avant de s’intéresser à la culture maya.

Si je serais bien incapable de juger la traduction, il n’y a rien à redire aux notes et à la postface, qui replacent bien le livre dans son contexte et expliquent précisément les nombreuses réalités mexicaines et mayas inaccessibles à un lectorat novice. Les quelques éléments qui pourraient rester un peu obscurs à la lecture (ce qu’est une « milpa », par exemple : en très gros, une sorte de petite ferme) sont détaillés avec clarté dans la postface passionnante qu’il faut absolument lire aussi (de préférence après les histoires elles-mêmes, mais on peut aussi la consulter pendant leur lecture). Une rapide annexe explique comment lire la transcription du maya utilisée dans l’ouvrage (transcription qui n’a été fixée qu’en 1984, ce qui est très récent quand on y pense), et une bibliographie universitaire fournit toutes sortes de pistes complétant les références fournies dans les notes ; deux cartes montrant l’emplacement du Yucatán et la géographie de cet État terminent le livre.

Un autre élément notable et appréciable du livre, ce sont ses nombreuses illustrations, reproductions d’œuvres d’art ou photos prises par l’auteur dans la région qu’il évoque. Elles achèvent d’ancrer les histoires dans le Mexique contemporain et donnent des visages à certains des Mayas auprès de qui l’auteur est allé recueillir récits et anecdotes.

Une invitation à la rencontre entre les peuples

Cette clarté du texte et ce soin apporté à son édition savante rendent possibles plusieurs niveaux de lecture.

On peut se contenter de découvrir ces croyances, ces divinités, ces esprits, ces pratiques relevant à moitié du savoir artisanal ancestral et à moitié de la pratique magique, comme autant de merveilles formant un ensemble cohérent, tour à tour étonnant, charmant ou inquiétant, rassemblé là par l’auteur, un peu comme on pourrait lire La Grande Encyclopédie des Elfes de Pierre Dubois, sans chercher à établir un lien avec la vie et la sociétés réelles. Mais si les livres de Pierre Dubois se prêtent à peu près à ce type de lecture détachée de tout contexte (encore que), le livre de José Ic est tout entier conçu comme une invitation à une prise de contact de plein pied entre les Mayas d’aujourd’hui, vivant dans le Mexique d’aujourd’hui, et un vaste lectorat, hispanophone et désormais aussi francophone.

Il est donc possible aussi de lire ce livre en s’intéressant (voire en se passionnant, car il y a de quoi) pour le contexte de ces histoires et de ces croyances, en s’aidant des notes et de la postface. Mais même en lisant le livre de cette façon, il resterait possible (justement à cause de la distance procurée par l’invincible armada des notes et des références bibliographiques) de ne voir les Mayas que comme pur objet d’étude, comme une sorte de phénomène exotique dont on essaie d’expliquer l’étrangeté en dégainant l’anthropologue de service.

Ce serait oublier que l’un des buts de José Ic dans La Femme sans tête est précisément de donner la parole à ces Mayas d’aujourd’hui dont il fait partie. Dès lors qu’on prend en compte pleinement l’existence des Mayas et de leur culture dans le monde présent, on peut se poser la question difficile et passionnante de savoir quels contacts, quelles relations avoir avec eux. Le livre devient alors le vecteur de cette rencontre qu’on a tort de s’imaginer improbable, car après tout nous vivons tous sur la même planète, dépendants des mêmes aléas climatiques, et nous avons mêmes droits et mêmes devoirs quand il s’agit d’inventer un avenir qui ne peut être qu’un avenir commun. Par livre interposé, vous rencontrez des Mayas du Yucatán : qu’allez-vous vous dire ?

C’est peu dire que de reconnaître qu’une telle confrontation est déroutante. Il est facile de lire de beaux mythes rassemblés dans des dictionnaires ou des recueils de « mythes et légendes », surtout quand on a affaire aux mythologies antiques, dont on oublie souvent qu’elles s’enracinaient dans des religions elles-mêmes présentes au quotidien dans la vie des Grecs, des Romains, et avant eux des Étrusques, des Hittites, des Égyptiens, des Sumériens, etc. C’est déjà une autre affaire que d’étudier en profondeur ces peuples antiques en se creusant la tête pour essayer de savoir à quoi cela pouvait ressembler de vivre à ces époques, dans des sociétés pareilles, et de croire (ou non, ou à demi, ou tantôt plus et tantôt moins selon les contextes) à ces divinités et à ces mythes. Mais c’est sans aucun doute encore plus difficile de rencontrer des humains venus d’aussi loin et appartenant à une culture aussi différente. Il est évident qu’on s’expose à toutes sortes de préjugés et de malentendus de part et d’autre.

Car dès lors qu’on cesse de lire ces histoires comme de jolis contes un peu poétiques, on est bien obligé de se demander ce qu’on pense de leur vérité, que les informateurs de José Ic affirment. Est-il vrai que la femme de ce paysan était une wáay, une sorcière capable de métamorphoses, et que sa tête détachée du reste du corps voyageait tranquillement pendant la nuit ? Est-il vrai que les forêts sont peuplées d’alux, génies ambivalents susceptibles de nuire aux voyageurs ou aux enfants irrespectueux ? Que penser de ces jmeen, ces guérisseurs traditionnels qui, dans certains cas, réussissent bel et bien à mieux soigner les morsures de certaines espèces de serpents locales que les hôpitaux voisins peinent à traiter ?

Une affaire de croyances

En réalité, ces questions peuvent se résumer à deux : les Mayas croient-ils vraiment à ces histoires ? Et que diable en penser après les avoir lues ? Se poser ces questions, c’est risquer de tomber dans les clichés habituels du type « Nous, Français/Européens/Occidentaux, avons un esprit rationnel, etc. tandis qu’eux, etc. » Mouais. On peut voir les choses avec plus de nuance.

Les Mayas croient-ils vraiment à leurs hisoires de femmes sans tête ? En 1983, Paul Veyne, helléniste, avait consacré un livre à la question : Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? Question bien plus épineuse qu’elle ne le paraît, car dès qu’on entre un peu dans le détail, il devient impossible d’opposer frontalement croyance et non croyance. José Natividad Ic Xec en donne lui-même l’exemple dans une certaine mesure : il compare avec humour les  wáay avec les loups-garous de l’imaginaire européen et les mages de Harry Potter, sous-entendant que tout cela relève tout de même en partie de la fiction ; mais il considère comme bien réelles les compétences des guérisseurs jmeen et a souvent des doutes, dans un sens ou dans l’autre, au moment de conclure après avoir raconté telle ou telle anecdote à composante surnaturelle. En un mot, il y a moyen de faire la part des choses. Paul Veyne, lui, pour évoquer les mythes grecs, parlait de « régimes de vérité » et, en citant Dan Sperber, donnait pour exemple la conduite des paysans dorzé d’Éthiopie, dont la tradition affirme que le léopard est un animal chrétien pratiquant le jeûne le mercredi et le vendredi, mais, qui, d’un autre côté, surveillent leurs troupeaux sans faute sept jours sur sept.

De telles contradictions sont plus répandues qu’on ne pense, quel que soit l’endroit ou l’époque concernés. Tel Français qui se dit athée accumulera les blagues anticléricales, tournera en ridicule les épisodes merveilleux de la Bible comme la Genèse ou le Déluge, mais restera silencieux en visitant une église, allumera un cierge de temps en temps, acceptera de chanter les réponses pendant la messe d’un mariage catholique parce que ce sont des amis qui se marient, etc. En un mot, la croyance ou la foi sont une affaire complexe qu’on ne peut résoudre par une simple opposition « oui/non ». Même en mettant à part les religions, les entorses à la prétendue rationalité « occidentale » ou même « française » sont légions : ésotérisme, OVNI, sectes, ou plus largement légendes urbaines, horoscopes qu’on lit pour en rire mais qu’on lit quand même, rêveries au réveil sur le sens d’un rêve fait dans la nuit, doutes devant une coïncidence ou un sentiment de déjà-vu, etc.  On a beau chasser la pensée magique par la grande porte à coups de pieds au postérieur devant les caméras, elle a vite fait de revenir subrepticement par la fenêtre dès la cérémonie terminée.

Sans doute Voltaire, Fénelon ou Diderot auraient-ils ri de cette Femme sans tête en rejetant ces anecdotes du côté de la superstition et de l’obscurantisme. Victor Hugo, Charles Nodier ou bien Georges Sand, que Nicole Genaille mentionne en terminant sa postface (p. 125), leur auraient réservé un accueil déjà plus compréhensif. Non qu’il faille renoncer à la rationalité et emboîter le pas aux pires peurs de ce rude quotidien qui est celui des paysans mayas actuels, ou bien parer la culture maya de je ne sais quel rayonnement supérieur comme le font les ésotéristes (qui ne lisent pas plus le maya que le grand public). Mais il me semble qu’il y a moyen de réagir plus subtilement. Si, sur le plan scientifique, le scepticisme est de mise devant ces récits de phénomènes surnaturels, il faut se méfier et ne pas se draper à outrance dans ce scepticisme pour justifier un rejet plus général de la culture maya qui, lui, serait injustifiable. D’une part parce que les Mayas ont les mêmes droits humains que nous et le même droit à l’autodétermination que n’importe quel autre peuple. Et d’autre part, parce que la culture maya ne se résume pas à des anecdotes surnaturelles : elle comprend aussi une réelle connaissance de son environnement naturel, des savoirs-faire artisanaux, une philosophie, un humour doux-amer dont l’auteur donne une idée dans ses histoires… sans oublier un savoir astronomique avancé dès la période précolombienne.

Dans sa postface, Nicole Genaille revient sur la prétendue prophétie de fin du monde attribuée aux Mayas à propos du 21 décembre 2012. Aux pages 121 à 123, elle explique par le menu la réelle signification des dates inscrites sur la pierre dite « pierre du Soleil » qui a été l’objet de toutes sortes d’interprétations fantaisistes de la part d’illuminés. Le passage du calendrier maya au 13e baktún n’a jamais été censé signifier la fin du monde, mais simplement le passage à un nouveau cycle, autrement dit quelque chose de ni plus ni moins effrayant que le passage de l’an 1999 à l’an 2000, par exemple. Les vrais Mayas, loin de s’en effrayer, ont fêté la date en la parant des mêmes espoirs en l’avenir que d’autres ont placés dans le passage au 21e siècle ou au troisième millénaire. Les explications de Genaille sur le calendrier maya sont aussi l’occasion pour elle de rappeler à quel point ce système permettait aux Mayas de se projeter loin dans le temps. En somme, on gagne à considérer une culture dans son ensemble, sans la résumer à ce qui en paraît le plus déroutant…

D’autres lectures

Sur la mythologie maya précolombienne, vous pouvez consulter pour commencer la bibliographie du livre, qui donne des références solides, notamment des éditions de référence du Popol Vuh, le livre relatant la cosmogonie des Mayas k’iche (nom d’ethnie à prononcer « quiché »). Une référence donnée par Genaille en première approche est un livre de Karl Taube, Mythes aztèques et mayas, traduit de l’anglais par Ch. Clerc, édité à Paris au Seuil dans la collection « Points Sagesse » en 1995. L’édition complète du Popol Vuh qu’elle recommande est en anglais : Allen J. Christenson, Popol Vuh. Literal Poetic Version, Translation and Transcription, Norman, University of Oklahoma Press, 2008.

De mon côté, je connaissais une édition en français du Popol Vuh qui est : Popol Vuh. Le Livre de la communauté. Texte sacré des Mayas Quichés, traduit et commenté par Pierre DesRuisseaux en collaboration avec Daisy Amaya, Paris, Le Castor astral, collection « Les Inattendus », 2011. Je ne l’ai pour le moment que feuilletée, mais l’édition semble sérieuse, orientée cependant vers le grand public (l’introduction replace le livre dans son contexte, justifie les choix de l’édition et fournit des références bibliographiques pour approfondir ; il y a un lexique en début de livre ; mais l’appareil de notes est réduit).

Sur les Mayas actuels, vous pouvez (si vous lisez l’espagnol) aller lire le site du projet de José Ic Xec, El Chilam Balam (« le jaguar prophète », allusion à un personnage d’un codex du même nom), qui est un site d’actualité et de culture sur les Mayas du Yucatán. Le site contient aussi des ressources pour apprendre le maya.

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(*) Un autre exemple me vient en tête à propos de ces peuples littéralement dissimulés par leur propre passé. Tout le monde connaît la Grèce antique : la mythologie, Homère, Platon, Aristote, Archimède, mais peu d’auteurs grecs ayant vécu après l’Antiquité ont le privilège de jouir d’une telle célébrité. Cela s’explique facilement par les détours tortueux de l’Histoire et de la postérité, mais cela peut avoir des conséquences pernicieuses. Au moment des démêlés de la Grèce avec le FMI, si l’influence culturelle de la Grèce actuelle dans le monde avait été le dixième de ce qu’est encore l’influence de la Grèce antique, n’y aurait-il pas eu beaucoup plus de gens pour s’émouvoir des absurdités consternantes auxquelles ont conduites les mesures économiques prises envers ce pays ? Si les films grecs actuels avaient bénéficié d’une publicité équivalente à celles qui ont accompagné la sortie de films comme Troie, 300 ou le remake du Choc des titans, les protestations n’auraient-elles pas été plus insistantes ? Et la profération de clichés relevant des stéréotypes nationaux les plus caricaturaux (« les Grecs ne savent pas payer leurs impôts, les Grecs sont paresseux ») n’aurait-elle pas soulevé davantage d’indignation ?


Andrus Kivirähk, « L’Homme qui savait la langue des serpents »

26 janvier 2014

Kivirakh-lhomme-qui-savait-la-langue-des-serpentsRéférence : Andrus Kivirähk, L’Homme qui savait la langue des serpents, Paris, Le Tripode, 2013 (1e édition : Mees, kes teadis ussisõnu, 2007).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Voici l’histoire du dernier des hommes qui parlait la langue des serpents, de sa sœur qui tomba amoureuse d’un ours, de sa mère qui rôtissait compulsivement des élans, de son grand-père qui guerroyait sans jambes, d’une paysanne qui rêvait d’un loup-garou, d’un vieil homme qui chassait les vents, d’une salamandre qui volait dans les airs, d’australopithèques qui élevaient des poux géants, d’un poisson titanesque las de ce monde et de chevaliers teutons épouvantés par tout ce qui précède... Peuplé de personnages étonnants, empreint de réalisme magique et d’un souffle inspiré des sagas scandinaves, un roman à l’humour et à l’imagination délirants. »

L’histoire

Le roman se déroule en Estonie au Moyen âge, mais un Moyen âge de conte, où la magie et diverses réalités pas du tout réalistes existent et sont considérées comme évidentes. Si vous ne connaissez rien à l’Estonie et encore moins à l’Estonie médiévale, ce qui ne serait pas étonnant puisque ce petit pays d’Europe de l’Est a trop peu souvent les honneurs des médias sous nos latitudes, ne vous en faites pas, cela ne vous empêchera pas de profiter de ce roman drôle et grinçant. En revanche, une fois que vous l’aurez terminé, vous aurez probablement envie d’en apprendre davantage à son sujet, et ce sera le moment de lire la postface du traducteur, Jean-Pierre Minaudier, qui est une petite mine d’informations utiles pour replacer le roman dans son contexte et comprendre en profondeur le propos de l’auteur.

Ce qu’il faut savoir pour commencer, simplement, c’est qu’à l’époque dont s’inspire le roman, en gros au début du XIIIe siècle, le territoire qui est aujourd’hui l’Estonie était peuplé par des gens qui n’étaient pas chrétiens, ce que leurs voisins commencèrent à considérer comme un terrible défaut. L’Estonie fut donc conquise par des chevaliers templiers allemands et christianisée*. Le roman, donc, commence dans une grande forêt où vit une population qui non seulement est encore « païenne », mais connaît encore un peu le langage des bêtes. En effet, beaucoup d’habitants de la forêt savent encore parler la langue des serpents, une langue magique qui permet de discuter avec la plupart des animaux et de s’en faire obéir. Cela rend la vie facile aux humains, puisque, si vous avez besoin d’un peu de viande, il vous suffit de siffler le mot adéquat dans la langue des serpents pour attirer un chevreuil qui se laisse ensuite tuer sans protester. Deux ou trois petites choses diffèrent aussi par rapport au vrai Moyen âge, par exemple l’habitude d’élever des loups et de traire les louves, une entente cordiale avec les serpents, des rapports de très grande proximité avec les ours, et un voisinage quotidien avec deux australopithèques âgés de plusieurs siècles au bas mot.

Le narrateur, Leemet, n’est autre que l’homme mentionné par le titre : comme tous les gens de sa famille avant lui, il apprend tout jeune la langue des serpents, qu’il manie bientôt en expert. Il vit une enfance insouciante, fasciné par les récits des glorieuses batailles de ses ancêtres contre les envahisseurs étrangers, ces « hommes de fer » faciles à repousser puisqu’eux ne maîtrisent pas du tout la langue des serpents. Mais les temps changent et l’attrait de  la nouveauté incite les habitants de la forêt à déménager les uns après les autres pour aller s’installer dans un village voisin construit depuis peu. Là, les étrangers ont apporté des innovations extrêmement exotiques et modernes telles que le pain ou la charrue, sans parler du christianisme. Or, une fois installés là-bas, les gens de la forêt oublient tout de leur ancien mode de vie, y compris la langue des serpents, et adoptent des habitudes d’une absurdité consternante. À mesure qu’il grandit, Leemet voit la forêt se vider. Il doit affronter l’incompréhension des villageois chrétiens, mais aussi les dissensions entre les habitants de la forêt. Leemet n’est pas seulement l’un des hommes qui parlaient la langue des serpents : il sera le dernier.

Entre Rabelais et Voltaire

Il y a beaucoup de merveilleux dans ce roman, et, même s’il n’a pas été publié dans une collection estampillée « fantasy« , bien des lecteurs de fantasy le liront avec plaisir. Mais si l’on veut être tout à fait juste, il faut reconnaître que L’Homme qui savait la langue des serpents ne puise pas son inspiration chez Tolkien et consorts, mais bien plutôt dans le merveilleux médiéval des contes européens, dans les sagas d’Europe du Nord et dans les mythes et le folklore estoniens. Même sans connaître toutes ces sources, les lecteurs français n’auront pas grand mal à s’orienter parmi ces personnages et cette magie, tant les motifs qu’on y trouve nous sont familiers sous des formes légèrement différentes. Ainsi, pour des lecteurs français, le mode de vie des gens de la forêt pourra rappeler le passé lointain des contes de Perrault, mais aussi le côté bon vivant et nonchalamment cruel du Gargantua de Rabelais, et les animaux au comportement semi-humain font irrésistiblement penser à ceux des Fables de La Fontaine ou du Roman de Renart. Quant au lait de louve, vous avez sûrement déjà eu envie d’y goûter si vous avez eu la chance d’entendre le mythe de la fondation de Rome par Romulus et Rémus.

Une grande qualité de L’Homme qui savait la langue des serpents est de mettre le merveilleux au service d’une réflexion de fond qu’on peut qualifier de politique ou de philosophique, et qui se déploie avec force, pour ne pas dire avec férocité, au fil des aventures de Leemet et de sa famille. Andrus Kivirähk ne cherche pas qu’à raconter une histoire pleine de magie, belle et triste : il s’en sert pour nourrir une critique des sociétés actuelles. Il offre d’abord une satire mordante des nouvelles tendances, révolutions technologiques et autres effets de mode présentés comme des progrès aussi incontournables qu’inévitables. Il n’a pas non plus son pareil pour se moquer de la servilité de ses personnages envers tout ce qui  provient de la culture dominante, celle des « hommes de fer » : peu importe que les « innovations » soient beaucoup moins pratiques que la langue des serpents et qu’elles aboutissent à asservir le peuple aux volontés de l’envahisseur, il faut absolument les adopter puisque tout le reste du monde l’a déjà fait, quitte à rejeter en bloc toute sa culture et à renoncer à son propre nom. C’est donc aussi une critique assassine du comportement grégaire des consommateurs de nouveautés. Je parlais de Rabelais plus haut : les moutons de Panurge ne sont pas loin, dans l’esprit.

Pour autant, il ne faudrait pas voir dans ce roman un pamphlet chauviniste refusant tout apport étranger ou une apologie d’un conservatisme béatement replié sur le souvenir d’un âge d’or révolu. Les habitants de la forêt sont tout sauf parfaits. Dans l’ancien état des choses, les humains et les serpents s’entendaient pour exploiter la forêt et les autres espèces animales, et la puissance dont les serpents sont dépositaires grâce à leur langue se double d’un certain mépris aristocratique envers le reste du monde. On est loin de l’image habituelle d’une harmonie parfaite avec la nature. Quant à la société des gens de la forêt, elle est victime son insouciance et de ses discordes, mais aussi de sa crédulité. C’est là la dernière grande cible de la satire dans le roman : la religion, païenne comme chrétienne. Le « sage » Ülgas, qui tombe dans le fanatisme et la folie en révérant des génies de la forêt que personne n’a jamais vu, est renvoyé dos à dos avec le révérend Johannes qui est prêt à tout pour convertir le monde entier au christianisme.

Comme Jean-Pierre Minaudier l’explique dans sa postface, le propos de Kivirähk prend sens avant tout pour son public estonien, car l’Estonie a connu de multiples invasions au cours de son histoire et, en réaction, a donné naissance à divers courants nationalistes qui ne se sont pas privés d’idéaliser le passé médiéval (celui-là même de ces paysans chrétiens qui sont tournés en ridicule dans le roman). Mais les thèmes abordés par L’Homme qui savait la langue des serpents donneront à méditer à tout le monde. D’un point de vue de lecteur français, il est difficile de ne pas penser par exemple à la domination politique, militaire et économique américaine et au colonialisme culturel qui en résulte, sous des formes parfois profondément absurdes (y a-t-il besoin de mentionner la mode de mettre de l’anglais partout, la frénésie consumériste qu’arrive encore parfois à déclencher la énième « invention révolutionnaire » d’Apple, etc. ?). Difficile aussi de ne pas penser à l’obsession française des « origines » prétendument rurales et paysannes et des « racines » prétendument chrétiennes, dont on oublie un peu vite qu’elles ne représentent elles-mêmes qu’une étape précise au beau milieu d’une Histoire autrement plus longue et plus complexe.

En somme, il est réjouissant de voir à quel point les problèmes qui travaillent le roman (la trop fameuse « identité nationale », le rapport à la tradition, les relations avec les autres pays, le questionnement sur la notion de progrès et de sens de l’Histoire) peuvent trouver autant à dire aux lecteurs français qu’aux lecteurs estoniens. C’est la preuve que Kivirähk a écrit là une histoire à portée universelle et non un simple commentaire d’actualité sur la société de son pays.

Extrêmement drôle au début, L’Homme qui savait la langue des serpents m’a d’abord fait penser à Pourquoi j’ai mangé mon père de Roy Lewis pour sa peinture hilarante d’un monde quasi préhistorique, mais aussi à un roman de Rabelais, puisque, comme dans un roman de Rabelais, on y mange bien, on y boit, on s’y allume de désir et on y fracasse les crânes avec allégresse. Cependant, il se révèle peu à peu plus sombre qu’il n’en a l’air et sous-tendu par une réflexion étonnamment grinçante sur l’évolution des sociétés humaines. En terminant le livre, je me suis surpris à le rapprocher non pas d’autres romans de fantasy ou même du Roman de Renart, mais plutôt des romans de Jonathan Swift (Les Voyages de Gulliver) ou des contes philosophiques de Voltaire, dont Kivirähk partage le talent mordant pour dénoncer la bêtise et le fanatisme.

Malheureusement, et c’est le seul défaut que je trouve à ce livre, il semble aussi en partager le regard désabusé jusqu’au pessimisme. Beaucoup de questions sont posées, beaucoup de problèmes sont exposés de belle manière avec une vivacité criante, mais j’aurais préféré davantage de pistes vers des solutions possibles ou au moins de lueurs d’espoir, plutôt qu’une intrigue qui, pour reprendre la comparaison employée par le traducteur, progresse avec le caractère implacable d’une « tragédie grecque ».

Dans le même genre…

C’est le genre de livre que j’ai eu besoin de situer en le comparant beaucoup à d’autres lectures au fil de ce billet, mais, en plus de tous ceux-là, voici quelques autres suggestions si vous avez envie de suivre tel ou tel fil qui dépasse.

La littérature estonienne, pourquoi pas ? Je ne connais pas (encore) de livre en français qui présenterait en peu de mots la littérature d’Estonie, mais il existe un site commodément appelé litterature-estonienne.com qui est une véritable mine et qui vous mettra le pied à l’étrier en un rien de temps. Il offre de courts panoramas historiques, des fiches présentant les auteurs, mais aussi de larges extraits pour vous donner une idée de leurs œuvres. Vous découvrirez ainsi une littérature déjà riche et variée, peuplée d’auteurs pétris de littérature européenne et notamment d’amoureux de la littérature française (qui nous connaissent donc beaucoup mieux que nous ne les connaissons : il est plus que temps pour nous aussi d’aller jeter un œil à ce qu’ils font !). Depuis environ un an que je connais ce site, il m’a fait notamment découvrir une auteure, une poétesse du tournant des XIXe-XXe siècles : Marie Under, dont je vous recommande les beaux poèmes empreints à la fois de romantisme, d’inquiétude et d’une sensualité nouvelle pour l’époque.

Vous n’auriez pas plutôt d’autres choses par Andrus Kivirähk ? En édition papier, je ne crois pas : il me semble que L’Homme qui parlait la langue des serpents est le premier roman de cet auteur à être traduit en français. Par contre, sur le site dont je parlais ci-dessus, il y a une page sur Kivirähk avec deux extraits de romans et une nouvelle complète, ce qui est déjà bien pour patienter.

AJOUT le 27 octobre 2014 : le même éditeur a traduit un deuxième roman de Kiviräkh, Les Groseilles de novembre. Chroniques de quelques détraquements dans la contrée des kratts, qui est paru début octobre dans une traduction d’Antoine Chalvin. Le roman suit pendant un mois les habitants d’un village d’Estonie médiévale dans leur coexistence quotidienne avec les diverses entités surnaturelles peuplant l’imaginaire paysan estonien (le Diable et ses démons, les maladies, les sucelaits qui s’attaquent aux vaches, etc.), dans une vie où chacun peut avoir un peu accès à la magie (en particulier pour façonner et animer un kratt, petit serviteur magique composé d’objets de la vie quotidienne assemblés et auxquels on donne vie en passant un pacte avec le Vieux Païen, autrement dit le Diable). Les paysans sont souvent cupides et menteurs, les valets ne songent qu’à se donner du bon temps en échappant aux corvées attribuées par les maîtres, et les amoureux vivent une vie précaire. Je l’ai lu et je suis tout aussi conquis que par L’Homme qui parlait la langue des serpents. C’est haut en couleurs, tour à tour drôle, effrayant ou tragique : j’en parle dans le billet donné en lien ci-dessus.

Ou bien d’autres choses sur la mythologie et le folklore d’Estonie ? Je n’ai pas encore trouvé de synthèse sur le sujet, mais vous pouvez toujours aller voir l’article « Mythologie estonienne » de Wikipédia (pas encore sourcé du tout, malheureusement). Si vous aimez bien les courts métrages d’animation, allez donc lire ce qui concerne Töll le Grand, géant mythique de l’île de Saaremaa, et vous n’aurez pas de mal à dénicher en ligne le court film que lui a consacré Rein Raamat en 1980, Suur Tõll. On y voit le géant aux prises avec des armées d’envahisseurs (démons ou chevaliers allemands, ou un peu les deux) et l’animateur donne ici une vision de la guerre proprement terrifiante, avec des couleurs crues qui font un peu penser aux tableaux de Goya.

D’ailleurs, quelque chose sur l’histoire de l’Estonie… ? Naturellement il y a Wikipédia, mais, en plus détaillé, vous pouvez aller voir le site personnel du traducteur du roman, Jean-Pierre Minaudier. Professeur en classes préparatoires, il enseigne aussi l’histoire de l’Estonie à l’INALCO et il a justement mis en ligne un cours sur l’histoire de l’Estonie en quatre parties sous forme d’autant de fichiers pdf.

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*Pour mémoire, ce coin de planète passe ensuite son temps à être conquis par divers royaumes et empires dont la Suède puis la Russie, avant d’acquérir son indépendance en 1918, de la perdre pendant la seconde guerre mondiale en étant envahie par l’URSS en 1939, puis par l’Allemagne nazie en 1940, puis à nouveau par l’URSS en 1944, avant de la retrouver (vraiment) en 1991, il y a vingt-trois ans.